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Full text of "A la recherche du temps perdu"

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DU COTE 
DE CHEZ SWANN 







IL A ÉTÉ RÉIMPOSÉ ET TIRÉ A PART SUR PAPIER 
lAFUMA DE VOIRON PUR FIL. AU FILÎGRAME DE LA 
f^UVELLE REVUE FRANÇAISE, HUIT EXEMPLAIRES HORb 
COMMERCE NUMÉROTÉS DE I A VHI. 100 EXE^yIPLAIRc5 
SP'^CIALE.MENT RfôERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA 
NOL^'ELLE REVUE FRANÇAISE, NUIviÉROTÉS , DE 1 A 100. 
ET 20 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE lOi A 120. 

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TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION 
RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS, Y COMPRIS LA 
RUSSIE. COPYRIGHT BY GASTON GALLIMARD 191.9. 



A MONSIEUR GASTON CaLMETTE \ 

i 
i 

Comme un ténoîgfiage de profondt 

fi a^ectuease reconnaissance. 

Marcel Prquct- i 



PREMIERE PARTIE 

COMBRAY 

I 

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine mo 
bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps 
de me dire : « Je m'endors. » Et. une demi-heure après, la pensée qu'il 
était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le 
volume que je croyais avoir encore dans les mains et soufller ma lu- 
mière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que 
Je venais de lire, mais ces rétlexions avaient pris un tour un peu parti- 
culier ; il me semblait que j'cuiis moi-même ce dont parlait l'ouvrage : 
une église, un quatuor, la rivalité de François I®'" et de Charles Quint. 
Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; 
elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes 
yeux et les empêchait de se rend; ; compte que le bougeoir n'était plus 
allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme 
après la métempsycose les pensées d'une existence antérieure ; le 
sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non ; 
aussitôt je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver autour de 
moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être 
plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose 
sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure 
Jc: me den landais quelle heure il pouvait être ; j'entendais le sifflement 
des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d'un oiseau dans 
une forêt, releva; t les distances, me décrivait l'étendue de la campagne 
déserte où le voytjeur se hâte vers la station prochaine ; et le petit 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 
chemin qu'il suit va être gravé dans son souvenir par l'excitation qu'il 
doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie 
récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans 
le ?ilcnce de la nuit, à la douceur prochaine du retour. 

J'appuyais ten.arement mes joues contre les belles loues de l'orejller 
qui, pleines et iraîches, sont comme les joues de notre enrance, je 
frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit, C'e-st 
rinstant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû cou- 
cher dans un hôtel inconnu, réveillé p?'" .-.^ crise, se réjouit en aper- 
cevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c'est déjà le matin 1 
Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on 
viendra lui porter secours. L'espérance d'être soulagé lui donne du 
courage pour souffrir, justemeiit il a cru entendre des pas ; les pas se 
rapprochent, puis s'éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte 
a disparu. C'est minuit ,• on vient d'éteindre le gaz ; le dernier domes- 
tique est parti et il fajdra rester toute la nuit à souffrir sans remède. 

Je me rendornjais, er parfois je n'avais plus que de courts réveils 
d'un instant, le temps, d'entendre les craquements organiques des boi- 
series, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de 
goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où 
étaient plonges les meubles, la chambre, le tout dont je n'étais qu'une 
petite parfie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir. Ou 
hien en dormant j'avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de rna 
vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle 
que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu'avait dissipée le 
jour, — date pour moi d'une ère nouvelle, — où on les avait coupév^fi.. 
J'avais oublié cet événement pendant mon sommeil, jen retrouvais le 
souvenir aussitôt que j'avais réussi à m'éveiller pour échapper aux mains 
de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j'entourais com- 
plètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde 
des rêves. 

Quelquefois, comme Eve naquit d'une côte d'Adam, une femme 
naissait p.^ndant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. 
Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que 
c était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre 
chsieur voulait s'y rejoindre, je m'éveillais. Le reste des humains 
m apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais 
quittée tl y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore 
de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme 

lû 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

îî arrivait qveîquefois, elle avait les traits cî'iine femme q'jt j'avais 
connue dans la vie, j silais me donner tout entier à ce but : la relrouver, 
comme ceux qui pfiTcent en voyage pour voir de leurs yeu:< ur.e cité 
désirée et s'îriagincnt qii on pe .t goûter dans une réalité ie cl;.irme du 
songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait, j'a- ais oublié la fille de 
mon rêve. • 

Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des Keitres, 
l'ordre des années et des mondes. Il les consulte d'instinct en s'éveilJanc 
et y lit en une seconde is point de la terre qu jÎ occupe, le te.nps qui 
s'est écoulé jusqu'à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se 
rompre. Que vers le matin »nprès quelque insomnie, le somme;! le prenne 
en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort 
habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et (aire reculer 
le soleil, et à la première minute de son. rév:ii, il ne saura plus î'hiure» 
il estimera qu'il vient à peine de se coucher. Que s'il s'assoupit dans une 
position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner 
assis dans un fauteuil, alors le bouleversiernent sera complet dans le3 
mondes désorbités, le fauteuil magique le (era voyager à toute vitesse 
dans le temps et dans l'espace, et au moment d'ouvrir les paupières, il 
8e croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais 
il suffisait que, dans rnon ht même, mon sommeil fut profond et détendit 
entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je 
m'étais endormi, et quand je m'éveillais au milieu de la nuit, comme 
j'ignorais où je me trouvais, je ne savais mêm-; pas au premier instant 
qui j'étais ; j'avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment 
de l'existence comme il peut frémir au fond d'un animal ; j'étais plus 
dénué que l'homme des cavernes ; mais alors le souvenir — non encore 
du lieu où j'étais, mais de quelques-uns de ceux que j avais habites et 
où j'aurais pu être — venait à moi comme un secours d'en haut pour 
me tirer du néant d'où je n'aurais pu sortir tout seul ; je passais en un*; 
seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l'image confusément 
entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recompo- 
saient peu à peu les traits originaux de mon moi. 

Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée 
par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobi- 
lité de notre pensée en face d'elles. Toujours est-il que, quand je me 
réveillais ainsi, mon esprit s'agitant pour chercher, sans y réussir, à 
savoir où j'étais, tout tournait autour de moi dans l'obscurité, les choses, 
les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, 

H 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 
dapiès la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres 
pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour recons- 
truire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa m('inoire, la 
mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présenîcJt succes- 
sivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu'cutour de 
lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme c^ la pièce 
imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma 
pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eut identifié 
le logis en rapprochant les circonstances, lui, — mon corps, — se rappe- 
lait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des 
fenêtres» l'existence d'un couloir, avec la pensée que j'avais en m'y endor- 
mant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à 
deviner son orientation, s'imaginait, par exemple, allongé face au mur 
dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais : « Tiens, j'ai fini 
par m'endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir », 
j'étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; 
et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens fidèles d'un passé 
eue mon esprit n.'aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de 
la veilleuse de verre de Bohême, en forme d'urne, suspendue au pla- 
fond par des cliaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma 
chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des 
jours lointains qu'en ce moment je me figurais actuels sans me les 
représenter exactement et que je reverrais mieux tout à l'heure quand je 
serais tout à fait éveillé. 

Puis renai^ait le souvenir d'une nouvelle attitude ; le mur filait 
dans une autre direction : j'étais dans ma chambre chez Mme de Saint- 
Loup, à la campagne ; mon Dieu ! il est au moins dix heures, on doit- 
avoir fini de dîner 1 J'aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les 
soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant 
d'endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, 
où, dans nos retours les plus tardifs, c'était les refiets rouges du cou- 
chant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C'est un autre genre de 
vie qu'on mènb à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre 
genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu'à la nuit, à suivre au clair 
de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me 
serai endormi au lieu de m'habiller pour le dîner, de loin je l'aperçois, 
quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare 
dans la nuit.' 

Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quel- 

12 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 
ques seci isdes ; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me trou- 
vais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses supposi- 
tions dont elle était faite, que nous n'isolons, en voyant un cheval 
courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais 
j'avais î;;vu tantôt l'une, tantôt l'autre, des chambres que j'avais habi- 
tées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les lon- 
gues rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d'hiver ou quand on 
est coaclié, on se blottit la tête dans un nid qu'on se tresse avec les 
choses les plus disparates : un coin de l'oreilier, le haut des couvertures, 
un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu'on 
finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s'y 
appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial le plaisir qu'on goûte 
est de Si: sentir séparé du dehors (comme l'hirondelle de mer qui a son 
nid au i ond d'un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu 
étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand 
mantesii d'air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se 
raîlurnt;it, sorte d'im-palpabîe alcôve, de chaude caverne creusée au 
sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours 
thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et vien- 
nent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foy£r 
et qui ts sont refroidies ; — chambres d'été où l'on aime être uni à la 
nuit ticde, où le clair de lune appuyé aux volets entr 'ouverts, jette 
jusqu'au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein 
air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d'un rayon — ; 
parfois la chambre Louis X\'I, si gaie que même le premier soir je n'y 
avais pas été trop malheureux et où les colonnettes qui soutenaient légè- 
rement le plafond s'écartaient avec tant de grâce pour montrer et réser- 
ver la place du lit ; parfois au contraire celle, petite et si élevée de pla- 
fond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et 
partiellement revêtue d'acajou, où dès la première seconda j'avais été 
intoxiqué moralement par l'odeur inconnue du vétiver, convaincu de 
l'hostilité des rideaux violets et de l'insolente indifférence de la pen- 
dule qui jacassait tout haut comme si je n'eusse pas été là ; — où une 
étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaîres, barrant oblique- 
ment un des angle» de la pièce, se creusait à vif dans la douce pléni- 
tude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n'y était 
pas prévu ; — où ma pensée, s'efforçant pendant des heures de se dislo- 
quer, de s'étirer en hauteur pour prendre exactemont la forme de la 
chambre et arriver à remplir jusqu'en haut son gigantesque entonnoir, 

13 



A L A . R E C H E R C H E DU TE M PS PERD l) 

avait souffert bien de dures nuîts, tandis que j'étais étendu dans mon 
»it, les yeux levés, i'orsille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant : 
jusqu'à ce que l'habitude eût change la couleur des rideaux, fait taire la 
gendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelie, dissimulé, sinon 
chassé complètement, l'odeur du vétiver et notablement diminué la 
hauteur apparente du plafond. L'habitude ! aménageuse habile* mai^ 
bien lente et sui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des 
semaines dans une installation provisoire ; mais que malgré tout il est 
bien heureux de tr^îuver, car sans l'habitude et réduit à ses seub moyens 
il serait impuissant à nous rendre un logis habitable. 

Certes, j'étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une der- 
nière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, 
m'avait couché sous me;; couvertuî*es, dans ma chambre, et avait rais 
appço;:imativemant à leur place dans l'obscurité ma commode, mon 
bureau, ma Ghem.inée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais 
i avais 'beau savoir q\\e je n'étais pas dans les demeures dont 
l'ignorance du réveil nn 'avait en un instant sinon présenté l'image 
distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était 
donné à ma mémoire ; généralement je ne cherchais pas à me rendormir 
fout de suite ; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler 
notre vie d autrefois, à Combray chez ma grand'tante, à Balbec, è 
Paris, à Doncière3,à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les 
perso/mes nue j'y avais connue^ ce que j'avais vu d'elles, ce qu'on m'en 
avait raconté. 

A Combray, tous les jours dès la fin de l'après-midi, longtemps 
a73nt le moment où il faudrait me rncl-tre au Ht et rester, sans dormir, 
loin de ma mère et de ma grand'mère, ma chambre à coucher redeve- 
nait le peint iixe et douloureux de m.es préoccupations. On avait bien 
inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l'air trop malheu- 
reux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l'heure 
du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l'instar des premiers architectes 
et maître? verriers de l'âge gothique, elle substituait à l'opacité des murs 
d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où 
des légende- étaient dépeintes comme dans un \'itrail vacillant et mo- 
mentané. N4ais ma tristesse n'en était qu'accrue, parce que rien que le 
changement: d'éclairage détruisait l'habitude que j'avais de ma chambre 
et glace à quoi, sauf le supplice du coucher, elle m'était devenue suppor- 
table. Môi^lensnt je ne la reconnaissais plus et j'y étais inquiet, comme 

14 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

dans une chambre cl hôtel ou de « chaîet », où je fusse arrivé pour la 
première fois en descenfiant de chemin de fer. 

Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d'un affreux dessein, sor- 
tait de la petite foret triangulaire qui veîoutait d'un vert sombre la 
pente d'une colline, et s'avançait en tressautant vers le château de la 
pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne 
courbe qui n'éi:a\t autre que la limite d'un des ovales de verre ménagés 
dans le châssis qu'on glissait entre îes coulisses de la lanterne. Ce n'était 
qu'un pan de château eî il avait devani lui une lande oij rêvait Gene- 
viève qui portait une ceinture bleue. Le château et la Isnde étaient 
iaunes et je n'avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur 
car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée du nom de Bra- 
bant me l'avait montrée avec évidence. Golo s'arrêtait un instant pouf 
écouter avec tristesse le boniment lu à haute voix par ma grand'tante 
et qu'il avait l'air de comprendre parfaitement, conformant son atti- 
tude avec une docilité qui n'excluait pas une certaine majesté, aux indi- 
cations du texte ; puis il s'éloignait du même pas saccadé. Lt rien re 
pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je dis- 
tinguais le chsval de Golo qui continuait à s'avancer sur les rideaux de 
la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le 
corpjs de Golo Kn-même, d'une essence aussi surnaturelle que celui de 
ea monture, s'arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant 
qu'il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant 
intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s'adaptait aussitôt 
et surnageait invinciblem.ent sa robe rouge ou sa figure pâJe toujours 
aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun 
trouble de cette transvertébration. 

Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui 
semblaient émaner d'un pessé mérovingien et promenaient autour de 
moi des reflets d'histoire si ancienS^Mais je ne peux dire quel malaise 
me c~>îsait pourtant cette intrusion du mj'stère et de la beauté dans une 
chanibre que j'avais uni par remplir de mon moi au point de ne pas 
f«ire plus attc*4tion à eHe qu'à lui-même. L'influence ane^thésianle da 
l'habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si triistos. 
Ce boulon de la porte de ma chambre, qui dîlférait pour moi de tous 
les autres boutotis de porte du monde en ceci qu'il semblait ouvrir tout 
seul, sans que j''eusse besoin de le tourT>er, tant le manie-ment m'en était 
devenu inconscient, le voilà qui servait maintt^nant de con"-"? astral à 
Golo. Et dès qu'on sonnait le dîner, j'avaia hâte de onirir à la salle à 

15 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

manger où la grosse lampe de la suspension, ignoranie de Golo et de 
Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le ba:uf à la casserole, 
donnait sa lumière de tous les soirs ; et de tomber clans les bras de 
maman que les malheurs de Geneviève de Brabant n se rendaient plus 
chère, tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre 
conscience avec plus de scrupules. 

Après le dîner, hélas, j'étais bientôt obligé de quitter maman qui res- 
tait à causer avec les autres, au jardin s'il faisait beau, d.;iis le petit salon 
où tout le monde se retirait s'il faisait mauvais. Tout le monde, sauf 
ma grand'mère qui trouvait que « c'est une pitié de rcslor enfermé à la 
campagne » et qui avait d'incessantes discussions avec mon père, les 
jours de trop grande pluie, parce qu'il m'envoyait lire clans ma chambre 
au lieu de rester dehors. « Ce n'est pas comme cela que vous le rendrez 
robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce j ctit qui a tant 
besoin de prendre des forces et de la volonté. » Mon pire haussait les 
épaules et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie, 
pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, 
le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour 
ne pas chercher à percer le mystère de ses supériorités. Mais ma grand'- 
mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que 
Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d'osier de 
peur qu'ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et 
fouetté par l'averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour 
que son front s'imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluje. 
Elle disait : « Enfin, on respire i » et parcourait les allées détrempeeg^^ 
trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu 
du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le 
matin si le temps s'arrangerait, — de son petit pas enthousiaste et 
saccadé, réglé sur les mouvements divers qu'excitaient dans son âme 
l'ivresse de l'orage, la puissance de l'hygiène, la stupidité de mon édu- 
cation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d'elle 
d'éviter à sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle dispa- 
raissait jusqu'à une hauteur qui était toujours pour sa femme de 
chambre un désespoir et un viroblème. 

Quand ces tours de jardin de ma grand'mère avaient lieu après dîner, 
une chose avait le pouvoir de la faire rentrer : c'était, à un des moments 
où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquerneiît, comme 
un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs étaient 
servies sur la table à jeu, — si ma grand'tante lui criait : « Bathilde ï 

16 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

viens donc empêcher ton man de boire du cognac ! » Pour la taquiner, 
en efiet (elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si 
différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait), comme les 
liqueurs étaient détendues à mon grand-père, ma grand'tante lui en 
faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand'mère entrait, priait 
ardemment son mari de ne pas goûter au cognac?!' il se fâchait, buvait 
tout de même sa gorgée, et ma grand'mère répartait, triste, découragée, 
souriante pourtant, car elle était si humble de cœur et si douce que s.-i 
tendresse pour les autres et le peu de cas qu'elle faisait de sa propre 
personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un 
sourire où, contrairement à ce qu'on voit dans le visage de beaucoup 
d'humains, il n'y avait d'ironie que pour elle-même, et pour nous tous 
comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux qu'elle chéris- 
sait sans les caresser passionnément du regard. Ce supplice que \\\i 
infligeait ma grand'tante, le spectacle des vaines prières de ma grand'- 
mère et de sa faiblesse, vaincue d'avance, essayant inutilement d'ôter à 
mon grand'père le verre à liqueur, c'était de ces choses à la vue des- 
quelles on s'habitue plus tard jusqu'à les considérer en riant et à prendre 
le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persua- 
der à soi-même qu'il ne s'agit pas de persécution ; elles me causaient 
alors une telle horreur, que j'aurais aimé battre ma grand'tante. Maia 
dès que j'entendais : « Bathilde, viens donc empêcher ton man de boire 
du cognac ! » déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons 
tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des 
souffrances et des injustices : je ne voulais pas les voir ; je montais 
sangloter tout en haut de la maison à côté de la sedle d'études, sous les 
toits, dans une petite pièce sentant l'iris, et que parfumait aussi un 
cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui 
passait une branche de fleurs par la fenêtre entr'ouverte. Destinée à un 
usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d'où l'on voyait pendant 
le jour jusqu'il donjon de Koussamville-le-Pin, servit longtemps dfc 
refuge pour moi, sans doute parce qu'elle était la seule qu'il me fût 
permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui récla- 
maient une inviolable solitude : la lecture, la rêverie, les larmes et la 
volupté. Hélas ! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petit- 
écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé dér ^ 
cate, l'incertitude qu'ils projetaient sur mon avenir, préoccupaient^ ^^ 
grand'mère, au cours de ces déambulations incessantes, de ^^^ptés- 
midi et du soir, où on voyait passer et repasser, ohliqueme'-^lgy^ ^çj.j 

17 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

le ciel, son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au 
retour de l'âge presque mauves comme les labours à l'autoinne, barrées, 
si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et sur lesquelles, amené 
là par le froid ou quelque triste pensée, était toujours en train de sécher 
un pleur involontaire^ 

Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman 
viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir 
durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je 
l'entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le 
bruit légar de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient 
de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment doulou- 
reux. 11 annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où 
elle serait redescendue. De borte que ce bonsoir que j'aimais tant, j'en 
arrivais à souhaiter qu'il vînt le plus tard possible, à ce que se prolon- 
geât le temps de répit où maman n'était pas encore venue. Quelquefois 
quand, après m'avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je 
voulais la rappeler, lui dire « embrasse-moi une fois encore », mais je 
savais qu'aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu'elle 
faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m'embrasser, en 
m'apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites 
absurdes, et elle eût voulu tâcher de m'en faire perdre le besoin, l'habi- 
tude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand ell 3 
était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâché ' 
détruisait tout le calme qu'elle m'avait apporté un instant avant, qucirt i 
elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l'avait tendue 
comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puist « 
raient sa présence réelle et le pouvoir de m'endormir. Mais ces soiru- 
là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, 
étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du mond'j 
à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. L. 
monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de 
quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui 
vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rare- 
n.ent depuis qu'il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents 
ne voulaîent pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l'im- 
proviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, 
autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le 
grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son 
bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maisoL 

18 






DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

qui le déçlancheût en entrant « sans sonner », mais le double tintement 
timide, ovale fit doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde 
aussitôt se demandait : « Une visite, qui cela peut-il être ? » mais on 
savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann ; ma grand'tante 
parlant à haute voix, pour prêcher d'exemple, sur un ton qu'elle s'efifor- 
çait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi ; que rien n'est 
plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire 
qu'on est en train de dire des choses qu'elle ne doit pas entendre ; 
et on envoyait en éclaireur ma grand'mère, toujours heureuse d'avoir 
un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait 
pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers 
afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, 
pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le 
coiffeur a trop aplatis. 

Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand'mère 
allait nous apporter de l'ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un 
grand nombre possible d'assaillants, et bientôt après mon grand-père 
disait : « Je reconnais la voix de Swann ». On ne le reconnaissait en effet 
qu'à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, 
sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés 
à la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au 
jardin pour ne pas attirer les moustiques et j'allais, sans en avoir l'air, 
dire qu'on apportât les sirops ; ma grand'mère attachait beaucoup 
d'importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu'ils n'eussent pas l'air 
de figurer d'une façon exceptionnelle, et pour les visites seulement. 
M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui, était très lié avec mon 
grand-père qui avait été un des meilleurs amis de son père, homme 
excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un rien suffisait parfois 
pour interrompre les élans du cœur, changer le cours de la pensée. 
J'entendais plusieurs fois par an mon grand-père raconter à table des 
anecdotes toujours les mêmes sur l'attitude qu'avait eue M. S\vann le 
père, à la mort de sa femme qu'il avait veillée jour et nuit. Mon grand- 
père qui ne l'avait pas vu depuis longtemps était accouru auprès de lui 
dans la propriété que les Swann possédaient aux environs de Combray, 
et avait réussi, pour qu'il n'assistât pas à la mise en bière, à lui faire 
quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quel- 
ques .pas dans le parc où il y avait un peu de soleil. Tout d'un coup, 
M. Swann prenant mon grand-père par le bras, s'était écrié : « Ah ! 
mon vieil ami, quel bonheur de se promaier ensemble par ce beau 

19 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

temps. Vous ne trouvez pas ça joli tous ces arbres, ces aubépines et 
mon étang dont vous ne m'avez jamais félicité ? Vous avez l'air comme 
un bonnet de nuit. Sentez -vous ce petit vent ? Ah ! on a beau dire, la 
vie a du bon tout de même, mon cher Amédée ! » Brusquement le 
souvenir de sa femme morte lui revint, et trouvant sans doute trop com- 
pliqué de chercher commenL il avait pu à un pareil moment se laisser 
a 1er à un mouvement de joie, il se contenta, par un geste qui lui était 
familier chaque fois qu'une question ardue se présentait à son esprit, 
de passer la main sur son front, d'essuyer ses yeux et les verres de sor 
lorgnon. Il ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, 
mais pendant les deux années qu'il lui survécut, il disait à mon grand- 
père : « C'est drôle, je pense très souvent à n^a pauvre femme, mais je 
ne peux y penser beaucoup à la fois. » « Souvent, mais peu à la fois, 
comme le pauvre père Svi^ann », était devenu une des phrases favorites 
de mon grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus difîé- 
rentegTll m. 'aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si 
mon grand-père que je considérais comme meilleur juge et dont la 
sentence faisant jurisprudence pour moi, m'a souvent servi dans la suite 
à absoudre des fautes que j'aurais été enclin à condamner, ne s'était 
récrié : « Mais comment ? c'était un cœur d'or ! » 

Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, 
M. Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand'tante et 
. mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu'il ne vivait plus du tout 
dans la société qu'avait fréquentée sa famille et que sous l'espèce 
d'incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient, 
— avec la parfaite innocence d'honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans, 
le savoir, un célèbre brigand, — un des membres les plus élégants du 
Jcckey-C!ub, ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles 
un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint 
Germain. 

L'ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menai' 
Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de soi 
caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d'alors se faisaient de L 
société une idée un pau hindoue et la considéraient comme composé' 
de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans 1: 
rang qu occupaient ses parents, et d'où rien, à moins des hasards d'un-, 
carrière exceptionnelle ou d'un mariage inespéré, ne pouvait vous tire- 
pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure. M. Swann, le père 
était agent de change ; le « fils Swann » se trouvait faire partie pou s 

20 



DU CÔTE DE CHEZ SWANN 

toute sa vie d'une caste où les fortunes, comme dans une catégorie de 
coiitribuables, variaient entre tel et tel revenu. On savait quelles 
avaient été les fréquentations de son père, on savait donc quelles étaient 
les siennes, avec quelles personnes il était « en situation » de frayer. 
S'il en connaissait d'autres, c'étaient relations de jeune homme sur 
lesquelles des amis anciens de sa famille, comme étaient mes parents, 
fermaient d'autant plus bienveillamment les yeux qu'il continuait, 
depuis qu'il était crphelin, à venir très fidèlement nous voir ; mais il y 
avait fort à parier que ces gens inconnus de nous qu'il voyait, étaient 
de ceux qu'il n'aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait 
rencontres. Si l'on avait voulu à toute force appliquer à Swann un 
coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fiis d'agents de 
situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût été pour lui un 
peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant toujours eu une 
« toquade » d'objets anciens et de peinture, il demeurait maintenant 
dans un vieil hôtel où il entassait ses collections et que ma grand'mère 
rêvait de visiter, mais qui était situé quai d'Orléans, quartier que ma 
grand'tante trouvait infamant d'habiter. « Etes-vous seulement connais- 
seur ? je vous demande cela dans votre intérêt, parce que vous devez 
vous faire repasser des croûtes par les marchands », lui disait ma grand'- 
tante ; elle ne lui supposait en effet aucune compétence et n'avait pas 
haute idée m.ême au point de vue intellectuel d'un homme qui dans la 
conversation évitait les sujets sérieux et montrait une précision fort 
prosaïque non seulement quand il nous donnait, en entrant dans les 
moindres détails, des recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de 
ma grand'mère parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à 
donner son avis, à exprimer son admiration pour un tablée u il gardait 
un silence presque désobligeant et se rattrapait en revanche s'il pouvait 
fournir sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, 
un renseignement matériel. Mais d'habièude il se contentait de chercher 
à nous amiuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait 
de lui arriver avec des gens choisis par.mi ceux que nous connaissions 
avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre cocher. 
Certes ces récits faisaient rire ma grand'tante, mais sans qu'elle dis- 
tinguât bien si c'était à cause du rôle ridicule que s'y donnait toujours' 
Swann ou de l'esprit qu'il mettait à les conter ; « On peut dire que vous 
êtes un ^'rai type, monsieur Swann ! » Com.me elle était la seule per- 
sonne un peu vulgaire de notre famille, elle avait soin de faire remar- 
quer aux étrangers, quand on parlait de Swann, qu'il aurait pu, s'il 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou avenue de l'Opéra, 
qu'il était le fils de M. Swann qui avait dû lui laisser quatre ou cinq 
millions, mais que c'était sa fantaisie. Fantaisie qu'elle jugeait du reste 
devoir être si divertissante pour les autres, qu'à Paris, quand M. Swann 
venait le 1 ®^ janvier lui apporter son sac de marrons glacés, elle ne man- 
quait pas, s'il y avait du monde, de lui dire : « Eh bien I M. Swann, 
vous habitez toujours près de l'Entrepôt des vins, pour être sûr de ne 
pas manquer le train quand vous prenez le chemin de Lyon ?» Et elle 
regardait du coin de l'œil, par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs. 

Mais si l'on avait dit à ma grand'tante que ce Swann qui, en tant que 
fi!s Swann était parfaitement « qualifié » pour être reçu par toute la 
« belle bourgeoisie », par les notaires ou les avoués les plus estimés de 
Paris (privilège qu'il semblait laisser tomber un peu en quenouille), 
avait, comme en cachette, une vie toute différente ; qu'en sortant de 
chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu'il rentrait se coucher, il 
rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon 
que jamais l'œil d'aucun agent ou associé d'agent ne contempla, cela 
eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu'aurait pu l'être pour une 
«Jame plus lettrée la pensée d'être personnellement liée avec Aristée 
dont elle aurait compris qu'il allait, après avoir causé avec elle, plonger 
au sein des royaumes de T hétis, dans un empire soustrait aux yeux des 
mortels et où Virgile nous le montre reçu à bras ouverts ; ou, — pour 
s'en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à l'esprit, 
car elle l'avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray — 
d'avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera 
dans la caverne, éblouissante de trésors insoupçonnés. 

Un jour qu'il était venu nous voir à Paris après dîner en s'excusant 
d'être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du cocher 
qu'il avait dîné « chez une princesse », — « Oui, chez une princesse du 
demi-monde I » avait répondu ma tante en hausssant les épaules sans 
lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine. 

Aussi, ma grand'tante en usait-ôUe cavalièrement avec lui. Comme 
elle croyait qu'il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait tout 
naturel qu'il ne vînt pas nous voir l'été sans avoir à la main un panier 
de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de ses voyages 
d'Italie il m'eût rapporté des photographies de chefs-d'œuvre. 

On ne se gênait guère pour l'envoyer quérir dès qu'on avait besoin 
id'une recette de sauce gribiche ou de salade à l'ananas pour des grands 
idîners où on ne l'invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige suffisant 

22 



DU COTÉ DE CHEZ S^v^ANN 

pour qu'on pût le servir à des étrangers qui venaient pour la première 
fois. Si la conversation tombait sur les princes de la Maison de France : 
'i des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni moi et nous nous 
»;n passons, n'est-ce pas », disait ma grand'tante à Swann qui avait 
peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham ; elle lui faisait 
pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur de m.a grand- 
mère chantait, ayant pour manfer cet être ailleurs si recherché, la naïve 
^ifusquerie d un enfant qui joue avec un bibelot de collection sans plus 
(\e précautions qu'avec un objet bon marché. Sans doute le Swann 
i^ue connurent à la même époque tant de cîubmen était bien difïerent 
f:e celui que créait ma grand'tante, quand le soir, dmns le petit jardin de 
Combray, après qu'avaient retenti les deux coups hésitants de la clo- 
rhette, elle injectait et vivifiait de tout ce qu'elle savait sur la famille 
Swann, l'obscur et incertain personnage qui se détachait, suivi de ma 
grand'mère, sur un fond de ténèbres, et qu'on reconnaissait à la voix. 
Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, 
nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour 
touc le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance 
comme d'un cahier des charges ou d'un testament ; notre personnaliié 
sociale est une création de la pensée des autres. Même l'acte si simple 
que nous appelons « voir une personne que nous connaissons » est en 
partie un acte intellectuel. Nous remplissons l'apparence physique de 
l'être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui et 
dans l'aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certai- 
nement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement 
les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se 
mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci 
n'était qu'une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons 
ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous 
retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu ils 
s'étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire 
entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient causa 
que d'autres personnes, quand elles étaient en sa présence, voyaient les 
élégances régner dans son visage et s'arrêter à son nez busqué comme 
à leur frontière naturelle ; mais aussi ils n»vaient pu entasser dans ce 
visage désaffecté de son prestige, vacant et spacieux, au fond de ces 
yeux dépréciés, le vague et doux résidu, — mi-mémoire, mi-oubli, — 
des heures oisives passées ensemble après nos dîners hebdomadaires, 
autour de la table de jeu ou au jardin, durant notre vie de bon voisi- 



A LA RECHERCHE DU TEMt^S PERDU 

nage campagnard. L'enveloppe corporelle de noire ami en avait été si 
bien bourrée, ainsi que de quelques souvenirs relatifs à ses parents, 
que ce Swann-là était devenu un être complet et vivant, et que j'ai 
l'impression de quitter une personne pour aller vers une autre qui en 
est distincte, quand, dans ma mémoire, du Swann que j'ai connu plus 
tard avec exactitude je passe à ce premier Swann, — à ce premier Swann 
dans lequel je retrouve les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui 
d'ailleurs ressemble moins à l'autre qu'aux personnes que j'ai connues 
' à la même époque, comme s'il en était de notre vie ainsi que d'un musée 
où tous les portraits d'un même temps ont un air de famille, une même 
tonalité — à ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l'odeur 
du grand marronnier, des paniers de framboises et d'un brin d'estragon. 
Pourtant un jour que ma grand'mère était allée demander un ser- 
vice à une dame qu'elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, 
à cause de notre conception des castes elle n'avait pas voulu rester en 
relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de Ville- 
parisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait dit : « Je crois 
que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand ami de mes 
neveux des Laumes ». Ma grand'mère était revenue de sa visite enthou- 
siasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où Mme de Ville- 
parisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier et sa fille, qui 
avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle était entrée demander 
qu'on fît un point à sa jupe qu'elle avait déchirée dans l'escalier. Ma 
grand'mère avait trouvé ces gens parfaits, elle déclarait que la petite 
était une perle et que le giletier était l'homme le plus distingué, le mieux 
qu'elle eût jamais vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose 
d absolument indépendant du rang social. Elle s'extasiait sur une 
réponse que le giletier lui avait faite, disant à maman : « Sévigné n'au- 
rait pas mieux dit I » et en revanche, d'un neveu de Mme de Villepa- 
risis qu'elle avait rencontré chez elle s « Ah ! ma fille, comme il est com- 
nuin I » 

Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever 
celui-ci dans l'esprit de ma grand'tante.mais d'y abaisser Mme de Ville- 
parisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma grand'mère, 
nous accordions à Mnie de Villeparisis, lui créât un devoir de ne rien 
faire qui 1 en rendît n)oins digne et auquel elle avait manqué en appre- 
nant l'existence de Swann, en permettant à des parents à elle de le fré- 
quenter. « Comment elle connaît Swann ? Pour une personne que tu 
prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon ! » Cette opinion de 

24 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

mes parenis sur ics relations de Swann leur parut ensuite confirmée par 
son n:aringe avec une femme de !a pire société, presque une cocotte 
que, d'ailleurs i! ne chercha jamais à présenter, continuant à venir seul 
chez nous, quoique de moins en moins, m.ais d'après laquelle ils crurent 
pouvoir iuger — supposant que c'était là qu'il l'avait prise — le milieu, 
inconnu d'eux, qu'il fréquentait habituellement. 

Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann 
était un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le 
duc de X..., dont le père et l'oncle avaient été les hommes d'Etat les 
plus en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand -père était 
curieux de tous les petits faits qui pouvaient l'aider à entrer par Ja 
pensée dans la vie privée d'hommes comme MoIé, comme le duc Pai^- 
quier, comme le duc de Broglie. Il fut encl)anté d'apprendre que 
Swann fréquentait des gens qui les'avaient connus. Ma grand'tante au 
c(5ntraire interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann • 
quelqu'un qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où 
il était né, en dehors de sa c classe » sociale, subissait à ses yeux un fâcheux 
déclassement II lui semblait qu'on renonçât d'un coup au fruit d? 
toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu'avaient honora- 
blement entretenues et engrangées pour leurs enfants les familles pré- 
voyantes ; (ma grand'tante avait même cessé de voir le fils d'un notaire 
de nos amis parce qu'il avait épouse une altesse et était par là descendu 
pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui d'un de ces aventu- 
riers, anciens valets de chambre ou garçons d'écurie, pour qui on raconte 
que les reines eurent parfois des bontés). Elle blâma le projet qu'avait 
mon grand-pcre d'interroger Swann, le soir prochain où il devait venir 
dîner, sur ces amis que nous lui d-'couvrions. D'autre part les deux 
sœurs de ma grand'mère, vieilles filles qui avaient sa noble nature mais 
non son esprit, déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau- 
frère pouvait trouver à parler de niaiseries pareilles. C'étaient des per- 
sonnes d'aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient inca- 
pables de s'intéresser à ce qu'on appelle un potin, eût-il même un inté- 
rêt historique, et d'une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas 
directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de 
leur pensée était tel, à l'égard de tout ce qui, de près ou delom semblait 
se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif, — ayant fini par 
comprendre son inutilité momentanée dès qu'à dîner la conversation 
prenait un ton fnvole eu seulement terre à terre sans que ces deux 
Vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient 

25 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

chers, — mettait alors au repos ses organes récepteurs et leur laissait 
subir un véricabîe commencement d'atrophie. Si alors mon grand- 
père avait besoin d'attirer l'attention des deux sœurs, il fallait qu'il eût 
recours à ces avertissements physiques dont usent les médecins alié- 
nistes à l'égard de certains maniaques de la distraction : coups frappés à 
plusieurs reprises sur un verre a^ec la lame d'un couteau, coïncidant 
avec une brusque interpellation de la voix et du regard, moyens vio- 
lents que ces psychiatres transportent souvent dans les rapports cou- 
rants avec des gens bien portants, soit par habitude professionnelle, 
soit qu'ils croient tout le monde un peu fou. 

Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait 
venjr dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin 
d'Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d'un 
tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots : « de la 
collection de M. Charles Swann », nous dit : « Vous avez vu que Swann 
a « les honneurs » du Figaro ? » — « Mais je vous ai toujours dit qu'il 
avait beaucoup de goût», dit ma grand'mère. « Naturellement toi, du 
moment qu'il s'agit d'être d'un autre avis que nous », répondit ma grand'- 
tante qui sachant que ma grand'mère n'était jamais du même avis 
qu'elle, et n'étant bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions 
toujours raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des 
opinions de ma grand'mère contre lesquelles elle tâchait de nous soli- 
dariser de force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les 
sœurs de ma grand'mère ayant manifesté l'intention de parler à Swann 
de ce mot du Figaro, ma grand'tante le leur déconseilla. Chaque fois 
qu'elle voyait aux autres un avantage si petit fût-il qu'elle n'avait pas, 
elle se persuadait que c'était non un avantage mais un mal et elle les 
: plaignait pour ne pas avoir à les envier. « Je crois que vous ne lui feriez 
pas plaisir ; moi je sais bien que cela me serait très désagréable de voir 
mon nom imprimé tout vif comme cela dans le journal, et je ne serais 
pas flattée du tout qu'on m'en parlât. » Elle ne s'entêta pas d'ailleurs à 
persuader les sœurs de ma grand'mère ; car celles-ci par horreur de la 
vulgarité poussaient si loin l'art de dissimuler sous des périphrases 
ingénieuses une allusion personnelle qu'elle passait souvent inaperçue 
de celui mêmn» à qui elle s'adressai^Quant à ma mère elle ne pensait 
qu'à tâcher d'obtenir de mion père qu'il consentît à parler à Swann 
non de sa femme mais de sa fille qu'il adorait et à cause de laquelle 
disait-on il avait fini par faire ce mariage. « Tu pourrais ne lui dire 
qu'un mot, lui demander comment elle va. Cela doit être si cruel pour 

26 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

lui. » Mais mon père se fâchait : « Mais non ! tu as des idées absurdes. 
Cç serait ridicule '. 

Mais le seul d'entre nous pour qui la venue de Swann devint l'objet 
d'une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C'est que les soirs où des 
étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas 
dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au jar- 
din, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je dînais 
avant tout le monde et je venais ensuite m'asseoir à table, jusqu'à huit 
heures où il était convenu que je devais monter ; ce baiser précieux et 
fragile que maman me confiait d'habitude dans mon lit au moment de 
m 'endormir il me fallait le transporter de la salle à manger dans ma 
chambre et le garder pendant tout le temps que je me déshabillais, 
sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et s'évaporât sa 
vertu volatile et, justement ces soirs-là où j'aurais eu besoin de le rece- 
voir avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que je le déro- 
basse brusquement, publiquement, sans même avoir le temps et la 
liberté d'esprit nécessaires pour porter à ce que je faisais cette atten- 
tion des maniaques qui s'efforcent de ne pas penser à autre chose pen- 
dant qu'ils ferment une porte, pour pouvoir, quand l'incertitude mala- 
dive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où 
ils l'ont îeYmée/Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux 
coups hésitants de la clochette. On savait que c'était Swann ; néanmoins 
tout le monde se regarda d'un air interrogateur et on envoya ma grand'- 
mère en reconnaissance. « Pensez à le remercier intelligiblement de 
son vin, vous savez qu'il est délicieux et la caisse est énorme, recom- 
manda mon grand-père à ses deux belles-sœurs. » « Ne commencez 
pas à chuchoter, dit ma grand'tante. Comme c'est confortable d'arriver 
dans une maison où tout le monde parle bas. » « Ah I voilà M. Sv/ann. 
Nous allons lui demander s'il croit qu'il fera bsau demain », dit mon 
père. Ma mère pensait qu'un mot d'elle effacerait toute la peine que 
dans notre famille on avait pu faire à Swann depuis son mariage. Elle 
trouva le moyen de l'emmener un peu à l'écart. Mais je la suivis ; je 
ne pouvais me décider à la quitter d'un pas en pensant que tout à 
l'heure il faudrait que je la laisse dans la salle à manger et que je remonte 
dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation qu'elle 
vînt m'embrasser. « Voyons, monsieur Swann, lui dit -elle, parlez-moi 
un peu de votre fille ; je suis sûre qu'elle a déjà le goût des belles œuvres 
comme son papa. » « Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous 
la véranda », dit mon grand-père en s'approchant. Ma mère fut obligée 

73 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 
de s'interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée 
délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime force 
a trouver leurs plus grandes beautés : « Nous reparlerons d'elle quand 
nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n'y a qu'une 
maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la sienne 
serait de mon avis. » Nous nous assîmes tous autour de la table de fer. 
j 'aurais voulu ne pas penser aux heures d'angoisse que je passerais ce 
soir seul dans ma chambre sans pouvoir m'endormir ; je tâchais de 
me persuader qu'elles n'avaient aucune importance, puisque je les 
aurais oubliées demain matin, de m'attacher à des idées d'avenir qui 
auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de l'abîme pro- 
chai-ï qui m'effrayait. Mais mon esprit tendu par ma préoccupation, 
rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma mère, ne se 
laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les pensées entraient 
bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout élément de beauté 
ou simplement de drôlerie qui m'eût touché ou distrait. Comme un 
malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une pleine lucidité à l'opé- 
ration qu'on pratique sur lui, mais sans rien sentir, je pouvais me réciter 
des vers que j'aimais ou observer les efforts que mon grand-père fai- 
sait pour parler à Swann du duc d'Audiffret-Pasquier, sans qre les 
premiers me fissent éprouver aucune émotion, les seconds aucune 
gaîté. Ces efforts furent infructueux. A peine mon grand-père eut-il 
posé à Swann une question relative à cet orateur qu'une des sœurs de 
ma grand'mère aux oreilles de qui cette question résonna comme un 
silence profond mais intempestif et qu'il était poli de rompre, inter- 
pella 1 autre : « Imagine-toi, Céline, que j'ai fait la connaissance d'une 
jeune institutrice suédoise qui m'a donné sur les coopératives dans les 
[jays Scandinaves des détails tout ce qu'il y a de plus intéressants. Il 
faudra qu'elle vienne dîner ici un soir. » « Je crois bien ! répondit sa 
jsœur Flora, mais je n'ai pas perdu mon tem.ps non plus. J'ai rencontré 
/chez M. Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et 
à qui Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il s'y 
prend pour composer un rôle. C'est tout ce qu'il y a de plus intéres- 
sant. C'est nn voisin de M. Vinteuil, je n'en savais rien ; et il est très 
aimable. » « Il n'y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables », 
s écria ma tante Céline d'une voix que la timidité rendait forte et la 
préméditation, factice, tout en jetant sur Swann ce qu'elle appelait 
un regard sigiîificatif . En même temps ma tante Flora qui avait compris 
que cette phrase était le remerciement de Céline pour le vin d'Asti, 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

regardait également Swann avec un air mêlé de congratulation et 
d'ironie, soit simplement pour souligner le trait d'esprit de sa sœur, 
soit qu'elle enviât Swann de l'avoir inspiré, soit qu'elle ne pût s'empê- 
cher de se moquer de lui parce qu'elle le croyait sur la sellette. « Je 
crois qu'on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora ; 
quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures 
sans s'arrêter. » « Ce doit être délicieux >', soupira mon grand-père 
dans l'';£prit de qui la nature avait malheureusement aussi complète- 
ment omis d'inclure la possibilité de s'intéresser passionnément aux 
coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, 
(]u'elle avait oublié de fournir celui des sœurs de ma grand'mère du 
petit grain de sel qu'il faut ajouter soi-même pour y trouver quelque 
ciaveur, à un récit sur la vie intime de Mole ou du comte de Pans. 
^i Tenez, dit Swann à mon grand-père, ce que je vais vous dire a plus 
de rapports que cela n'en a l'air avec ce que vous me demandiez, car 
sur certains points les choses n'ont pas énormément changé. Je reHsais 
ce matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. 
C'est dans le volume sur son ambassade d'Espagne ; ce n'est pas un 
des meilleurs, ce n est guère qu'un journal, mais du moins un journal 
merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec 
les assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin 
et soir ». « Je ne suis pas de votre avis, il y a des jours où la lecture des 
journaux me semble fort agréable... », interrompit ma tante Flora, 
pour montrer qu'elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le 
Figaro. « Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent ! » 
enchérit ma tante Céline. « Je ne dis pas non, répondit S^vann étonné. 
Ce que je reproche aux journaux c'est de nous faire faire attention tous les 
jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre 
fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du mo- 
ment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du 
journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, 
moi je ne sais pas, les... Pensées de Pascal ! (il détacha ce mot d'un ton 
d'emphase ironique pour ne pas avoir l'air pédant )o Et c est dans le 
volume doré sur tranches que nous n'ouvrons qu'une fois tous les dix 
ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaine* ce dédain 
qu'affectent certains hommes du monde, que nous hrions que la reine 
de Grèce est allée a Cannes ou que la princesse de Léon a donné un 
bal costumé. Comme cela la juste proportion serait rciabhe. » Mais 
regrettant de s'être laissé aller à parler môme légèrement de choses 

29 



A LA RECHERCHE DU TEMP:S PERDU 

sérieuses : « Nous avons une bien belle conversation, dit-il ironique- 
ment, je ne sais pas pourquçn nous abordons ces « sommets », et se 
tournant vers mon grand-pè^ « Donc Saint-Simon raconte que Mau- 
levrier avait eu l'audace de tendre la main à ses fils. Vous savez, c'est 
ce Maulevrier dont il dit : « Jamais je ne vis dans cette épaisse bouteille 
que de l'humeur, de la grossièreté et des sottises ». « Epaisses ou non, 
je connais des bouteilles où il y a tout autre chose », dit vivement 
Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle aussi, car 4e présent de 
vin d'Asti s'adressait aux deux. Céline se mit à rire. Swann interloqué 
reprit : « Je ne sais si ce fut ignorance ou panneau, écrit Saint-Simon, 
il voulut donner la main à mes enfants. Je m'en aperçus assez tôt pour 
l'en empêcher. » Mon grand-père s'extasiait déjà sur « ignorance ou 
panneau », mais Mlle Céline, chez qui le nom de Saint-Simon, — un 
littérateur, — avait empêché l'anesthésie complète des facultés audi- 
tives, s'indignait déjà : « Comment ? vous admirez cela ? Eh bien ! 
c'est du joli ! Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire ; est-ce qu'un 
homme n'est pas autant qu'un autre ? Qu'est-ce que cela peut faire 
qu'il soit duc ou cocher s'il a de l'intelligence et du cœur? 11 avait 
une belle manière d'élever ses enfants, votre Saint-Simon, s'il ne leur 
disait pas de donner la main à tous les honnêtes gens. Mais c'est abomi- 
nable, tout simplement. Et vous osez citer cela ? » Et mon grand-père 
navré, sentant l'impossibilité, devant cette obstruction, de chercher 
à faire raconter à Swann, les histoires qui l'eussent amusé disait à voix 
basse à maman : « Rappelle-moi donc le vers que tu m'as appris et qui 
me soulage tant dans ces moments-là. Ah ! oui : « Seigneur, que de 
vertus vou*s nous faites haïr ! » Ah ! comme c'est bien ! » 

Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait 
à table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du 
dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait 
pas l'embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si c'avait 
été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger, 
pendant qu'on commencerait à dîner et que je sentirais apiwocher 
l'heure, de faire d'avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout 
ce que j'en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la place de la 
joue que j'embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce 
commencement meiital de baiser consacrer toute la minute que m'accor- 
derait maman à sentir sa ioue contre mes lèvres, comme un peintre qui 
ne peut obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa paleîts, et 
a fait d'avance de souvenir, d'^ïrès ses notes, tout ce pour quoi il 

30 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

pouvait à la rigueur se passer de la présence du modèle. Mais voici 
qu'avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut la férocité iiicons- 
ciente de dire : « Le petit a l'air fatigué, il devrait monter se coucher. 
On dîne tard du reste ce soir. » Et mon père, qui ne gartisit pas aussi 
scrupuleusement que ma grand'mère et qtse ma mère la foi des traités, 
dit : « Oui, allons, va te coucher. » Je voulus embrasser maman, à cet 
instant on entendit la clocHe du dîner. « Mais non, voyons, laisse la 
mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations 
sont ridicules. Allons, m.onte ! » Et il me fallut partir sans viatique ; 
«1 me fallut monter chaque marche de l'escalier, commue dit l'expres- 
sion populaire, à « contre-cœur », montant contre mon cœur qui vou- 
lait retourner près de ma mère parce qu'elle ne lui avait pas, en m'em- 
brassant, donné licence de me suivre. Cet escalier détesté où je m'enga- 
geais toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait 
en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin que 
je ressentais chaque soir et la rendait peut-être plus cruelle encore pour 
ma sensibilité parce que sous cette forme olfactive mon intelligence n'en 
pouvait plus prendre sa part^uand nous dormons et qu'une rage de 
dents n'est encore perçue par nous que comme une jeune fille que nous 
nous efforçons deux cents (ois de suite de tirer de l'eau ou que comme 
un vers de Molière que nous nous répétons sans arrêter, c'est un grand 
soulagement de nous réveiller et que notre intelligence puisse débar- 
rasser l'idée de rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. 
C'est l'inverse de ce soulagement que j'éprouvais quand mon chagrin 
de monter dans ma chambre entrait en moi d'une façon infiniment 
plus rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par 
l'inhalation, — beaucoup plus toxique que la pénétration morale, — de 
l'odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma cham.bre, 
il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre 
tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise 
de nuitifMais avant de m'ensevelir dans le lit de fer qu'on avait ajouté 
dans la chambre parce que j'avais trop chaud l'été sous les courtines de 
reps du grand lit, j'eus un mouvement de révolte, je voulus essayer 
d'une ruse de condamné. J'écrivis à ma mère en la suppliant de 
monter pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma 
lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de ma tante qui 
était chargée de s'occupe/ de moi quand j'étais à Combray, refusât 
de porter HKm mot. Je me doutais que pour elle, faire une commis- 
sion à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible 

31 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

\ que pour le portier d'un théâtre de remettre une lettre à un acteur 
pendant qu'il est en scène. Elle possédait à l'égard des choses qui peu- 
vent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil 
et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui 
lui donnait l'apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions 
féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une 
délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, 
ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l'on en 
jugeait par l'entêtement soudain qu'elle mettait à ne pas vouloir faire 
certaines commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu 
des complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien 
dans l'entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village 
n'avait pu les lui suggérer ; et l'on était obligé de se dire qu'il y avait 
en elle un passé français très ancien, noble et mal compris, comme dans 
ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu'il y eut 
jadis une vie de cour, et oi\ les ouvriers d'une usine de produits chi- 
miques travaillent au milieu de déhcates sculptures qui représentent 
le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymgj^Dans le cas 
particulier, l'article du code à cause duquel il était peu probable que 
sauf le cas d'incendie Françoise allât déranger maman en présence de 
M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait simple- 
ment le respect qu'elle professait non seulement pour les parents, — 
comme pour les morts, les prêtres et les rois, — mais encore pour l'étran- 
ger à qui on donne l'hospitalité, respect qui m'aurait peut-être touché 
dans un livre mais qui m'irritait toujours dans sa bouche, à cause du 
ton grave et attendri qu'elle prenait pour en parler, et davantage ce 
soir où le caractère sacré qu'elle conférait au dîner avait pour effet 

^ qu'elle refuserait d'en troubler la cérémonie. Mais pour mettre une 
chance de mon côté, je n'hésitai p&s à mentir et à lui dire que ce n'était 
pas du tout moi qui avais voulu écrire à maman, mais que c'était 
maman qui, en me quittant, m'avait recommandé de ne pas oublier de 
lui envoyer une réponse relativement à un objet qu'elle m'avait prié 
de chercher ; et elle serait certainement très fâchée si on ne lui remettait 
pas ce mot. Je pense que Françoise ne me crut pas, car, comme les 

j hommes primitifs dont les sens étaient plus puissants que les nôtres, 
elle discernait immédiatement, à des signes insaisissables pour nous, 
toute vérité que nous voulions lui cacher ; elle regarda pendant cinq 
minutes l'enveloppe comme si l'examen du papier et l'aspect de l'écri- 
turc allaient la renseigner sur la nature du contenu ou lui apprendre à 

32 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

quel article de son code elle devait se référer , Puis elle sortit d'un air 
résigné qui semblait signifier : « C'est-il pas malheureux pour des 
parents d'avoir un enfant pareil!» Elle revint au bout d'un momeiît me 
dire qu'on n'en était encore qu'à la glace, qu'il était impossible au 
maître d'hôtel de remett^re la lettre en ce moment devant tout le monde, 
mais que, quand on serait aiLX rince-bouche, on trouverait le moyen 
de la faire passer à maman. Aussitôt mon anxiété tomba ; maintenant 
ce n'était plus comme tout à l'heure pour jusqu'à demain que j'avais 
quitté ma mère, puisque mon petit mot allait, la fâchant sans doute 
(et doublement parce que ce manège me rendrait ridicule aux yeux 
de Swann), me faire du moins entrer invisible et ravi dans la même pièce 
qu'elle, allait lui parler de moi à l'oreiile ; puisque cette salle à manger 
interdite, hostile, où, il y avait un instant encore, la glace elle-même — 
le « granité » — et les rince-bouche me semblaient receler des plaisirs 
malfaisants et mortellement tristes parce que maman les goûtait loin 
de moi, s'ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son 
enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu'à mon cœur enivré l'atten- 
tion de maman tandis qu'elle lirait mes lignes. Maintenant je n'étais 
plus séparé d'elle ; les barrières étaient tombées, un fil délicieux nous 
réunissait. Et puis, ce n était pas tout : maman allait sans doute venir^ 
L'angoisse que je venais d'éprouver, je pensais que Swann s'en serait 
bien moqué s il avait lu ma lettre et en avait deviné le but ; or, au con- 
traire, comme je l'ai appris plus tard, une angoisse semblable fut ie 
tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que lui 
peut-être, n'aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu'il y a à 
sentir l'être qu'on aime dans un lieu de plaisir où l'on n'est pas, où l'on 
ne peut pas le rejoindre, c'est l'amour qui la lui a fait connaître, l'arnour, 
auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par lequel elle sera acca- J 
parée, spécialisée ; mais quand, comme pour moi, elle est çntrée erjl 
nous avant qu'il ait encore fait son apparition dans notre vie, elle flotte 
en l'attendant, vague et libre, sans affectation déterminée, au sei^vice 
un jour d'un sentiment, le lendemain d'un autre, tantôt de la tendresse 
filiale ou de l'amitié pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis 
mon premier apprentissage quand Françoise revint me dire que ma 
lettre serait remise, Swann l'avait bien connue aussi cette joie trompeuse 
que nous donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous 
aimons, quand arrivant à l'hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour 
quelque bal, redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous 
aperçoit errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de 

33 I 



À LA RECHERCHE OU TEMPS PERDU 

communiquer avec elle, il nous reconnaît, nous aborde familièrement, 
nous demande ce que nous faisons îà. Et comme nous inventons que 
nous avons quelque chose d'urgent à dire à sa parente ou amie, il 
nous assure que rien n'est plus simple, nous fait entrer dans le vesti- 
bule et nous promet de nous l'envoyer avant cinq minutes. Que nous 
l'aimons — comme en ce moment j'aimais Françoise'- — , l'intermédiaire 
bien intentionné qui d'un mot vient de nous rendre supportable, 
humaine et presque propice la fête inconcevable, infernale, au sein de 
laquelle nous croyions que des tourbillons ennemis, pervers et délicieux 
entraînaient loin de nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. 
Si nous en jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui 
aussi un des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne 
doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et 
suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que par 
une brèche inespérée nous y pénétrons ; voici qu'un des moments dont 
la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les autres, 
même peut-être plus important pour nous, parce que notre maîtresse 
y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le possédons, nous y 
intervenons, nous l'avons créé presque : le moment oii on va lui dire 
que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres moments de la 
fête ne devaient pas être d'une essence bien différente de celui-là, ne 
devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant nous faire souiîrir 
puisque l'ami bienveillant nous a dit : « Mais elle sera ravie de des- 
cendre ! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de causer avec vous 
que de s'ennuyer là-haut. » Hélas 1 Swann en avait fait l'expérience, les 
bonnes intentions d'un tiers sont sans pouvoir sur une femme qui 
s irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête par quelqu'un 
qu elle n aime pas. Souvent, l'ami redescend seul. 

Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre 
(engagé à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m'avoir 
prié de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Fran- 
çoise ces mots : « Il n'y a pas de réponse " que depuis j'ai si souvent 
entendu des concierges de « palaces » ou des va-lets de pied de tripots, 
rapporter à quelque pauvre fille qui s'étonne : « Comment, il n'a rien 
dit. mais c'est impossible ! Vous avez pourtant bien remis m.a lettre. 
C est bien, je vais'attendre encore. » Et — de même qu'elle assure inva- 
riablement n'avoir pas besoin du bec supplémentaire que le concierge 
veut allumer pour elle, et reste là, n'entendant plus que les rares pro- 
pos sur le temps qu'il fait échanges entre le concierge et un chasseur 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

qu'il envole tout d'un coi;p en s'apercpvant de l'heure, faire rafraîchir 
dans la glace la boisson d'un clienj;/— ayant décliné l'offre de Fran- 
çoise de me faire de la tisane ou oe rester auprès de moi, je la laissai 
retourner à l'ofEce, je me couchai et je fermai les yeux en tâcham de ne 
pas entendre la voix ds; mes parents qui prenaient le café au jardin. 
Mais au bout de quelques secondes, je sentis qu'en écrivant ce mot à 
maman, en m'approchant, au risque de la fâcher, si près d'elle que 
j'avais cru toucher le moment de la revoir, je m'étais barré la possibi- 
lité de m'endormir sans l'avoir revue, et les battements de mon cœur, 
de minute en mmute devenaient plus douloureux parce que j'augrnen- 
\f\i3 mon agitation en me prêchant un calme qui était l'acceptation de 
..;on infortune. Tout à coup mon anxiété tomba, une félicité m'envahit 
comme quand un médicament puissant commence à agir et nous enlève 
une douleur : je venais de prendre la résolution de ne plus essayer de 
m'endormir sans avoir revu maman, de l'embrasser coûte que coûte, 
bien que ce fût avec îa certitude d'être ensuite fâché pour longtemps 
avec elle, quand elle rem.onterait se coucher. Le calme qui résultait 
de mes angoisses finies me mettait dans une allégresse extraordinaire, 
non m.oins que l'attente, la soif et îa peur du danger. J'ouvris îa fenêtre 
sans bruit et m'assis au pied de mon lit ; je ne faisais presquj aucun 
mouvement afin qu'on ne m'entendît pas d'en bas. Dehors, les choses 
semblaient, elles aussi, figées en une muette attenaon à ne pas troubler 
': clair de lune, qui doublant et reculant chaque chose par l'extension 
.ûvant elle de son reflet, plus dense et concret qu'elle-même, avait à la 
rois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là, 
qu'on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de 
marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exé- 
cuté jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne 
bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait circonscni;. 
Exposés sur ce silence qui n'en absorbait rien, les bruits les plus éloi- 
gnés, ceux qui devaient venir de jardins situés à l'autre bout de I ^ 
ville, se percevaient détaillés avec un tel « fini » qu'ils semblaient ne 
devoir cet effet de lointain qu'à leur pianissimo, comme ces motifs 
en sourdine si bien exécutés par l'orchestre du Conservatoire que quoi- 
qu'on n'e/i perde pas une note on croit les entendre cependant loin dt 
la salle du concert et que tous les vieux abonnés, — les sœurs de ma 
grand'mère aussi quand Swann leur avait donné ses places, — tendaient 
l'oreille comme s'ils avaient écouté les progrès lointains d'une armée 
en marche qui n'aurait pas encore tourné la rue ^^ Trévise. 

35 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui 
pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences les 
plus graves, bien plus graves en vérité qu'un étranger n'aurait pu 1- 
supposer, de celles qu'il aurait cru que pouvaient produire seules 
des fautes vraiment honteuses. Mais dans l'éducation qu'on me donnait, 
l'ordre des fautes n'était pas le même que dans l'éducation des autres 
enfants et on m'avait habitué à placer avant toutes les autres (parce 
que sans doute il n'y en avait pas contre lesquelles j'eusse -besoin d'être 
plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant que 
leur caractère commun est qu'on y tombe en cédant à une impulsion 
nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas 
cette origine qui aurait pu me faire croire que j'étais excusable d'y 
succomber ou même peut-être incapable d'y résister. Mais je les 
reconnaissais bien à l'angoisse qui les précédait comme à la rigueur 
du châtiment qui les suivait ; et je savais que celle que je venais de 
commettre était de la même famille que d'autres pour lesquelles j'avais 
été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand j'irais me 
mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait se cou- 
cher, et qu'elle verrait que j'étais resté levé pour lui redire bonsoir 
dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison, on me met- 
trait au collège le lendemain, c'était certain. Eh bien 1 dussé-je me 
jeter par la fenêtre cinq minutes après, j'aimais encore mieux cela. 
Ce que je voulais maintenant c'était maman, c'était lui dire bonsoir, 
j'étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce désir 
pour pouvoir rebrousser chemin. 

J'entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann ; 
et quand le grelot de la porte m'eut averti qu'il venait de partir, j'allai 
à la fenêtre. Maman demandait à mon père s'il avait trouvé la langouste 
bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la pistache. 
« Je l'ai trouvée bien quelconque, dit ma mère ; je crois que la prochaine 
fois il faudra essayer d'un autre parfum ». « Je ne peux pas dire comme je 
trouve que Swann change, dit ma grand'tante, il est d'un vieux ! » Ma 
grand'tante avait tellement l'habitude de voir toujours en Swann un 
même adolescent, qu'elle s'étonnait de le trouver tout à coup moins 
jeune que l'âge qu'elle continuait à lui donner. Et mes parents du reste 
commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse 
et méritée des célibataires, de tous ceux pour qui il semble que te grand 
jour qui n a pas de lendemain soit plus long que pour les autres, parce 
que pour eux il est vide et que les moments s'y additionnent depuis le 

36 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 
matin sans se diviser ensuite entre des enfants. « Je crois qu'il a beau- 
coup de soucis avec sa coquine de femme qui vit au su de tout Com- 
bray avec un certain monsieur de Charlus. C'est la fable de la ville. » 
Ma mère fît remarquer qu'il avait pourtant l'air bien moins triste 
depuis quelque temps. « Il fait aussi moins souvent ce ges^e qu'il a 
tout à fait comme son père de s'essuyer les yeux et de se passer la main 
sur le front. Moi je crois qu'au fond il n'aime plus cette femme. » 
« Mais naturellement il ne l'aime plus, repondit mmn grand-père. 
J'ai reçu de lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je 
me suis empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute 
sur ses sentiments, au moins d'amour, pour sa femme. Hé bien ! vous 
voyez, vous ne l'avez pas remercié pour l'Asti », ajouta mon giand-père 
en se tournant vers ses deux belles-sœurs. « Comm.ent, nous ne l'avons 
pas remercié ? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez 
délicatement », répondit ma tante Flora. « Oui, tu as très bien arrangé 
cela : je t'ai admirée », dit ma tante Céline. « Mais toi tu as été très bien 
aussi. » « Oui j'étais assez fière de ma phrase sur les voisins aimables. » 
« Comment, c'est cela que vous appelez remercier ! s'écria mon grand- 
père. J'ai bien entendu cela, mais du diable si j'ai cru que c'était pour 
Swann. Vous pouvez être sûres qu'il n'^a rien compris. » « Mais voyons, 
Swann n'est pas bête, je suis certaine qu'il a apprécié. Je ne pouvais 
cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin ! » 
Mon père et ma mère restèrent seuls, et s'assirent un instant ; puis 
mon père dit : « Hé bien ! si tu veux, nous allons monter nous coucher ». 
« Si tu veux, mon ami, bien que je n'aie pas l'ombre de sommeil ; ce 
n'est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant me tenir si 
éveillée ; mais j'aperçois de la lumière dans l'office et puisque la pauvre 
Françoise m'a attendue, je vais lui demander de dégrafer mon corsage 
pendant que tu vas te déshabiller. » Et ma mère ouvrit la porte treil- 
lagée du vestibule qui donnait sur l'escalier. Bientôt, je l'entendis qui 
montait fermer sa fenêtre. J'allai sans bruit dans le couloir ; mon cœur 
battait si fort que j'avais de la peine à avancer, mais du moins il ne 
battait plus d'anxiété, mais d'épouvante et de jo:e. Je vis dans la cage 
de l'escalier la lumière projetée par la bougie de maman. Puis je la vis . 
elle-même ; je m'élançai. A la première seconde, elle me regarda avec 
étonnement, ne comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit 
une expression de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet 
pour bien moins que cela on ne m'adressait plus la parole penda;it 
plusieurs jours. Si maman m'avait dit un mot, c'aurait été admettre 

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

qu'on pouvait me reparler et dailleurs cela peut-être m'eût paru plus 
terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment 
qui allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une 
parole c'eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand 
on vient de décider de le renvoyer ; le baiser qu'on donne à un fils qu'on 
envoie s'engager alors qu'on le lui aurait refusé si on devait se contenter 
d'être fâché deux jours avec fui. Mais elle entendit mon père qui mon- 
tait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller et pour éviter 
la scène qu'il me ferait, elle me dit d'une voix entrecoupée par la 
colère : « Sauve-toi, sauve-toi, qu'au moins ton père ne t'ait vu 
ainsi attendant comme un fou ! » Mais je lui répétais : « Viens me dire 
bonsoir >', terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père 
s'élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son approche comme 
d'un moyen de chantage et espérant que maman, pour éviter que mon 
père me trouvât encore là si elle continuait à refuser, allait me dire : 
« Centre dans ta chambre, je vais venir. » Il était trop tard, mon père 
était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces mots que personne 
n'entendit : « Je suis perdu jj» 

Il n'en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des per- 
missions qui m'avaient été consenties dans les pactes plus larges octroyé? 
par ma mère et ma grand'mère parce qu'il ne se souciait pas des « prm- 
cipes » et qu'il n'y avait pas avec lui de « Droit des gens ». Pour une rai- 
son toute contingente, ou même sans raison,' il me supprimait au der 
nier moment telle promenade si habituelle, si consacrée, qu'on ne pou 
vait m'en priver sans parjure, ou bitni, comme il avait encore fait c< 
soir, longtemps avant l'heure rituelle, il me disait : « Allons, monte 
te coucîier, pas d'explication ! » Mais aussi, parce qu'il n'avait pas de 
principes (dans le sens de ma grand'mère), il n'avait pas à proprement 
parler d'intransigeance. Il me regarda un instant d'un air étonné et 
fâché, puis dès que maman lui eut expliqué en quelques mots embar- 
rassés ce qui était arrivé, il lui dit : « Mais va donc avec lui, puisque tu 
disais justement que tu n'as pHs envie de dormir, reste un peu dans 
sa c!,ambre, moi je n'ai besoin de rien. » « Mais, mon ami, répondit 
timidement ma mère, que j'aie envie ou non de dormir, ne change 
rien à la chose, on ne peut pas habituer cet enfant.. » « Maïs il ne s'agit 
pas d'habituer, dit mon père «i haussant les épaules, tu vois bien que 
ce petit a du chagrin, il a l'air désolé, cet enfant ; voyons, nous ne 
sommes pas ck s ÎDoûrreaux ! Quand tu l'auras rendu malade, tu sera;-: 
bien avancée ! Puisqu'il y a deux lits dans sa chambre, dis donc à Fran- 

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DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

çoise de te préparer le grand lit et couche pour cette nuit auprès de 
lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si ner/eux que vous, je vais me 
coucher^jB^ 

On ne pouvait pas remercier mon père ; on l'eût agacé par ce qu'il 
appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement ; il 
était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le 
cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait auteur de sa tête depuis 
qu'il avait des névralgies, avec le geste d'Abraham dans la gravure d'après 
Benozzo Gozzoli que m'avait donnée M. Swann, disant à Sarah qu'elle 
a à se départir du côté d'Isaac. Il y a bien des années de cela. La mu- 
raille de l'escalier, où je vis monter le reflet de sa bougie n'existe plus 
depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je 
croyais devoir durer toujours et de nouvei i se sont édifiées donnant 
naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n aurais pu pré- 
voir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à 
comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pou- 
voir dire à maman : « Va avec le petit. » La possibilité de telles heures 
ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence 
à très bien percevoir si je prête l'oreille, les sanglots que j'eus la force 
de contenir devant mon père et qui n'éclatèrent que quand je me 
retrouvai seul avec maman. En réalité ils n'ont jamais cessé ; et c est seu- 
lement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que 
je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent 
si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait arrêtées 
mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir. 

Maman passa cette nuit-là dans ma chambre ; au moment où je 
venais de commettre une faute telle que je rn'attendais à être obligé 
de quitter la maison, mes parents m'accordaient plus que je n eusse 
jamais obtenu d'eux comme récompense d'une belle action. Même à 
l'heure où elle se manifestait par cette grâce, la conduite de mon père 
à mon égard gardait ce quelque chose d'arbitraire et d'immérité qui la 
caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait plutôt 
de convenances fortuites que d'un plan prémédité. Peut-être même que 
ce que j'appelais sa sévérité, quand il m'envoyait me coucher, méritait 
moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand mère, car sa nature, 
plus di^crente en certains points de la mienne que ri'était la leur, 
n'avait probablement pas deviné jusqu'ici combien j'étais malheureux 
tous les soirs, ce que ma mère et ma grand'nière savaient bien ; mais 
elles m'aimaient assez pour ne pas consentir à m'épargner de la 

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 
soufFrance, elles voulaient m'apprendre à la dominer afin de diminuer 
ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour mon père, dont 
l'aflection pour moi était d'une autre sorte, je ne sais pas s'il aurait 
eu ce courage : pour une fois où il venait de comprendre que 
j'avais du chagrin, il avait dit à ma mère : « Va donc le consoler. » 
Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne 
gâter d'aucun remords ces heures si différentes de ce que j'avais 
eu le droit d'espérer, quand Françoise, comprenant qu'il se passait 
quelque chose d'extraordinaire en voyant maman assise près de moi, 
qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda : 
e Mais Madame, qu'a donc Monsieur à pleurer ainsi? » maman lui 
répondit : « Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé ; 
préparez-moi vite le grand lit et montez vous coucher. » Ainsi, pour 
la prem.ière fois, ma tristesse n'était plus considérée comme une faute 
punissable mais comme un mal involontaire qu'on venait de reconnaître 
officiellement, comme un état nerveux dont je n'étais pas responsa^^ 
j'avais le soulagement de n'avoir plus à mêler de scrupules à l'amertume 
de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n'étais pas non plus 
médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des choses 
humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter 
dans ma chambre et m'avait fait dédaigneusement répondre que je 
devrais dormir, m'élevait à la dignité de grande personne et m'avait 
fait atteindre tout d'un coup à une sorte de puberté du chagrin, d'éman- 
cipation des larmes. J'aurais dû être heureux : je ne l'étais pas. Il me 
semblait que ma mère venait de me faire une première concession 
qui devait lui être douloureuse, que c'était une première abdication de 
sa part devant l'idéal qu'elle avait conçu pour moi, et que pour la pre- 
mière fois elle, ci courageuse, s'avouait vaincue. Il me semblait que si 
je venais de remporter une victoire c'était contre elle, que j'avais réussî 
comme aurait pu faire la maladie, des chagrms, ou l'âge, à détendre sa 
volonté, à faire fléchir sa raison et que cette soirée commençait une 
ère, resterait comme une triste date. Si j'avais osé maintenant, j'aurais 
dit à maman : « Non je ne veux pas, ne couche pas ici. » Mais je connais- 
sais la sagesse pratique, réaliste comme on dirait aujourd'hui, qui 
tempérait en elle la nature ardemment idéaliste de ma grand'mère, et 
je savais que, maintenant que le mal était fait, elle aimerait mieux m'en 
laisser du moms goûter le plaisir calmant et ne pas déranger mon père. 
Certes, le beau visagô de ma mère brillait encore de jeunesse ce soir- 
là où elle me tenait si doucement les mains et cherchait à arrêter tmi 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

l armes /; mais justement il me semblait que cela n'aurait pas dû être, 
sa colère eût été moins triste pour moi que cette douceur nouvelle 
que n'avait pas connue mon enfance ; il me semblait que je venais 
d'une main impie et secrète de tracer dans son âme une première ride 
et d'y faire apparaître un premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla 
mes sanglots et alors je vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun 
attendrissement avec moi, être tout d'un coup gagnée par le mien et 
essayer de retenir une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m'en 
étais aperçu, elle me dit en riant : « Voilà mon petit jaunet, mon petit 
serm, qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que 
cela continue. Voyons, puisque tu n'as pas sommeil ni ta maman non 
plus, ne restons pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un 
de tes livres. » Mais je n'en avait pas là. « Est-ce qiie tu aurais moins de 
plaisir si je sortais déjà les livres que ta grand'mère doit te donner pour 
ta fête ? Pense bien : tu né seras pas déçu de ne rien avoir après demain ? » 
J'étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de 
livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les enveloppait, 
que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier aspect, pour- 
tant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à couleurs du Jour de 
l'An et les vers à soie de l'an dernier. C'était la Mare au Diable, Fran- 
çois le Champi, la Petite Fadette et les Maîtres Sonneurs. Ma grand'mère, 
ai-je su depuis, avait d'abord choisi leç poésies de Musset, un volume 
de Rousseau et Indiana ; car si elle jugeait les lectures futiles aussi 
malsaines que les bonbons et les pâtisseries, elles ne pensait pas que 
les grands soufHes du génie eussent sur l'esprit même d'un enfant une 
influence plus dangereuse et moins vivifiante que sur son corps le 
grand air et le vent du large. Mais mon père l'ayant presque traitée de 
iclle en apprenant les livres qu'elle voulait me donner, elle était retour- 
née elle-même à Jouy-le- Vicomte chez le libraire pour que je ne ris- 
quasse pas de ne pas avoir mon cadeau (c'était un jour brûlant et elle 
était rentrée si souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas 
la laisser se fatiguer ainsi) et elle s'était rabattue sur les quatre romans \ 
champêtres de George Sand. « Ma fille, disait-elle à maman, je ne pour- 
rais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit. » 

En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût 
tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les 
belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que 
dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle 
avait à faire à quelqu'un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner 

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

un fautôuil, des couverts, une canne, elle les ci»erchait « anciens », 
comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère d'utilité, 
ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie des hommes 
d'autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle eût aimé que 
j'eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des 
paysages les plus beaux. Mais au moment d'en faire l'emplette, et bien 
que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle trouvait que la 
vulgarité, l'utilité reprenaient trop vite leur place dansJe mode méca- 
nique de représentation, la photographie. EJile essayait de ruser et sinon 
d'éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, 
d'y substituer pour la plus grande partie de l'art encore, d'y introduire 
comme plusieurs « épaisseurs » d'art : au lieu de photographies de la 
Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vé- 
suve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne 
les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies 
de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint- 
Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un 
deï[ré d'art de plus. Mais si le photographe avait été écarté de la repré- 
sentation du chef-d'œuvre ou de la nature et remplacé par un grand 
artiste, dll reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation 
mêmeyArrivée à l'échéance de la vulgarité, ma grand'mère tâchait de 
la recwler encore. Elle demandait à Swann si l'oeuvre n'avait pas été 
gravée, préférant, quand c'était possible, des gravures anciennes et 
ayant encore un intérêt au delà d'elles-mêmes, par exemple celles qui 
représentent un chef-d'œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le 
voir aujourd'hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa 
dégradation, par Morgen). Il faut dire que les résultats de cette ma- 
nière de comprendre l'art de faire un cadeau ne furent pas toujours très 
brillants. L'idée que je pris de Venise d'après un dessin du Titien qui 
est censé avoir pour fond la lagune, était certainement beaucoup moins 
ffltacte que celle que m'eussent donnée de simples photographies? 
On ne pouvtiit plus faire le compte à îa maison, quand ma grand'tante 
voulait dresser un réquisitoire contre ma grand'n;ère, des fauteuils 
offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux époux, qui, à la première 
tentative qu'on avait faite pour s'en servir, s'étaient immédiatement 
effondrés sous \e poids d'un des desti»alaires. Mais- ma grand'mère 
avérait cru me-squin de trop s'occuper de la solidité d'une boiserie où se 
distinguaîent encoi"c une fleurette, un sourire, quelquefois une belle 
îBiugtnation du passé. Même ce qui dans ces meubles répondait à un 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

besoin, comme c'était d'une façon à laquelle nous ne sommes plus 
habitués, la charmait comme les vieilles manières de dire où nous 
voyons une métaphore, effacée, dans notre moderne langage, par l'usure 
de l'habitude. Or, justement, les romans champêtres de George Sand 
qu'elle me donnait pour ma fête, étaient pleins ainsi qu'un mobilier 
ancien, d'expressions tombé,es en désuétude et redevenues im.agées, 
comme on n'en trouve plus qu'à la campagne. Et ma grand'mère les 
gvait achetés de préférence à d'autres comme elle eût loué plus volon- 
tiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier gothique ou quel- 
qu'une de ces vieilles choses qui exercent sur l'esprit une heureuse 
influence en lui donnant la nostalgie d'impossibles voyages dans le 
temM< 

Maman s'assit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi 
à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient 
pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je n'avais 
jamais lu encore de vrais romans. J'avais entendu dire que George 
Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans 
François le Champi quelque chose d'indéfinissable et de délicieiix*-. 
Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité ou l'attendris- 
sement, certaines façons de dire qui évePJent l'inquiétude et la mélan- 
colie, et qu'un lecteur un peu instruit reconnaît pour communs à beau- 
coup de romans, me paraissai ent si mples — à moi qui considérais un livre 
nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais 
comme une personne unique, n'a3'ant de raison d'exister qu'en soi/ — 
une émanation troublante de l'essence particulière à François le Champi, 
Sous ces événements si journaliers, ces choses si communes, ces mots 
si courants, je sentais comme une intonation, une accentuation étrange. 
L'action s'engagea ; elle me parut d'autant plus obscure que dans ce 
temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages 
entières, à tout autre chose. Et aux lacunes que cette distraction 
laissait dans le récit, s'ajoutait, quand c'était maman qui me lisait à 
haute voix, qu'elle pass-ait toutes les scènes d'amour. Aussi tous les 
changements bizarres qui se produisent dans l'attitude respective de 
la meunière et de 1 enfant et qui ne trouvent leur explication que dans 
les progrès d'un amour naissant me paraissaient empreints d'un pro- 
fond mystère dont je me figurais volontiers que la source devait être 
dans ce nom inconnu et si doux de « Champi » qui mettait sur l'enfant, 
qui le portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée 
et charmante. Si ma mère était une lectrice infidèle c'était aussi, pour 

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

les ouvrages où elle trouvait l'accent d'un sentiment vrai, une lectrice 
admirable par le respect et la simplicité de l'interprétation, par U 
beauté et la douceur du son. Même dans la vie, quand c'étaient des 
êtres et non des œuvres d'art qui excitaient ainsi son attendrissement 
ou son admiration, c'était touchant de voir avec quelle déférence elle 
f'cartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté qui eût 
l-n faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant, tel rappel 
ce fête, d'anniversaire, qui aurait pu faire penser ce vieiUard à son grand 
âge, tel propos de ménage qui aurait paru fastidieux à ce jeune savant. 
De même, quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire tou- 
jours cette bonté, cette distinction morale que maman avait appris de 
rna grand'mère à tenir pour supérieures à tout dans la vie, et que je ne 
devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir également pour 
supérieures à tout dans les livres, attentive à bannir de sa voix toute peti- 
tesse, toute affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d'y être reçu, 
elle fournissait toute la tendresse naturelle, toute l'ample douceur 
qu'elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix 
et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa sen- 
sibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu'il faut, l'accent 
cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots n'indiquent 
pas ; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité dans les temps 
des verbes, donnait à l'imparfait et au passé défini la douceur qu'il y 
a dans la bonté, la mélancolie qu'il y a dans la tendresse, dirigeait la 
phrase qui finissait vers celle qui allait commencer, tantôt pressant, 
{ antôt ralentissant la marche des syllabes pour les faire entrer, quoique 
leurs quantités fussent différentes, dans un rjrthme uniforme, elle insuf- 
flait à cette prose si commune une sorte de vie sentimentale et con- 
tinue. 

Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette 
nuit où j'avais ma mère auprès de moi. Je savais qu'une telle nuit ne 
pourrait se renouveler ; que le plus grand désir que j'eusse au monde, 
garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes, 
était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de tous, 
pour que l'accoiriplissement qu'on lui avait accordé ce soir pût être 
autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses repren- 
draient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses étaient 
calmées, je ne les comprenais plus ; puis demain soir était encore loin- 
tain ; je me disais que j'aurais le temps d'aviser, bien que ce temps-là 
ne pût m'apporter aucun pouvoir de plus, qu'il s'agissait de choses qui 

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DU COTÉ DE CHEZ SWAÎSÎN 

ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait paraître plus 
évitables l'intervalle qui les séparait encore de moi«^ 



* 

* * 



C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me 
ressouvenais de Combray, je n'en revis jamais que celte sorte de pan 
lumineux, découpé au milieu d indistinctes ténèbres, pareil à ceux 
que l'embrasement d'un feu de bengale ou quelque projection élec- 
trique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties 
restent plongées dans la nuit : à la base assez large, le petit salon, la 
salle à manger, l'amorce de l'allée obscure par où arriverait M.Swann, 
l'auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m'acheminais 
vers la première marche de l'escalier, si cruel à monter, qui constituait 
à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière; et, au faîte, 
ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l'entrée 
de maman ; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce 
qu'il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l'obscurité, le décor 
strictement nécessaire (comme celui qu'on voit indiqué en tête des 
vieilles pièces pour les représentations en province), au drame de 
mon déshabillage ; comme si Combray n'avait consisté qu'en deux 
étages reliés par un mince escalier, et comme s'il n'y avait jamais été 
que sept heures du soir. A vrai dire, j'aurais pu répondre à qui m'eût 
interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à 
d'autres heures. Mais comme ce que je m'en serais rappelé m'eût été 
fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l'intelli- , 
gence, et comme les renseignements qu'elle donne sur le passé ne con- \ 
servent rien de lui, je n'aurais jamais eu envie de songer à ce reste 
de Combray. Tout cela était en réalité mort pour rnoi 

Mort à jamais ? C'était possible. 

Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui 
de notre mort, souvent ne nous permet pas d'attendre longtemps les 
faveurs du premier. 

Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux 
que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans 
une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en efifet pour nous 
jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trou- 
vons passer près de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur 
prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt aue nous les 

43 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 
avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles 
ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. 

li en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions 
à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est 
caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel 
(en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soup- 
■ çonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions 
avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. , 

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était 
pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, 
quand un jour d'hiver, com.me je rentrais à la maison, ma mère, voyant 
que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habi- 
tude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravi- 
sai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés 
Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rai- 
nurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, 
accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, 
je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir 
im morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée 
des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui 
se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, 
isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissi- 
tudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illu- 
soire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une 
essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était 
moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, moitel. D'où 
avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était Ijée au 
goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait 
pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où 
l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus 
que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que 
la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage sem.ble 
diminuer. Il est clair que îa vérité que je cherche n'est pas en lui, mais 
en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répé- 
ter indéfiniment, avec de moins en moins de force, te même témoi- 
gnage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir 
lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour 
un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. 
C'est à lui de trouver la vérité. Mais comnient ? Grave incertitude, 

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bu CÔTÉ DE CHEZ SWANN 

toutes les (ois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui 
le chercheur, est tout ensemhie le pays obscur où il doit chercher et 
où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : 
créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il 
peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. 

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, 
qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence de sa féiic'i.é. 
de sa réalité devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux essayer 
de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je! 
pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une 
clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener 
encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et pour que rien ne brise 
l'élan dont il va tâcher de la ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée 
étrangèïc, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la 
chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je 
le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à 
penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis 
une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la 
saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en 
moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose 
qu'on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c'est, 
mais cela monte lentement ; j'éprouve la résistance et j'entends la 
rumeur des distances traversées. 

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le 
souvenir vtsuei, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. 
Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le 
reflet neutre où se cor\fond l'insaisissable tourbillon des couleurs 
remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au 
eul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contem- 
poraine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de 
m 'apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du 
1 r^sé il s'agit. 

Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, 
: iistant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si 
loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. 
Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; 
qui sait s'il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommen- 
cer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne 
de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m'a conseillé de 



À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis 
d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans 
peme. 

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du 
petit morceau de niadeleme que !e dimanche matin à Combray (parce 
que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), qiiand j'allais 
lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir 
trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite made- 
leine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être 
parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les 
tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray 
pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que de ces souve- 
nirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, 
tout s'était désagrégé ; les formes, — et celle aussi du petit coquillage 
de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot — ■ 
s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion 
qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé 
ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des 
choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus 
persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, 
comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de 
îout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impal- 
pable, l'édifice immense du souvenir. 

ELdès_^ie j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé 
dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore 
et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir 
me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où 
était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit 
pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents 
sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque-là) ; 
et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu'au soir et par tous les 
temps, la Place où on m'envoyait avant déjexmer, les rues où j'allais faire 
des courses, les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme 
dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porce- 
laine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts 
qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se 
différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages con- 
sistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de 
notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de h^ 

43 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et 
tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est 
;îiti. ville et jardins, de ma tasse de thé. 



II 

Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand 
nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n'était qu'une 
église résumant la ville, la représentant, parlant d'elle et pour elle aux 
lointains, et, quand on approchait, tenant serrés autour de sa haute 
••p.sîite sombre, en plem champ, contre le vent, comme une pa?toure ses 
brebis, les dos la.neux et gris des maisons ras.semblées qu'un reste 
de remparts du moyen âge cernait çà et là d'un trait aussi parfaitement 
circulaire qu'une petite vile dans un tableau de primitrf. A l'habiter, 
Combi'ay était un peu triste, comme ses rues dont les maisons cons- 
truites en pierres noirâtres du pays, précédées de degrés extérieurs, 
coiffées de pignons qui rabattaient l'ombre devant elles, étaient assez 
obscures pour qu'il fallût dès que le jour commençait à tomber relever 
les rideaux dans les « salles » ; des rues aux graves noms de saints (des- 
quels plusieurs se rattachaient à 1 histoire des premiers seigneurs de 
Combray) : rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où était la maison de 
ma tante, rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille, et rue du Saint- 
Esprit sur laquelle s'ouvrait la petite porte latérale de son jardin ; et 
ces rues de Combray existent dans une partie de ma mém.oire si reculée, 
peinte de couleurs si différentes de celles qui maintenant revêtent pour 
moi le monde, qu'en vérité elles me paraissent toutes, et 1 église qui les 
dominait sur la Place, plus irréelles encore que les projections de la 
lanterne magique ; et qu'à certains moments, il m.e semble que pouvoir 
encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir louer une chambre rue de 
l'Oiseau — à la vieille hôtellerie de l'Oiseau flesché, des soupiraux de 
laquelle montait une odeur de cuisine qui s élève encore par moments 
en moi aussi intermittente et aussi chaude, — serait une entrée en 
contact avec l'Au-delà plus merveilleusement surnaturelle que de 
faire la connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant. 

La cousine de mon grand-père, — ma grand'tante, _ — chez qui 
nous habitions, était la mère de cette tante Léonie qui, depuis la 
mort de son mari, mon oncle Octave, n'avait plus voulu quitter, d'abord 
Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit 

49 4 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

et ne « descendait » plus, toujours couchée dans un état incertain de 
chagrin, de débilité physique, de maladie, d'idée fixe et de dévotion. 
Son appartement particulier donnait sur la rue Samt-Jacques qui 
aboutissait beaucoup plus loin au Grand-Pré (par opposition au Petit- 
Pré, verdoyant au milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, gri- 
sâtre, avec les trois hautes marches de grès presque devant chaque 
porte, semblait comme un défilé pratiqué par un tailleur d'images 
gothiques à même la pierre où il eût sculpté une crèche ou un calvaire. 
Ma tante n'habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, 
restant l'après-midi dans l'une pendant qu'on aérait l'autre. C'étaient 
de ces chambres de province qui, — de même qu'en certains pays des 
parties entières de l'air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par 
des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas, — nous enchan- 
tent des mille odeurs qu'y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, 
toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale, que l'atmos- 
phère y tient en suspens; odeurs naturelles encore, certes, et couleur 
du temps comme celles de la campagne voisine, mais déjà casanières, 
humaines et renfermées, gelée exquise industrieuse et limpide de tous 
les fruits de l'année qui ont quitté le verger pour l'armoire' ; saisonnières, 
mais mobilières et domestiques, corrigeant le piquant de là gelée blanche 
par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles comme une hor- 
loge de village, flâneuses et rangées, insoucieuses et prévoyantes, lin- 
gères, matinales, dévotes, heureuses d'une paix qui n'apporte qu'un 
surcroît d'anxiété et d'un prosaïsme qui sert de grand réservoir de 
poés,ie à celui qui la traverse sans y avoir vécu. L air y était saturé de la 
fine fleur d'un silence si nourricier, si succulent que je ne m'y avançais 
qu'avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins 
encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais riçjieux parce que 
je venais seulement d'arriver à Combray : avant que j'entrasse souhaiter 
le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant, dans la première 
pièce où le soleil, d'hiver encore, était venu se mettre au chaud devant 
le feu, déjà allumé entre les deux briques et qui badigeçnnait toute la 
chambre d'une odeur de suie, en faisait comme un de ces grande 
« devants de four » de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de 
châteaux, sous lesquels on souliaite que se déclarent dehors la pluie, la 
neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort 
de la réclusion la poésie de l'hivernage ; je faisms quelques pas du prie^ 
Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d'un appui- 
tête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes 



DU COTÉ D£ CHEZ SWANN 

odeurs dont l'air de la chambre était tout grumeleux et qu'avait déjà 
fait travailler et « lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matir^ 
il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un 
invisible et palpable gâteau provincial, un immense « chausson » où, 
à peine goûtés les arômes plus croustillants, plus fins, plus réputés, 
mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je 
revenais toujours avec une convoitise inavouée m 'engluer dans l'odeur 
médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs. 

Dans la chambre voisine, j'entendais ma tante qui causait toute seule 
à mi-voix. Elle ne parlait jamais qu'assez bas parce qu'elle croyait 
avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant qu'elle eut dé- 
placé en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps, même 
seule, sans dire quelque chose, parce qu'elle croyait que c'était salutaire 
pour sa gorge et qu'en empêchant le sang de s'y arrêter, cela rendrait 
moins fréquents les étouffements et les angoisses dont elle souffrait; 
puis, dans l'inertie absolue où elle vivait, elle prêtait à ses moindres 
sensations une importance extraordinaire ; elle les douait d'une moti- 
lité qui lui rendait diflicile de les garder pour elle, et à défaut de confi- 
dent à qui les communiquer, elle se les annonçait à elle-même, en un 
perpétuel monologue qui était sa seule forme d'activité. Malheureuse- 
ment, ayant pris l'habitude de penser tout haut, elle ne faisait pas 
toujours attention à ce qu'il n'y eût personne dans la chambre voisine, 
et je l'entendais souvent se dire à elle-même : « Il faut que je me rappelle 
bien que je n'ai pas dormi » (car ne jamais dormir était sa grande pré- 
tention dont notre langage à tous gardait le respect et la trace : le matin 
Françoise ne venait pas «■ l'éveiller », mais « entrait » chez elle ; quand 
ma tante voulait faire un somme dans la journée, on disait qu'elle vou- 
lait « réfléchir » ou « reposer » ; et quand il lui arrivait de s'oublier en 
causant jusqu'à dire : « ce qui m'a réveillée » ou « j'ai rêvé que », elle 
rougissait et se reprenait au plus vite)^'''''^ 

Au bout d'un moment, j'entrais l'embrasser ; Françoise faisait infuser 
son thé ; ou, si ma tante se sentait agitée, elle demandait à la place sa 
tisane et c'était moi qui étais chargé de ftàre tomber du sac de phar- 
HMicie dans une assiette la quantité de tilleul qu'il fallait mettre ensuite 
dans l'eau bouillanîe. Le dessèchement des tiges les avait inciurvées en 
un capricieux treillage dans les entrelacs duquel s'ouvraient les fleurs 
pâles, comïne si un peintre les eût arrangées, les eût fait poser de la 
feçen la plus ornementale. Les feuilles, ayant pesdu ou changé leur 
aspect, avaient l'air des choses les plus disparates, d'une aile transpa- 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

rente de mouche, de l'envers blanc d'une étiquette, d'un pétale de rose, 
mais qui eussent été empilées, concassées ou tressées comme dans la 
confection d'un nid. Mille petits détails inutiles, — charmante prodi- 
galité du pharmacien, — qu'on eût supprimés dans une préparation 
factice, me donnaient, comme un livre où on s'émerveille de rencontrer 
le nom d'une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que 
c'était bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue 
de la Gare, modifiées, justement parce que c'étaient non des doubles, 
mais elles-mêmes et qu'elles avaient vieilli. Et chaque caractère nou- 
veau n'y étant que la métamorphose d'un caractère ancien, dans de 
petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas 
venus à terme ; mais surtout l'éclat rose, lunaire et doux qui faisait se 
détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspen- 
dues comme de petites roses d'or, — signe, comme la lueur qui révèle 
encore sur une muraille la place d'une fresque effacée, de la différence 
entre les parties de l'arbre qui avaient été « en couleur » et celles qui ne 
l avaient pas été — me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui 
avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de prin- 
temps. Cette flamme rose de cierge, c'était leur couleur encore, mais 
à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu'était la leur mainte- 
nant et qui est comme le crépuscule des fleurs. Bientôt ma tante pou- 
vait tremper dans l'infu.ion bouillante dont elle savourait le goût de 
feuille morte ou de fleur fanée une petite madeleine dont elle me ten- 
dait un morceau quand il était suffisamment amolli. 

D'un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de 
citronnier et une table qui tenait à la fois de l'officine et du maître-autel, 
où, au-dessous d'une statuette de la Vierge et d'une bouteille de Vichy- 
Célestins, on trouvait des livres de messe et des ordonnances de médi- 
caments, tout ce qu'il fallait pour suivre de son lit les offices et son 
régime, pour ne manquer l'heure ni de la pepsine, ni des Vêpres. De 
l'autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et 
y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes 
persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, 
qu'elle commentait ensuite avec Françoise. 

Je n'étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu'elle me renvoyait 
par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle 
et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n'avait pas encore arraiigé 
ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les 
pointes d'une couronne d'épines ou les grains d'un rosaire, et elle me 

S'? 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 
disait : « Allons, mon pauvre enfant, va-t'en, va te préparer pour la 
messe ; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas s'amu- 
ser trop longtemps avec vous, qu'elle monte bientôt voir si je n'ai besoin 
de rien.» 

Françoise, en eflet, qui était depuis des années à son service et ne se 
doutait pas alors qu'elle entrerait un jour tout à fait au nôtre délaissait 
un peu ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y avait eu dans 
mon enfance, avant que nous allions à Combray, quand ma tante 
Léonie passait encore l'hiver à Paris chez sa mère, un temps où je 
connaissais si peu Françoise que, le 1 ®^ janvier, avant d'entrer chez ma 
grand'tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq francs 
et mf disait : « Surtout ne te trompe pas de personne. Attends pour 
donner que tu m'entendes dire : «Bonjour Françoise»; en même temps 
je te toucherai légèrement le bras. » A peine arrivions-nous dans l'obs- 
cure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l'ombre, 
sous les tuyaux d'un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s'il 
avait été de sucre filé, les remous concentriques d'un sourire de recon- 
naissance anticipé. C'était Françoise, immobile et debout dans l'encadre- 
ment de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa 
niche. Quend on était un peu habitué à ces ténèbres de chapelle, on dis- 
tinguait sur son visage l'amour désintéressé de l'humanité, le respect 
attendri pour les hautes classes qu'exaltait dans les meilleures régions 
de son cœur l'espoir des étrennes. Maman me pinçait le bras avec 
violence et disait d'une voix forte : « Bonjour Françoise. » A ce signal 
mes doigts s'ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la recevoir 
une main confuse, mais tendue. Mais depuis que nous allions à Combray 
je ne connaissais personne mieux que Françoise ; nous étions ses pré- 
férés, elle avait pour nous, au moins pendant les premières années, avec 
autant de considération que pour ma tante, un goût plus vif, parce que 
nous ajoutions, au prestige de faire partie de la famille (elle avait pour 
les liens invisibles que noue entre les membres d'une famille la circu- 
lation d'un même sang, autant de respect qu'un tragique grec), le 
charme de n'être pas ses maîtres habituels. Aussi, avec quelle joie elle 
nous recevait, nous plaignant de n'avoir pas encore plus beau temps, le 
jour de notre arrivée, la veille de Pâques, où souvent il faisait un vent 
glacial, quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses 
neveux, si son petit-iils était gentil, ce qu'on comptait faire de lui, s'il 
ressemblerait à sa grand'mère. 

Et quand il n'y avait plus de monde là, maman qui savait que 

53 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Françoise pleurait encore ses parents morts depuis des années, lui parlait 
d'eux avec douceur, lui demandait mille détails sur ce qu'avait été leur 
vie. 

Elle avait deviné que Françoise n'aimait pas son gendre et qu il lui 
gâtait le plaisir qu'elle avait à être avec sa fille, avec qui elle ne causait 
pas aussi librement quand il était là. Aussi, quand Françoise allait les 
voir, à quelques lieues de Combray, maman lui disait en souriant : 
« N'est-ce pas Françoise, si Julien a été obligé de s'absenter et si vous 
avez Marguerite à vous toute seule pour toute la journée, vous serei 
désolée, mais vous vous ferez une raison ?» Et Françoise disait eiii 
riant : « Madame sait tout ; madame est pire que les rayons X (elle disa«it 
X avec une difficulté affectée et un sourire pour se railler elle-n«3me, 
ignorante, d'employer ce terme savant), qu'on a fait venir pour 
Mme Octave et qui voient ce que vous avez dans le cœur », et dispa- 
raissait, confuse qu'on s'occupât d'elle, peut-être pour qu'on ne la vît 
pas pleurer ; maman était la première personne qui lui donnât cette 
douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses chagrins de pay- 
sanne pouvaient présenter de l'intérêt, être un motif de joie ou de tris- 
tesse pour une autre qu'elle-même. Ma tante se résignait à se priver 
un peu d'elle pendant notre séjour, sachant contbien ma mère appré- 
ciait le service de cette bonne si intelligente et active, qui était aussi 
belle dès cinq heures du matin dans sa cuisine, sous son bonnet dont 
le tuyautage éclatant et fixe avait l'air d'être en biscuit, que pour aller 
à la grand'messe ; qui faisait tout bien, travaillant comme un cheval, 
qu'elle fût bien portante ou non, mais sans bruit, sans avoir l'air de 
rien faire, la seule des bonnes de ma tante qui, quand maman demandait 
de l'eau chaude ou du café noîr, les apportait vraiment bouillants ; 
elle était un de ces serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux 
qui déplaisent le plus au premier abord à un étranger, peut-être parce 
qu'ils ne prennent pas la peine de faire sa conquête et n'ont pas pour 
lui de prévenance, sachant très bien qu'ils n'ont aucun besoin de 
lui, qu'on cesserait de le recevoir plutôt que de les renvoyer ; et 
qui sont en revanche ceux à qui tiennent le plus les maîtres qui ont 
éprouvé leurs capacités réelles, et ne se soucient pas de cet agrément 
superficiel, de ce bavardage servile »jui fait favorablement impression 
à un visiteur, mais qui recouvre souvent une inéducable nullité. 

Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents eussent 
tout ce qu'il leur fallait, remontait une première fois chez ma tante 
pour lui donner sa pepsine et lui demander ce qu'elle prendrait pour 

H 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

déjeuner, ù était bien rare qu'il ne fallût pas donner déjà son avis ou 
fournir des explications sur quelque événement d'importance : 

— « Françoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passée plus d'un 
quart d'heure en retard pour aller chercher sa sœur ; pour peu qu'elle 
s'attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point qu'elle arrive 
après l'élévation. » 

— « Hé ! il n'y aurait rien d'étonnant », répondait Françoise. 

— « Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez 
vu passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme 
celles de la mère Calîot ; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle les 
a eues. Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes les 
sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs. » 

— « Il n'y aurait rien détonnent qu'elles viennent de chez M. le 
Curé, » disait Françoise. 

— « Ah ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma 
tante en haussant les épaules, chez M. le Curé ! Vous savez bien qu'il ne 
fait pousser que de méchantes petites asperges de rien. Je vous dis que 
celles-là étaient grosses comme le bras. Pas comme le vôtre, bien sûr, 
mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année. » 

— « Françoise, vous n'avez pas entendu ce carillon qui m'a cassé 
la tête ? » 

— « Non, madame Octave. » 

— « Ah 1 ma pauvre fille, il faut que vous l'ayez solide votre tête, 
vous pouvez remercier le Bon Dieu. C'était la Maguelone qui était 
venue chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec 
elle et ils ont tourné par la rue de l'Oiseau. Il faut qu'il y ait quelque 
enfant de malade. » 

— « Eh ! là, mon Dieu », soupirait Françoise, qui ne pouvait pas 
entendre parler d'un malheur arrivé à un inconnu, même dans une 
partie du monde éloignée, sans commencer à gémir. 

— « Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des 
morts ? Ah ! mon Dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voilà-t-il pas 
que j'avais oublié qu'elle a passé l'autre nuit. Ah ! il est temps que le 

• Bon Dieu me rappelle, je ne sais plus ce que j'ai fait de ma tête 
depuis la mort de mon pauvre Octave. Mais je vous fais perdre votre 
temps, ma fille. » 

— « Mais non, madame Octave, mon temps n'est pas si cher ; celui 
qui l'a fait ne nous l'a pcs vendu. le vas seulement voir si mon feu ne 
s'éteint pas. » 

55 



k 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles ensemble au cours de 
cette séance matinale, les premiers événements du jour. Mais quelque- 
fois ces événements revêtaient un caractère si mystérieux et si grave 
que ma tante sentait qu'elle ne pourrait pas atter.rVe le moment où 
Françoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables reten- 
tissaient dans la maison. 

— « Mciis, madame Octave, ce n'est pas encore l'heure de la pepsine, 
disait Françoise. Est-ce que vous vous êtes senti une faiblesse ? » 

— « Mais non, Françoise, disait ma tante, c'est-à-dire si, vous savez 
bien que maintenant les moments oii je n'ai pas de faiblesse sont bien 
rares ; un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le 
temps de me reconnaître ; mais ce n'est pas pour cela que je sonne. 
Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil 
avec une fiîlecte que je ne connais point. Allez donc chercher deux sous 
de sel chez Camus. C'est bien rare si 1 héodore ne peut pas vous dire 
qui c'est. » 

— « Mais ça sera la fille à M. Pupin », disait Françoise qui préférait 
s'en tenir à une explication immédiate, ayant été déjà deux fois depuis 
le matin chez Camus. 

— « La fille à M. Pupin ! Oh ! je vous crois bien, maj)auvre Fran- 
çoise ! Avec cela que je ne l'aurais pas reconnue ? » 

— « Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire 
la gamine, celle qui est en pension à jouy. Il me ressemble de l'avoir 
déjà vue ce matin.» 

— « Ah ! à moins de ça, disait ma tante. îl faudrait qu'elle soit venue 
pour les fêtes. C'est cela ! Il n'y a pas besoin de chercher, elle sera 
venue pour les fêtes. Mais alors nous pourrions bien voir tout à l'heure 
Mmie Sazerat venir sonner chez sa sœur pour le déjeuner. Ce sera ça ! 
j'ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte ! Vous verrez 
que la tarte allait chez Mme Goupil. 

— « Dès l'instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, 
vous n'allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour le déjeuner, 
car il commAcnce à ne plus être de bonne heure », disait Françoise qui, 
pressée de redescendre s'occuper du déjeuner, n'était pas fâchée de 
laisser à ma tante cette distraction en perspective. 

— « Oh ! pas avant midi, répondait ma tante d'un ton résigné, tout 
en jetant sur la pendule un coup d'oeil inquiet, m-i'is furtif pour ne pas 
laisser voir qu'elle, qui avait renoncé à tout, trouvait pourtant, à appren- 
dre qui Mme Goupil avait à déjeuner, un plaisir aussi vif, et qui se ferait 

56 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

malheureusement attendre encore un peu plus d'une heure. Et encore 
cela tombera pendant mon déjeuner ! « ajouta-t-eile à mi-voix pour 
elle-même. Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour qu'elle 
n'en souhaitât pas une autre en même temps. « Vous n'oublierez pas au 
moins de me donner mes œufs à la crème dans une assiette plate ? » 
C'étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante s'amusait à 
chaque repas à hre la légende de celle qu'on lui servait ce jour-là. Elle 
mettait ses lunettes, déchiffrait : Alibaba et les quarante voleurs, 
Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant: Très bien, très 
bien. 

— « Je serais bien ailée chez Camus... » disait Françoise en voyant 
que ma tante ne l'y enverrait plus. 

— « Mais non, ce n'est plus la peine, c'est sûrement Mlle Pupin. 
Ma pauvre Françoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien. » 

Mais ma tante savait bien que ce n'était pas pour rien qu'elle avait 
sonné Françoise, car, à Combray, une personne « qu'on ne connaissait 
point » était un être aussi peu croyable qu'un dieu de la mythologie, 
et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s'était produite, 
dans la rue du Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions stupé- 
fiantes, des recherches bien conduites n'eussent pas fini par réduire le 
personnage fabuleux aux proportions d'une « personne qu'on connais- 
sait », soit personnellement, soit abstraitement, dans son état civil, en 
tant qu'ayant tel degré de parenté avec des gens de Combray. C'était 
le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l'abbé Per- 
dreau qui sortait du couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun 
qui venait de prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On 
avait eu en les apercevant l'émotion de croire qu'il y avait à Combray 
des gens qu'on ne connaissait point simplement parce qu'on ne 
les avait pas reconnus ou identifiés tout de suiteTjEt pourtant, 
longtemps à l'avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu 
qu'ils attendaient leurs « voyageurs ». Quand le soir, je montais, en 
rentrant, raconter notre prom.enade à ma tante, si j'avais l'imprudence 
de lui dire que nous avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme 
que mon grand-père ne connaissait pas : « Un homme que grand'-père 
ne connaissait point, s'écriait-elle. Âh ! je te crois bien ! » Néanmoins 
un peu émue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le cœur net, mon 
grand-père était mandé. « Qui donc est-ce que vous avez rencontré 
près du Pont- Vieux, mon oncle ? un homme que vous ne connaissiez 
point ?» — Mais si, répondait mon grand-père, c'était Prosper, le 

57 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

frère du jardinier de Mme Bouilîebœuf. » — « Ah ! bien », disait ote 
tante, tranquillisée et un peu rouge ; haussant les épaules avec un 
sourire ironique, elle ajouiait : « Aussi il me disait que vous a-'/iez ren- 
contré un homme que vous ne connaissiez point ! » Et on me recom- 
mandait d être plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter 
ainsi ma tante par des paroles irréfléchies. On connaissait tellement 
bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avmt vu 
par hasard passer un chien « qu'elle ne connaissait point », elle ne 
cessait d'y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses 
talents d'induction et ses heures de liberté. 

— « Ce sera le chien de Mme Sazerat », disait Françoise, sans grande 
conviction, mais dans un but d'apaisement et pour que ma tante ne se 
« fende pas la tête ». 

— « Comme si je ne connaissais pas le ciiien de Mme Sazerat 1 » 
répondait ma tante dont l'esprit critique n'admettait pas si facilement 
un fait. 

— « Ah I ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de 
Lisieux. » 

— « Ah ! à moins de ça. » 

— « Il paraît que c'est une bête bien affable, ajoutait Françoise qui 
tenait le renseignement de Théodore, spirituelle comme une personne, 
toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose 
de gracieux. C'est rare qu'une bête qui n'a que cet âge-là soit déjà si 
galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n'ai pas le 
temps de m'amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n'est seu- 
lemenlÈ pas éclairé, et j'ai encore à plumer mes asperges. 

— Comment, Françoise, encore des asperges 1 mais c'est une vraie 
maladie d'asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos 
Parisiens 1 » 

— « Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront 
de l'église avec de l'appétit et vous verrez qu'ils ne les mangeront pas 
avec le dos de la cuiller. » 

— « Mais k l'église, ils doivent y être déjà ; vous ferez bien de ne 
pas perdre de temps. Allez surveiller votre déjeuner. » 

Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j'accompagnais 
mes parents à la messe. Que je l'aimais, que je la revois bien, notre 
Eglise I Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme 
une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même 
que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

mantes des paysannes entrant à l'église et de leurs doigts timide? 
prenant de, l'eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir 
une force destructive, infléchir la pierre et l'entailler de sillons comme 
en trace la roue des carrieles dans la borne contre laquelle elle bute 
tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière 
des abbés de Combray, enterrés là, faisait au chœur comme un pavage 
spirituel, n'étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le 
temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des 
limites de leur propre équarrissure qu'ici elles avaient dépassées d'un flot 
blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, noyant 
les violettes blanches du marbre ; et en deçà desquelles, ailleurs, elles 
s'étaient résorbées, contractant encore l'elliptique inscription latine, 
introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères 
abrégés, rapprochant deux lettres d'un mot dont les autres avaient été 
démesurément distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que 
les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que fît-iî gris dehors, on 
était sûr qu'il ferait beau dans l'église : l'un était rempli dans toute sa 
grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui 
vivait là-haut, sous un dais architectural, entre ciel et terre ; (et dans le 
reflet obliqne et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à midi, quand 
il n'y a pas d'office, — à l'un de ces rares moments où l'église aérée, 
vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, 
avait l'air presque habitable comme le hall, de pierre sculptée et de 
verre peint, d'un hôtel de style moyen âge, — on voyait s'agenouiller 
un instant Mme Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout 
ficelé de petits fours qu'elle venait de prendre chez le pâtissier d'en 
face et qu'elle allait rapporter pour le déjeuner) ; dans un autre une 
montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, sem- 
blait avoir givré à même la verrière qu'elle boursouflait de son trouble 
grésil comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des 
flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui em- 
pourprait le rétable de l'autel de tons si frais qu'ils semblaient plutôt 
posés là momenlemément par une lueur du dehors prête à s'évanouir 
que par des couleurs attachées à jamais à la pierre) ; et touo étaient 
si anciens qu'on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la 
poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu'à la corde la 
trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en avait un qui était un 
haut compartiment divisé en une centaine de petits vitraux rectangu- 
laires où dominait le bleu, comme un grand jeu de cartes pareil à ceux 

59 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

qui devaient distraire le roi Charle<î VI ; mais soit qu'un rayon eût 
brillé, soit que mon regard en bougeant eût prorriené à travers la verrière 
tour à tour éteinte et rallumée, un mouvant et précieux incendie, 
l'instant d'après elle avait pris l'éclat changeant d'une traîne de paon, 
puis elle tremblait et ondulait en une pluie flamboyante et fantastique 
qui dégouttait du haut de la voûte sombre et rocheuse, le long des 
parois humides, comme si c'était dans le nef de quelque grotte irisée 
de sinueux stalactites que je suivais mes parents, qui portaient leur 
paroissien ; un instant après les petits vitraux en losange avaient pris 
la transparence profonde, l'infrangible dureté de saphirs qui eussent 
été juxtaposés sur quelque immense pectoral, mais derrière lesquels on 
sentait, plus aimé que toutes ces richesses, un sourire momentané de 
soleil ; il était aussi reconnaissable dans îe flot bleu et doux dont il bai- 
gnait les pierreries que sur le pavé de la place ou la paille du mar- 
ché ; et, même à nos premiers dimanches quand nous étions arrivés 
fvant Pâques, il me consolait que la terre fût encore nue et noire, en 
f:isant épanouir, comme en un printemps historique et qui datait des 
successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant et doré de myosotis 
en verre. 

Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement 
d'Esther (la tradition voulait qu'on eût donné à Assuérus les traits d'un 
roi de France et à Esther ceux d'une dame de Guermantes dont il était 
amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une 
expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres 
d'Esther au delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s'étalait 
si onctueusement, si grassement, qu'elle en prenait une sorte de consis- 
tance et s'enlevait vivement sur l'atmosphère refoulée ; et la verdure 
des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de 
laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, 
au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et 
comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d'un 
soleil invisible. Tout cela et plus encore les objets précieux venus à 
l'église de personnages qui étaient pour moi presque des personnages 
de légende Qa croix d'or travaillée disait-on par sant Eloi et donnée 
par Dagobert, le tombeau des fils de Louis le Germanique, en porphyre 
et en cuivre émaillé) à cause de quoi je m'avançais dans l'église, quand 
nous gagnions nos chaises, comme dans une vallée visitée des fées, où 
le paysan s'émerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une 
mare, la trace palpable de leur passage surnaturel, tout cela faisait 

60 



DU COTE DE CHEZ SWANN 
d'elle pour moi quelque chose d'entièrement différent du reste de la 
ville : un édifice occupant, si l'on peut dire, un espace à quatre dimen- 
sions — la quatrième étant celle du Temps, — déployant à travers 
les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, 
semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais 
des époques successives d'où il sortait victorieux ; dérobant le rude et 
farouche Xl*^ siècle dans l'épaisseur de ses murs, d'oia il n'apparaissait 
avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que 
par la profonde erxtaille que creusait près du porche l'escalier du 
clocher, et, même là, dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui 
se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes sœurs, 
pour le cacher aux étrangers, se placent en souriant devant un jeune 
frère rustre, grognon et mal vêtu ; élevant dans le ciel au-dessus de la 
Place, sa tour qui avait contemplé saint Louis et semblait le voir encore i 
et s'enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne ovi, nous 
guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme 
la membrane d'une immense chauve-souris de pierre, Théodore 
et sa sœur nous éclairaient d'une bougie le tombeau de la petite fille 
de Sigebeit, sur lequel une profonde valve, — comme la trace d'un 
fossile, — avait été creusée, disait-on, « par une lampe de cristal qui, 
le soir du meurtre de la princesse franque, s'était détachée d'elle- 
même des chaînes d'or où elle était suspendue à la place de l'actuelle 
abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s'étei- 
gnît, s'était enfoncée dans la pierre et l'avait fait mollement céder sous 
elle. » 

L'abside de l'église de Combray, peut-on vraiment en parler ? Elle 
était si grossière, si dénuée de beauté artistique et même d'élan reli- 
gieux. Du dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle donnait 
était en contre-bas, sa grossière muraille s'exhaussait d'un soubasse- 
ment en moellons nullement polis, hérissés de cailloux, et qui n'avait 
rien de particulièrement ecclésiastique, les verrières semblaient percées 
à une hauteur excessive, et le tout avait plus l'air d'un mur de prison 
que d'église. Et certes, plus tard, quand je me rappelais toutes les 
glorieuses absides que j'ai vues, il ne me serait jamais venu à la pensée de 
rapprocher d'elles l'abside de Combray. Seulement, un jour, au détour 
d'une petite rue provinciale, j'aperçus, en face du croisement de trois 
ruelles, une muraille fruste et surélevée, avec des verrières percées en 
haut et offrant le même aspect asymétrique que l'abside de Combray. 
Alors je ne me suis pas demandé comme à Chartres ou à Reims avec 

61 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDl^ 

quelle puissance y était exprimé le sentiment religieux, mais je me suis 
involontairement écrié : « L'Eglise ! » 

L'église ! Familière ; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, où était sa porte 
nord, de ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de 
Mme Loiseau, qu elle touchait sans aucune séparation ; simple 
citoyenne de Combray qui aurait pu avoir son numéro dans la rue si 
les rues de Combray avaient eu des numéros, et où il semble que le 
facteur aurait dû s'arrêter le matin quand il faisait sa ^distribution, 
avant d'entrer chez Mme Loiseau et en sortant de chez M. Rapin, il 
y avait pourtant entre elle et tout ce qui n'était pas elle une démarca- 
tion que mon esprit n'a jamais pu arriver à franchir. Mme Loiseau 
avait beau avoir à sa fenêtre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise 
habitude de laisser leurs branches courir toujours partout tête baissée, 
et dont les fleurs n'avaient rien de plus pressé, quand elles étaient 
assez grandes, que d'aller rafraîchir leurs joues violettes et conges- 
tionnées contre la sombre façade de l'église, les fuchsias ne devenaient 
pas sacrés pour cela pour moi ; entre les fleurs et la pierre noircie 
sur laquelle elles s'appuyaient, si mes yeux ne percevaient pas d'in- 
tervalle, mon esprit réservait un abîme. 

On reconnaissait le clocher de Saint-Hiîaire de bien loin, inscrivant 
sa figure inoubliable à l'horizon où Combray n'apparaissait pas encore ; 
quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, 
mon père l'apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, 
faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait ; « Allons, 
prenez les couvertures, on est arrivé. » Et dans une des plus grandes 
promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endr^oit où la 
route resserrée débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à 
l'horizon par des forêts déchiquetées que dépassait seule la fine pointe 
du clocher de Saint-Hilaire, mais si mince, si rose, qu'elle semblait 
seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce 
paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d'art, 
cette unique indication humaine. Quand on se rapprochait et qu'on 
pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui, 
moins haute, subsistait à côté de lui, on était frappé surtout du ton 
rougeâtre et sombre des pierres ; et, par un matin brumeux d'automne, 
on aurait dit, s'élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une 
ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne viergey 

ScH>vent sur la place, quand nous rentrions, ma grarfd'mère me fai- 
sait arrêter pour le regarder. Des fenêtres de sa tour, placées deux 

62 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

par deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale pro- 
portion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité 
qu'aux vissjes humains, il lâchait, laissait tomber à intervalles régu- 
liers des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient 
en criant, comme si les vieilles pierres qui les laissaient s'ébattre sans 
paraître les voir, devenues tout d'un coup inhabitables et dégageant un 
princiï)e d'agitation infinie, les avait frappés et repoussés. Puis, après 
avoir rayé en tous sens le velours violet de l'air du soir, brusquement 
calmés ils revenaient s'absorber dans la tour, de néfaste redevenue pro- 
pice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais happant 
peut-être quelque insecte, sur la pointe d'un clocheton, comme une 
mouette arrêtée avec l'immobilité d'un pêcheur à la crête d'une vague. 
Sans trop savoir pourquoi, ma grand'mère trouvait au clocher de Saint- 
Hilaire cette absence de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, qui 
lui faisait aimer et croire riches d'une influence bienfaisante, la nature, 
quand la main de l'homme ne l'avait pas, comme faisait le jardinier de 
ma grand'tante, rapetissée, et les œuvres de génie. Et sans doute, toute 
partie de l'église qu'on apercevait la distinguait de tout autre édifice 
par une sorte de pensée qui lui était infuse, mais c'était dans son clocher 
qu'elle semblait prendre conscience d'elle-même, affirmer une exis- 
tence individuelle et responsable. C'était lui qui parlait pour elle. Je 
crois surtout que, confusément, ma grand'mère trouvait au clocher 
de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, l'air naturel 
et l'air distingué. Ignorante en architecture, elle disait : « Mes enfants, 
moquez-vous de moi si vous voulez, il n'est peut-être pas beau dans 
les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s'il 
jouait du piano, il ne jouerait pas sec. » Et en le regardant, en sui- 
vant des yeux la douce tension, l'inclinaison fervente de ses pentes de 
pierre qui se rapprochaient en s'élevant comme des mains jointes qui 
prient, elle s'unissait si bien à l'effusion de la flèche, que son regard 
semblait s'élancer avec elle ; et en même temps elle souriait amicale- 
ment aux vieilles pierres usées dont le couchant n'éclairait plus que le 
faîte et qui, à partir du moment où elles entraient dans cette zone enso- 
leillée, adoucies par la lumière, paraissaient tout d'un coup montées 
bien plus haut, lointaines, comme un chant repris « en voix de tête » 
ime octave au-dessus^^ 

C'était le clocher ^Saint-Hilaire qui donnait à toutes les occupa- 
tions, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, 
leur couronnement, leur consécration. De ma ehambriî, je ne pouvais 

63 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

apercevoir que sa base qui avait été recouverte d'ardoises ; mais quand, 
le dimanche, je les voyais, par une chaude matmée d'été, flamboyer 
comm.e un soleil noir, je me disais : « Mon Dieu ! neuf heures ! il 
faut se préparer pour aller à la grand'messe si je veux avoir le temps 
d aller embrasser tante Léonie avant », et je savais exactement la cou- 
leur qu'avait le soleil sur la place, h chaleur et la poussière du marché, 
l'ombre que faisait le store du magasin où maman entrerait peut-être 
avant la messe dans une odeur de toile écrue, faire emplette de quelque 
mouchoir que lui ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, 
tout en se préparant à fermer, venait d'aller dans l'arrière-boutique 
passer sa veste du dimanche et se savonner les mains qu'il avait l'habi- 
tude, toutes les cinq minutes, même dans les circonstances les plus 
iiiélancoliques, de frotter l'une contre l'autre d'un air d'entreprise, de 
partie fine et de réussite. 

Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d'apporter une 
bnoche plus grosse que d'habitude parce que nos cousins avaient pro- 
fité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, on 
avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-miême comme une plus 
grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de 
soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand je 
rentrais de promenade et pensais au moment où il faudrait tout à l'heure 
dire bonsoir à ma mère et ne plus la voir, il était au contraire si doux, 
dans la journée finissante, qu'il avait l'air d'être posé et enfoncé comme 
un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, 
s'était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ; 
et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître 
son silence, élancer encore sa flèche et lui donner quelque chose d'inef- 
fable. 

Même dans les courses qu'on avait à faire derrière l'église, là où on 
ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici 
ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il appa- 
raissait ainsi sans l'église. Et certes, il y en a bien d'autres qui sont plus 
beaux vus de cette façon, et j'ai dans mon souvenir des vignettes de 
clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère d'art que celles 
que composaient les tristes rues de Combray. Je n'oublierai jamais, 
dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, deux char- 
mants hôtels du XVIII° siècle, qui me sont à beaucoup d'égards chers et 
vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui 
descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d'une église qu'ils 

64 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

cachent s'élance, ayant l'air de terminer, de surmonter leurs façades, 
mais d une matière si difTérente, si précieuse, si annelée, si rose, si 
vernie, qu'on voit bien qu'elle n'en fait pas plus partie que de deux 
beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche 
purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé 
d'émail. Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, 
je sais une fenêtre oii on voit après un premier, un second et même 
un troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une 
cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles 
« épreuves » qu'en tire l'atmosphère, d'un noir décanté de cendres, 
laquelle n'est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette 
vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais 
comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que 
ma mémoire ait pu les exécuter elle ne put mettre ce que j'avais perdu 
depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une 
chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans équi- 
valent, aucune d'elles ne tient sous sa dépendance toute une partie 
profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du clocher 
de Combray dans les rues qui sont derrière l'église. Qu'on le vît k 
cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques 
maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d'une cime isolée 
la ligne de faîte des toits ; que si, au contraire, on voulait entrer demander 
des nouvelles de MmeSazerat, on suivît des yeux cette ligne redevenue 
basse après la descente de son autre versant en sachant qu'il faudrait 
tourner à la deuxième rue après le clocher ; soit qu'encore, poussanl 
plus loin, si on allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profit 
des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris h un 
moment inconnu de sa révolution ; ou que, des bords de la Vivonne, 
l'abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective 
semblât jaillir de l'effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au 
cœur du ciel : c'était toujours à lui qu'il fallait revenir, toujours lui 
qui dominait tout, sommant les maisons d'un pinacle inattendu^Jevé 
devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la 
foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et 
aujourd'hui encore si, dans une grande ville de fîrovince ou dans un 
quartiçr de Paris que je connais mal, un passant qui m a « mis dans mon 
chemin ^> me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi 
d'hôpiial, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclé- 
«astique au coin d'une rue que je ôcii f^^5^4^, ^H«r peu que ma 



 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressem- 
blance avec la figure chère et disparue, le passant, s'il se retourne pour 
s'assurer que je ne m'égare pas, peut, à son étonnement, m'apercevoir 
qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste 
là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de ms 
souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui 
s'assèchent et se rebâtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement 
que tout à l'heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche 
encore mon chemin, je tourne une rue... mais... c'est dans mon cœur^^. 

En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin 
qui retenu à Paris par sa profession d'ingénieur, ne pouvait, en dehors 
des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi 
soir au lundi matin. C'était un de ces hommes qui, en dehors d'une 
carrière scientifique où ils ont d'ailleurs brillamment réussi, possèdent 
une culture toute différente, littéraire, artistique, que leur spécialisation 
professionnelle n'utilise pas et dont profite leur conversatioBr Plus 
lettrés que bien des littérateurs (nous ne savions pas à cette époque que 
M. Legrandin eût une certaine réputation comme écrivain et nous fûmes 
très étonnés de voir qu'un musicien célèbre avait composé une mélodie 
sur des vers de lui), doués de plus de « facilité » que bien des peintres, 
ils s'imaginent que la vie qu'ils mènent ri 'est pas celle qui leur aurait 
convenu et apportent à leurs occupations positives soit une insouciance 
mêlée de fantaisie, soit une application soutenue et hautaine, mépri- 
sante, amère et consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un 
visage pensif et fin aux longues m.oustaches blondes, au regard bleu et 
désenchanté, d'une politesse raffinée, causeur comme nous n'en avions 
jamais entendu, il était aux yeux de ma famille qui le citait toujours 
en exemple, le type de l'homme d'élite, prenant la vie de la façon la 
plus noble et la plus délicate. Ma grand'mère lui reprochait seule- 
ment de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas 
avoir dans son langage le naturel qu'il y avait dans ses cravates laval- 
lière toujours flottantes, dans son veston droit presque d'écolier. Elle 
s'étonnait aussi des tirades enflammées qu'il entamait souvent contre 
l'aristocratie, la vie mondaine, le snobisme, « certainement le péché 
auquel pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n'y a 
pas de rémission »i 

L'ambition mondaine était un sentiment que ma grand'mère était si 
incapable de ressentir et presque de comprendre qu'il lui paraissait 
bien inutile de mettre tant d'ardeur à la flétrir. De plus elle ne trou- 

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DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

vait pas de très bon goût que M. Legrandin dont la sœur était mariée 
près de Bnibec avec un gentilhomme bas-normand se livrât à des 
attcques aussi violentes contre les nobles, allant ju^'^u'à reprocher à la 
Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés. 

-~ Salut, amis ! nous disait-il en venant à notre rencontre. Vous 
êtes heureux d'habiter beaucoup ici ; dem.ain il faudra que je rentre 
à Paris, dans ma niche. 

— « Oh ! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et déçu, 
un peu distrait, qui lui était particulier, certes il y a dans ma maison 
toutes les choses inutiles. Il n'y manque que le nécessaire, un grand 
morceau de ciel comme ici. Tâchez de garder toujours un morceau de 
ciel au-dessus de votre vie, petit garçon, ajoutait-il en se tournant vers 
moi. Vous avez une jolie âme, d'une qualité rare, une natuî'e d'artiste, 
ne la laissez pas manquer de ce qu'il lui faut. » 

Quar.d,à notre retour, ma tante nous faisait demander ?i Mme Goupil 
était arrivée en retard à la messe, nous étions incapables ce la renseigner. 
En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant qu'un peintre 
travaillait dans l'église à copier le vitrail de Gilbert le Mauvais. Fran- 
çoise, envoyée aussitôt chez l'épicier, était revenue bredouille par la 
faute de l'absence de Théodore à qui sa double profession de chantre 
ayant une part de l'entretien de l'église, et de garçon épicier donnait, 
avec des relations dans tous les mondes, un savoir universel. 

— « Ah ! soupirait ma tante, je voudrais qre ce soit déjà l'heure 
d'Euîalie. Il n'y a vraiment qu'elle qui pourra me dire cela. » 

EulcHe était une fîlie boiteuse, active et sourde qui s'était « retirée » 
après la m.ort de Mme de la Bretonnerie où elle avait été en place depuis 
son enfance et qui avait pris à côté de l'église une chambre, d'où elle 
descendait tout le temps soit aux offices, soit, en dehors des offices, dire 
une petite prière ou donner un coup de main à Théodorg^ le reste du 
temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante Léonie à 
qui elle racontait ce qui s'était passé à la messe ou aux vêpres. Elle ne 
dédaignait pas d'ajouter quelque casuel à la petite rente que lui servait 
la famille de ses anciens maîtres en allant de temps en temps visiter le 
linge du curé ou de quelque autre personnaîité marquante du monde 
clérical de Combray. Elle portait au-dessus d'une mante de drap noir 
un petit béguin blanc, presque de rehgieuse, et une maladie de peau 
donnait à une partie de ses joues et à son nez recourbé, les tons rose vif 
de la balsamine. Ses visites étaient la grande distraction de ma tante 
Léonie qui ne recevait plus guère personne d'autre, en dehors de M. le 

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 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Curé. Ma tante avait peu à peu évincé tous les autres visiteurs parce 
qu'ils avaient le tort à ses yeux de rentrer tous dans l'une ou l'autre des 
deux catégories de gens qu'elle détestait. Les uns, les pires et dont 
elle s'était débarrassée les premiers, étaient ceux qui lui conseillaient 
de ne pas '■<■ s'écouter » et professaient, fût-ce négativement et en ne la 
manifestant que par certains silences de désapprobation ou par cer- 
tains sourires de doute, la doctrine subversive qu'une petite prome- 
nade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait quatorze 
heures sur l'estomac deux méchantes gorgées d'eau de Vichy !) lui 
feraient plus de bien que son lit et ses médecines. L'autre catégorie se 
composait des personnes qui avaient l'air de croire qu'elle était plus 
gravement malade qu'elle ne pensait, qu'elle était aussi gravement ma- 
lade qu'elle le disait. Aussi, ceux qu'elle avait laissé monter après quel- 
ques hésitations et sur les officieuses instances de Françoise et qui, au 
cours de leur visite, avaient montre combien ils étaient indignes de la 
faveur qu'on leur faisait en risquant timidement un : «^ Ne croyez-vous 
pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps », ou qui, au 
contraire, quand elle leur avait dit : « Je suis bien bas, bien bas, c'est la 
fin, mes pauvres amis », lui avaient répondu : « Ah ! quand on n'a pas 
la santé ! Mais vous pouvez durer encore comme ça », ceux-là, les uns 
corrime les autres, étaient sûrs de ne plus jamais être reçus. Et si Fran- 
çoise s'amusait de l'air épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait 
aperçu dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l'air 
de venir chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, 
elle riait encore bien plus, et comme d'un bon tour, des ruses toujours 
victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur mine 
déconfite en s'en retournant sans l'avoir vue, et, au fond admirait sa 
maîtresse qu'elle jugeait supérieure à tous ces gens puisqu'elle ne voulait 
pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait à la fois qu'on l'approuvât 
dans son régime, qu'on la plaignît pour ses souffrances et qu'on la 
rassurât sur son avenir. 

C'est à quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois 
en une minute : « C'est la fin, ma pauvre Eulalie », vingt fois Eulalie 
répondait : « Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, 
madame Octave, vous irez à cent ans, comme me disait hier encore 
Mme Sazerin. » (Une des plus fermes croyances d'Eulalie et que le 
nombre imposant des démentis apportés par l'expérience n'avait 
pas suffi à entamer, était que Mme Sazerat s'appelait Mme Saze» 
fin.) 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

— Je ne demande pas à aller à cent ans, répondait ma tante qui pré- 
férait ne pas voir assigner à ses jours un terme précis. 

Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma 
tante sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu régulièrement tous les 
dimanches, sauf empêchement inopiné, étaient pour ma tante un 
plaisir dont la perspective l'entretenait ces jours-là dans un état agréable 
d'abord, mais bien rite douloureux comme une faim excessive pour 
peu qu 'Eulalie fût en rétard. Trop prolongée, cette volupté d'attendre 
Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l'heure, 
bâillait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d'Eulalie, s'il 
arrivait tout à la fin de la journée, quand elle ne l'espérait plus, la faisait 
presque se trouver mal. En réalité, le dimanche, elle ne pensait qu'à cette 
visite et sitôt le déjeuner fini, Françoise avait hâte que nous quittions la 
salle à manger pour qu'elle pût monter « occuper » ma tante. Mais (surtout 
à partir du moment où les beaux jours s'installaient à Combray) il y 
avait bien longtemps que l'heure altière de midi, descendue de û tour 
de Sfiint-Hilaire qu'elle armoriait des douze fleurons momentanés de 
sa couronne sonore avait retenti autour de notre table, auprès du pain 
bénit venu lui aussi familièrement en sortant de l'église, quand nous 
étions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appe- 
santis par la chaleur et surtout par le repas. Car, au fond permanent 
d'œufs, de côtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, 
qu'elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait — selon les 
travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du 
commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si bien que 
notre menu, comme ces quatrefeuilles qu'on sculptait au Xlli' siècle 
au portail des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et les 
épisodes de la vie — : une barbue parce que la marchande lui en avait 
garanti la fraîcheur, une dinde parce qu'elle en avait vu une belle au 
marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu'elle ne 
nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce 
que le grand air creuse et qu'il avait bien le temps de descendre d'ici 
sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce que c'était 
encore une rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il n'y 
en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportées exprès, des 
cerises, les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans 
qu'il n'en donnait plus, du fromage à la crème que j'aimais bien autre- 
fois, un gâteau aux amandes parce qu'elle l'avait commandé la veille. 
une brioche parce que c'était notre tour de l'offrir. Quand tout cela était 

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A LA RECHERCHE D U TE MPS „PERDU 

fini, composée expressément pour nous, maïs dédiée plus spécialement 
à mon père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, 
attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère 
comme une œuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui 
qui eût refusé d'en goûter en disant : « J*ai fini, je n'ai plus faim », 
se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans 
le présent qu'un artiste leur fait d'une de ses oeuvres, regardent au poids 
et à la m.atière alors que n'y valent que l'intention et la signature. Même 
en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné de la même impo- 
litesse que se lever avant la fin du morceau au nez du compositeur. 

Enfin ma mère me disait : « Voyons, ne reste pas ici indéfiniment, 
monte danâ ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d'abord 
prendre l'air un instant pour ne pas lire en sortant de table. » J'allais 
m'asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un 
fond gothique, d'une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le 
relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier 
ombragé d'un îilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une 
porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée 
duquel s'élevait par deux degrés, en saillie de la maison, ei comme 
une construction indépendante, l'arrière-cuisine. On apercevait son 
dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l'air de 
l'antre de Françoise que d'un petit temple à Vénus, Elle regorgeait des 
offrandes du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes, venus 
parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémices de 
leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du roucoulement 
d'une colombe. 

Autrefois, je ne m'attardais pas dans le bois consacré qui l'entourait, 
car, avant de monter lire, j'entiais dans le petit cabinet de repos que 
mon oncle Adolphe, un frère de mon grand-père, ancien militaire qui 
avait pris sa retraite comme commandant, occupait au rez-de-chaussée, 
et qui, même quand les fenêtres ouvertes laissaient entrer la chaleur, 
sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-là, déga- 
geait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois fores- 
tière et ancien régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on 
pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés. Mais depuis nom- 
bre d'années je n'entrais plus dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce 
dernier ne venant plus à Combray à cause d'une brouille qui était surve- 
nue entre lui et ma famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes : 

Une ou deux fois par mois, à Paris, on m'envoyait lui faire une visite, 

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DU COTE DE CHEZ SWANN 
comme il finissait de déjeuner, en simple vareuse, servi par son domes- 
tique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc. Il se plaignait 
en ronchonnant que je n'étais pas venu depuis longtemps, qu'on l'aban- 
donnait ; il m'offrait un massepain ou une mandarine, nous traversions 
un salon dans lequel on ne s'arrêtait jamais, où on ne faisait jamais 
de feu, dont les m.urs étaient ornés de moulures dorées, les plafonds 
peints d'un bleu qui prétendait imiter le ciel et les meubles capitonnés 
en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune ; puis nous pas- 
sions dans ce qu'il appelait son cabinet de « travail » aux murs duquel 
étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond noir une déesse 
charnue et rose conduisant un char, montée sur un globe, ou une 
étoile au front, qu'on aimait sous le second Empire parce qu'on leur 
trouvait un air pompéien, puis qu'on détesta, et qu'on recommence à 
aimer pour une seule et même raison, malgré les autres qu'on donne 
et qui est qu'elles ont l'air second Empire. Et je restais avec mon oncle 
jusqu à ce que son valet de chambre vînt lui demander, de la part du 
cocher, pour quelle heure celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait 
alors dans une méditation qu'aurait craint de troubler d'un seul mouve- 
ment son valet de chambre émerveillé, et dont il attendait avec curio- 
sité le résultat, toujours identique. Enfin, après une hésitation suprême, 
mon oncle prononçait infailliblement ces mots : « Deux heures et 
quart «, que le valet de cham.bre répétait avec étonnement, mais sans 
discuter : « Deux heures et quart ? bien... je vais le dire... » 

A cette époque j'avais l'amour du théâtre, amour platonique, car mes 
parents ne m'avaient encore jamais permis d'y aller, et je me représen- 
tais d'une façon si peu exacte les plaisirs qu'on y goûtait que je n'étais 
pas éloigné de croire que chaque spectateur regardait comm.e dans un 
stéréoscope un décor qui n'était que pour lui, quoique semblable au 
millier d'autres que regardait, chacun pour soi, le reste des spectateurs. 

Tous les matins je courais jusqu'à la colonne Moriss pour voir les 
spectacles qu'elle annonçait. Rien n'était plus désmtéressé et plus heu- 
reux que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce annoncée 
et qui étaient conditionnés à la fois par les images inséparables des mots 
qui en composaient le titre et aussi de la couleur des affiches encore 
humides et boursouflées de colle sur lesquelles il se détachait. Si ce 
n'est une de ces œuvres étranges comme le Testament de César Gircdot 
et Œdipe-Roi lesquelles s'inscrivaient, non sur l'affiche verte de l'Opéra- 
Comique, mais sur l'affiche lie de vin de la Comédie-Française, rien 
ne me paraissait plus différent de l'aigrette étincelante et blanche des 

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Diamanîs de la Couronne que le satin lisse et mystérieux du Domino 
Noir, et, mes parents m'ayant dit que quand j'irais pour la première 
fois au théâtre j'aurais à choisir entre ces deux pièces, cherchant à 
approfondir successivement le titre de l'une et le titre de l'autre, 
puisque c'était tout ce que je connaissais d'elles, pour tâcher de saisir 
en chacun le plaisir qu'il me promettait et de le comparer à celui que 
recelait l'autre, j'arrivais à me représenter avec tant de force, d'une part 
une pièce éblouissante et fîère, de l'autre une pièce douce et veloutée, 
que j'étais aussi incapable de décider laquelle aurait ma préférence, que 
si, pour le dessert, on m'avait donné à opter entre du riz à l'Impératrice 
et de la crème au chocolat. 

Toutes mes conversations avec mes cannarades portaient sur ces 
acteurs dont l'art, bien qu'il me fût encore inconnu, était la première 
forme, entre toutes celles qu'il revêt, sous laquelle se laissait pressentir 
par rrvoi, l'Art. Entre la manière que l'un ou l'autre avait de débiter,^ 
ce nuancer une tirade, les différences les plus minimes me semblaient 
avoir une importance incalculable. Et, d'après ce que l'on m'avait dit 
d'eux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me réci- 
tais toute la journée : et qui avaient fini par durcir dans mon cerveau 
et par le gêner de leur inamovibilité. 

Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois aue pendant les classes, 
je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec 
un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander 
s'il était déjà allé au théâtre et s'il trouvait que le plus grand acteur était 
bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait 
qu'après Thiron, ou Delaunay qu'après Coqueîin, la soudaine motilité 
que Coqueîin, perdant la rigidité de la pierre, contractait dans mon 
esprit pour y passer au deuxième rang, et l'agilité miraculeuse, la féconde 
animation dont se voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième, 
rendait la sensation du fîeurissement et de la vie à mon cerveau assoupli 
et fertilisé. 

Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant 
sortant un après-midi du Théâtre- Français m'avait causé le saisisse- 
ment et les souffrances de l'amour, combien le nom d'une étoile flam- 
boyant à la porte d'un théâtre, combien, à la glace d'un coupé qui 
passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue 
du visage d'une femme que je pensais être peut-être une actrice, lais- 
sait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et doulou- 
reux pour me représenter sa vie. Je classais par ordre de talent les plug 

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DU COTÉ DE CHEZ SWANN 
illustres, Sarah Bemhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, 
Jeanne Samary, mais toutes m'intéressaient. Or mon oncle en connais- 
sait beaucoup et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nette- 
ment des actrices. Il les recevait chez lui. Et si nous n'allions le voir 
qu'à certains jours c'est que, les autres jours, venaient des femmes 
avec lesquelles sa famille n'a,urait pas pu se rencontrer, du moins à son 
avis à elle, car, pour mon oncle, au contraire, sa trop grande facilité 
à faire à de jolies veuves qui n'avaient peut-être jamais été mariées, à 
des comtesses de nom ronflant, qui n'était sans doute qu'un nom de 
guerre, la politesse de les présenter à ma grand'mère ou même à leur 
donner des bijoux de famille, l'avait déjà brouillé plus d'une fois 
avec mon grand-père. Souvent, à un nom d'actrice qui venmt dans la 
conversation, j'entendais mon père dire à ma mère, en souriant : « Une 
amie de ton oncle » ; et je pensais que le stage que peut-être pendant 
des années des hommes importants faisaient inutilement à la porte 
de telle femme qui ne répondait pas à leurs lettres et les faisait 
chasser par le concierge de son hôtel, mon oncle aurait pu en dispenser 
un gamin comme moi en le présentant chez lui à l'actrice, inappro- 
chable à tant d'autres, qui était pour lui une intime amie. 

Aussi, — sous le prétexte qu'une leçon qui avait été déplacée tom- 
bait maintenant si mal qu'elle m'avait empêché plusieurs fois et m'em- 
pêcherait encore de voir mon oncle — , un jour, autre que celui qui était 
réservé aux visites que nous lui faisions, profitant de c^ que mes parents 
avaient déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu d'aller regarder la 
colonne d'affiches, pour quoi on me laissait aller seul, je courus jus- 
qu'à lui. Je remarquai devant sa porte une voiture attelée de deux che- 
vaux qui avaient aux œillères un œillet rouge comme avait le cocher 
à sa boutonnière. De l'escalier j'entendis un rire et une voix de femme, 
et dès que j'eus sonné, un silence, puis le bruit de portes qu'on fermait 
Le valet de chambre vint ouvrir, et en me voyant parut embarrassé, me 
dit que mon oncle était très occupé, ne pourrait sans doute pas me rece- 
voir et tandis qu'il allait pourtant le prévenir, la même voix que j'avais 
entendue disait : « Oh, si ! laisse-le entrer ; rien qu'une minute, cela 
m'amuserait tant. Sur la photographie qui est sur ton bureau, il res- 
semble tant à sa maman, ta nièce, dont la photographie est à côté de 
la sienne, n'est-ce pas ? Je voudrais le voir rien qu'un instant, ce 
gosse V 

j'entendis mon oncle grommeler, se fâcher, finalement le valet d« 
chambre me fit entrer. 

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d'habi- 
tude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, 
en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, était assise 
une jeune femme qui achevait de m.anger une mandarine. L'incer- 
titude où j'étais s'il fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir 
et n'osant pas trop tourner les yeux de son côté de peur d'avoir à lui 
parler, j'allai embrasser mon oncle. Elle me regardait en souriant, mon 
oncle lui dit : « Mon neveu », sans lui dire mon nom-, ni me dire le 
sien, sans doute parce que, depuis les difficultés qu'il avait eues avec 
mon grand-père, il tâchait autant que possible d'éviter tout trait d'union 
entre sa famille et ce genre de relations. 

— Comme il ressemble à sa mère, dit-elle. 

— « Mais vous n'avez jamais vu ma nièce qu'en photographie, dit 
vivement mon oncle d'un ton bourru. » 

— « Je vous demande pardon, mon cher ami, je l'ai croisée dans l'esca- 
lier l'année dernière quand vous avez été si malade. Il est vrai que je 
ne l'ai vue que le temps d'un éclair et que votre escalier est bien noir, 
mais cela m'a suffi pour l'admirer. Ce petit jeune homme a ses beaux 
yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas 
de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le même nom que 
vous, ami ? demanda-t-clle à mon oncle. » 

— « Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se 
souciait pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom 
de maman que d'en faire de près. C'est tout à fait son père et aussi ma 
pauvre mère. » 

— « Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère 
inclinaison de la tête, et je n'ai jamais connu votre pauvre mère, mon 
ami. Vous vous souvenez, c'est peu après votre grand chagrin que nous 
nous sommes connus. » 

J'éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait 
pas des autres jolies femmes que j'avais vues quelquefois dans ma famille 
notamment de la fille d'un de nos cousins chez lequel j'allais tous 
les ans le premier janvier. Mieux habillée seulement, l'amie de mon 
oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l'air aussi franc et 
aimant. Je ne lui trouvais rien de l'aspect théâtral que j'admirais dans 
les photographies d'actrices, ni de l'expression diabolique qui eût été 
en rapport avec la vie qu'elle devait mener. J'avais peine à croire que 
ce fût une cocotte et surtout je n'aurais pas cru que ce fût une cocotte 
chic si je n'avais pas vu la voiture à deux chevaux, la robe rose, Iç collier 



"ii 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

de perles, si je n'avais pas su que mon oncle n'en connaissait que de 
la plus haute volée. Mais je me demandais comment le millionnaire 
qui lui donnait sa voiture et son hôte! et ses bijoux pouvait avoir du 
plaisir à manger sa fortune pour une personne qui avait l'air si simple 
et comme il faut. Et pourtant en pensant à ce que devait être sa vie, 
l'immoralité m'en troublait peut-être plus que si elle avait été concré- 
tisée devant moi en une apparence spéciale, — d'être ainsi invisible 
comme le secret de quelque roman, de qnelni-e scsndiale qui avait fait 
sortir de chez ses parents bourgeois et voué à tout ie monde, qui avait 
fait épanouir en beauté et haussé jusqu'au demi-monde et à la noto- 
riété celle que ses jeux de physionomie, ses intonations de voix, pareils 
3 tant d'autres que je connaissais déjà, me faisaient malgré moi consi- 
dérer comme une jeune fille de bonne famille, qui n'était plus d'aucune 
famille. 

On était passé dans le « cabinet de travail », et mon oncle, d'un air 
un peu gêné pas ma présence, lui offrit des cigarettes. 

— « Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituée à celles que 
le grand-duc m'envoie. Je lui ai dit que vous en étiez jaloux. » Et elle 
tira d'un étui des cigarettes couvertes d'inscriptions étrangères et 
dorées, « Mais si, reprit-elle tout d'un coup, je dois avoir rencontré chez 
vous le père de ce jeune iiomme. N'est-ce pas votre neveu ? Comment 
ai-je pu l'oublier ? Il a été tellement bon, tellement exquis pour moi, 
dit-elle d'un air m.odeste et sensible. » Mais en pensant à ce qu'avait 
pu être l'accueil rude qu'elle disait avoir trouvé exquis, de mon père, 
moi qui connaissais sa réserve et sa froideur, j'étais gêné, comme par 
une indélicatesse qu'il aurait commise, de cette inégalité entre la 
reconnaissance excessive qui lui était accordée et son amabilité insuffi- 
sante. Il m'a semblé plus tard que c'était un des côtés touchants du ''ôle 
de ces femmes oisives et studieuses qu'elles consacrent leur généro- 
sité, leur talent, un rêve disponible de beauté sentimentale, — car, 
comme les artistes, elles ne le réalisent pas, ne le font pas entrer dans 
les cadres de l'existence commune, — et un or qui leur coûte peu, 
à enrichir d'un sertissage précieux et fin la vie fruste et mal dégrossie 
des hommes. Comme celle-ci, dans le fumoir où mon oncle était en 
vareuse pour la recevoir, répandait son corps si doux, sa robe de soie 
rose, ses perles, l'élégance qui émane de ramirié d'un grand-duc, de 
même elle avait pris quelque propos insignihant de mon père, elle 
l'avait travaillé avec délicatesse, lui avait donné un tour, une appella- 
tion précieuse et y enchâssant un de ses repfards d'une si belle eau« 

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

nuancé d'humilité et de gratitude, elle le rendait changé en un bijou 
artiste, en quelque chose de « tout à fait exquis. » 

— Allons, voyons, il est l'heure que tu t'en ailles, me dit mon oncle. 
Je me levai, j'avais une envie irrésistible de baiser la main de la 

dame en rose, mais il me semblait que c'eût été quelque chose d'auda- 
cieux comme un enlèvement. Mon cœur battait tandis que je me disais : 
« Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire », puis je cessai de me demander ce 
qu'il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose. ït d'un geste 
aveugle et insensé, dépouillé de toutes les raisons que je trouvais il y 
avait un moment en sa faveur, je portai à mes lèvres la main qu'elle nse 
tendait. 

— Comme il est gentil ! il est déjà galant, il a un petit œil pour les 
femmes : il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman, ajoutâ- 
t-elle en serrant \ei dents pour donner à la phrase un accent légèrement 
britannique. Est-ce qu'il ne pourrait pas venir une fois prendre a cup 
of tea, comme disent nos voisins les Anglais ; il n'aurait qu'à m'en- 
voyer un « bleu » le matin. 

Je ne savais pas ce que c'était qu'un « bleu »; Je ne comprenais pas la 
moitié des mots que disait la dame, mais la crainte que n'y fût cachée 
quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre, m'em- 
pêchait de cesser de les écouter avec attention, et j'en éprouvais une 
grande fatigue. 

• — « Mais non, c'est impossible, dit mon onde, en haussant les 
épaules, il est très tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix à son 
cours, ajouta-t-il, à voix basse pour que je ne n'entende pas ce mensonge 
et que je n'y contredise pas. Qui sait, ce sera peut-être un petit Victor 
Hugo, une espèce de Vaulabelle, vous savez. » 

— « J'adore les artistes, répondit la dame en rose, il n'y a qu'eux 
qui comprennent les femmes... Qu'eux et les êtres d'élite comme vous. 
Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle ? Est-ce les volumes 
dorés qu'il y a dans la petite bibliothèque vitrée de votre boudoir ? 
Vous savez que vous m'avez promis de me les prêter, j'en aurai grand 
soin. » 

Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me con- 
duisit jusqu'à l'antichambre. Eperdu d'amour pour la dame en rose, je 
couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle, et 
tandis qu'avec assez d'embarras il me laissait entendre sans oser me le 
dire ouvertement qu'il aimerait autant que je ne parlasse pas de cette 
visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yenx, que Iç 

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DU COTE DE CHEZ SWANN 

venir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais bien un jour îe 
moyen de lui témoigner ma reconnaissance. II était si fort en efîet que 
deux heures plus tard, après quelques phrases mystérieuses et qui ne me 
parurent pas donner à mes parents une idée assez nette de la nouvelle 
importance dont j'étais doué, je trouvai plus explicite de leur raconter 
dans les moindres détails la visite que je venais de faire. Je ne croyais 
pas ainsi causer d'ennuis à mon oncle. Comment l'aurais-je cru, puisque 
je ne le désirais pas. Et je ne pouvais supposer que mes parents trouve- 
raient du mal dans une visite où je n'en trouvais pas^/^'arrive-t-il 
pas tous les jours qu'un ami nous demande de ne pas manquer de 
l'excuser auprès d'une femme à qui il a été empêché d'écrire, et que 
nous négligions de le faire jugeant que cette personne ne peut pas atta- 
cher d'importance à un silence qui n'en a pas pour nous. Je m'imagi- 
nais, comme tout le monde, que le cerveau des autres était un récep- 
tacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique sur ce qu'on y 
introduisait ; et je ne doutais pas qu'en déposant dans celui de mes 
parents la nouvelle de la connaissance que mon oncle m'avait fait faire, 
je ne leur transmisse en même temps comme je le souhaitais, le juge- 
ment bienveillant que je portais sur cette présentation. Mes parents 
malheureusement s'en remirent à des principes entièrement différents 
de ceux que je leur suggérais d'adopter, quand ils voulurent apprécier 
l'action de mon oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui 
des explications violentes ; j'en fus indirectement informé. Quelques 
jours après, croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte, 
je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords vque j'aurais voulu 
lui exprimer. A côté de leur immensité, je trouvai qu'un coup de cha- 
peau serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je ne 
me croyais pas tenu envers lui à plus qu'à une banale politesse. Je 
résolus de m'abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête. 
Mon oncle pensa qué'jë suivais en cela les ordres de mes parents, il ne 
le leur pardonna pas, et il est mort bien des années après sans qu'aucun 
de nous l'ait jamais ttwi./ 

Aussi je n'entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé, 
de mon oncle Adolphe et après m'être attardé aux abords de l'arrière- 
cuisine, quand Françoise, apparaissant sur le parvis, me disait : « Je vais 
laisser ma fille de cuisine servir le café et monter l'eau chatide, il faut 
que je me sauve chez Mme Octave », je me décidais à rentrer et montais 
directement lire chez moi. La fille de cuisine était une personne 
morale, une institution permanente à qui des attributions invariables 

77 



 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

.joiuraient une sorte de continuité et d'identité, à travers la succession 
des formes passagères en lesquelles elle s'incarnait ''. car nous n'eûmes 
jamais la même deux ans de suite. L'année où nous mangeâmes tant 
d'asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les « plumer » 
était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà 
assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s étonnait même que 
Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commen- 
çait à porter diilîcilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque 
jour plus rem.plie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme 
magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent cer- 
taines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m'avait 
donné des photographies. C'est lui-même qui nous l'avait fait remar- 
quer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine i) 
nous disait : « Com.ment va la Charité de Giotto ? » D'ailleurs elle- 
même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu'à la figure, 
jusqu'aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet 
assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles 
les vertus sont personnifiées à l'Arena. Et je m.e rends compte mainte- 
nant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore 
d'une autre manière. De même que l'image de cette fille était accrue 
par le symbole ajouté qu'elle portait devant son ventre, sans avoir 
i'air d'en comprendre le sens, sans que rien dans son visage en traduisît 
îa beauté et l'esprit, comme un simple et pesant fardeau, de même 
c'est sans paraître s'en douter que la puissante m.énagère qui est repré- 
sentée à l'Arena au-dessous du nom « Caritas » et dont la reproduction 
et Ait accrochée au mur de ma salle d'études, à Combray, incarne cette 
vertu, c'est sans qu'aucune pensée de charité semble avoir jamais pu 
être exprimée par son visage énergique et vulgaire. Par une belle inven- 
tion du peintre elle foule aux pieds les trésors de la terre, mais absolu- 
ment comme si elle piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plu- 
tôt comme elle aurait monté sur des sacs pour se hausser ; et elle tend 
à Dieu son cœur enflammé, disons mieux, elle le lui « passe », comme 
une cuisinière passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol 
à quelqu'un qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chausseé!^'Envie, 
elle, aurait eu davantage une certaine expression d'envieTMais dans 
cette fresque-là encore, le symbole tient tant de place et^jsst représenté 
comme si réel, le serpent qui siffle aux lèvres de l'Envie est si gros, il 
lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte, que les muscles 
de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux d'un 

78 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que l'attention tîe 
l'Envie, — et la nôtre du même coup, — tout entière concentrée sur 
l'action de ses lèvres, n*a guère de temps à donner à d'envieuses pensées. 

Malgré toute l'admiration que M. Swann professait pour ces figures 
de Gi.-^tto. je n'eus longtemps aucun pliisir à considérer dans notre 
8aî!e d'étude;, où on avait accroché les copies qu'il m'en avait rapportées, 
cette Cnanlé sans charité, cette Envie qui avait l'air d'une planche 
illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la 
glotte ou de la luelle par une Luiiieur de la langue ou par l'introduction 
de l'instrument de l'opérateur, une Justice, dont le visage grisâtre et 
mesquinement régulier était celui-là mêm.e qui, à Combray, caracté- 
risait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la 
messe et dont plusieurs étaient enrôlées d'avance dans les milices de 
réserve de l'Injustice. Mais plus tard j'ai compris que l'étrangeté sai- 
sissante, la beauté spéciale de ces fresques tenait à la grande place que 
h symbole y occupait, et que le fait qu'il fut représenté non comme 
un symbole puisque la pensée symbolisée n'était pas exprimée, mais 
comme réel, comme effectivement subi ou matériellement manié, 
donnait à la signification de l'œuvre quelque chose de plus littéral et de 
plus précis, à son enseignement quelque chose de plus concret et de 
plus frappant. Chez la pauvre fille de cuisine, elle aussi, l'attention 
n'était-elle pas sans cesse ramenée à son ventre par le poids qui le tirait ; 
et de même encore, bien souvent la pensée des agonisants est tournée 
vers le côté effectif, douloureux, obscur, viscéral, vers cet envers de 
la mort qui est précisément le côté qu'elle leur présente, qu'elle leur 
fait rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus à un fardeau qui 
les écrase, à une difficulté de respirer, à un besoin de boire, qu'à ce que 
.nous appelons l'idée de la mort. 

Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien 
de la réalité puisqu'ils m'apparaissaient comme aussi vivants que la 
servante enceinte, et qu'elle-même ne me semblait pas beaucoup moins 
allégorique. Et peut-être cette non-participation (du moins apparente) 
de l'âme d'un être à la vertu qui agit par lui, a aussi en dehors de sa 
valeur esthétique une réalité sinon psychologique, au moins, comme on 
dit, physiognomonique. Quand, plus tard, j'ai eu l'occasion de rencon- 
trer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarna- 
tions vraiment saintes de la charité active, elles avaient généralement 
un air allègre, positif, indifférent et brasque de chirurgien pressé, ce 
visage où ne se lit aucune commisération» aucun attendrissement devant 

79 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le 
visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bonté. 

Pendant que la fille de cuisine, — faisant briller involontairement la 
supériorité de Françoise, comme l'Erreur, par le contraste, rend plus 
éclatant le triomphe de la Vérité, — servait du café qui, selon maman 
n'était que de l'eau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de 
l'eau chaude qui était à peine tiède, je m'étais étendu sur mon lit, 
un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa 
fraîcheur transparente et fragile contre le soleil de l'après-midi der- 
rière ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant trouvé 
moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois 
et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posé. Il faisait à peine 
assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur de la lumière ne 
m'était donnée que-par les coups frappés dans la rue de la Cure par 
Camus (averti par Françoise que ma tante ne « reposait pas » et qu'on 
pouvait faire du bruit) contre des caisses poussiéreuses, mais qui, 
retentissant dans l'atmosphère sonore, spéciale aux temps chauds, 
semblaient faire voler au loin des astres écarîates ; et aussi par les 
mouches qui exécutaient devant moi, dans leur petit concert, comme la 
musique de chambre de l'été : elle ne l'évoque pas à la façon d'un air 
de musique humaine, qui, entendu par hasard à la belle saison, vous la 
rappelle ensuite ; elle est unie à l'été par un lien plus nécessaire : née 
des beaux jours, ne renaissant qu'avec eux, contenant un peu de leur 
essence, elle n'en réveille pas seulement l'image dans notre mémoire, 
elle en certifre le retour, la présence effective, ambiante, immédiate- 
ment accessible. 

Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la 
rue, ce que l'ombre est au rayon, c'est-à-dire aussi lumineuse que lui, 
et offrait à mon imagination le spectacle total de l'été dont mes sens 
si j'avais été en promenade, n'auraient pu jouir que par morceaux ; 
et ainsi elle s'accordait bien à mon repos qui (grâce aux aventures 
lacontées par mes livres et qui venaient i'émouvoi?), supportait pareil 
au repos d'une main immobile au milieu d'une eau courante, le choc et 
l'animation d'un torrent d'activité. 

Mais ma grand'mère, même si le temps trop chaud s'était gâté, si 
un orage ou seulement un grain était survenu, venait me supplier de 
sortir. Et ne voulant pas renoncer à ma lecture, j'allais du moins la 
continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en 
sparterie et en toile au fond de laquelle j'étais assis et me croyais caché 

ÔÛ 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

aux yeux des personnes qm pourraient venir faire visite à mes parentsj 
Et ma pefisée n'était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond 
de laquelle je sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce 
qui se passait au dehors ? Quand je voyais un objet extérieur, la cons- 
cience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d'un mince 
liséré spirituel qui nî'empêchait de jamais toucher directement sa 
matière ; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact 
avec elle, comme un corps incandescent qu'on approche d'un objet 
mouillé ne touche pas son humidité parce qu'il se fait toujours précéder 
d'une zone d'évaporation. Dans l'espèce décran diapré d'états diffé- 
rents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, 
et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi- 
même jusqu'à la vision tout extérieure de l'horizon que j'avais, au bout 
du jardin, sous les yeux, ce qu'il y avait d'abord en moi, de plus intime, 
ja poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c'était ma 
croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je 
, lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. Car, 
, même si je l'avais acheté à Combray, en l'apercevant devant l'épicerie 
.Borange, trop distante de la maison pour que Françoise pût s'y fournir 
comme chez Camus, mais mieux achalandée comme papeterie et librai- 
rie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des brochures et des livrai- 
sons qui revêtaient les deux vantaux de sa p-jrte plus mystérieuse, plus 
semée de pensées qu'une porte de cathédrale, c'est que je l'avais reconnu 
pour m'avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur 
ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la 
vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, 
dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensé^* 

Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait 
d'incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de 
la vérité, venaient les émotions que me donnait l'action à laquelle je 
prenais part, car ces après-midi-là étaient plus remplis d'événements 
dramatiqaes que ne l'est souvent toute une vie. C'était les événements 
qui survenaient dans le livre que je lisais ; il est vrai que les personnages 
qu'ils affectaient n'étaient pas « réels », comme disait Françoise. Mais 
tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou l'infortune d'un 
personnage réel ne se produisent en nous que par l'intermédiaire d'une 
image de cette joie ou de cette infortune ; l'ingéniosité du premier 
romancier consista à comprendre que dans l'appareil de nos émotions, 
l'image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait 

8) , 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un 
perfectionnement décisif. Un être réel, si profondément que nous sym- 
pathisions avec lui, pour une grande part est perçu par nos sens, c'est- 
à-dire nous reste opaque, offre un poids mort que notre sensibilité ne 
peut soulever. Qu'un malheur le frappe, ce n'est qu'en une petite 
partie de la notion totale que nous avons de lui, que nous pourrons en 
être émus, bien plus, ce n'est qu'en une partie de la notion totale qu'il a 
de soi, qu'il pourra l'être lui-même. La trouvaille du romancier a été 
d'avoir l'idée de remplacer ces parties impénétrables a l'âme par une 
quantité égale de parties immatérielles, c'est-à-dire que notre âme peut 
s'assimiler. Qu'importe dès lors que les actions, les émotions de ces 
êtres d'un nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque 
nous les avons faites nôtres, puisque c'est en nous qu'elles se produisent, 
qu'elles tiennent sous leur dépendance, tandis que nous tournons 
fiévreusement les pages du livre, la rapidité de notre respiration et 
l'intensité de notre regard. Et une fois que le rpmaneier nous a mis 
dans cet état, oij comme dans tous les états purement intérieurs, toute 
émotion est décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d'un rêve 
mais; d'un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont 
le souvenir durera davantage, alors, voici qu'il déchaîne en nous pendant 
une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous 
mettrions dans la vie des années à connaître q-aelques-uns, et dont les 
plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec 
laquelle ils se produisent nous en ôte la perception ; (ainsi notre cœur 
change, dans la vie, et c'est la pire douleur ; mais nous ne la connaissons 
que dans la lecture, en imagination : dans la réalité il change, comme 
\ certains phénomènes de la nature se produisent, assez lentement pour 
^ que, si nous pouvons constater successivement chacun de ses états 
différents, en revanche la sensation même du changement nous soit 
épargnée). 

Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, 
venait ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait 
l'action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que 
l'autre, que celui que j'avais sous les yeux quand je les levais du livre. 
C'est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, 
j'ai eu, à cause du livre que je Usais alors, la nostalgie d'un pays mon- 
tueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de scieries et où, au fond de 
l'eau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de 
cresson ; non loin montaient le long de murs bas, des grappes de (ieuTi 

82 



»U C@TE DE CHEZ SWANN 

violettes et rougeâtres. Et comme le rêve d'une femme qui m'aurait 
aimé était toujours présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné 
de la fraîcheur des eaux courantes ; et quelle que fût la femme que j'évo- 
quais, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres s'élevaient aussitôt 
de chaque côté d'elle comme des couleurs complémentaires. 

Ce n'était pas seulement parce qu'une image dont nous rêvons reste 
toujours marquée, s'embellit et bénéficie du reflet des couleurs étran- 
gères qui par hasard l'entourent dans notre iGverie ; car ces paysages 
des livres que je lisais n'étaient pas pour moi que des paysages plus vive- 
ment représentés à mon imagination que ceux que Combray mettait 
sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le choix qu'en avait 
fait l'auteur, par la foi avec laquelle ma pensée allait au-devant de sa 
parole comme d'une révélation, ils me semblaient être — impression 
que ne me donnait guère le pays où je me trouvais, et surtout notre jar- 
din, produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que mépri- 
sait ma grand'mère — une part véritable de la Nature elle-même, 
digne d'être étudiée et approfondie. 

Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller 
visiter la région qu'il décrivait, j'aurais cru faire un pas inestimable 
dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation d'être toujours 
entouré de son âme, ce n'est pas comme d'une prison immobile ; 
plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour 
la dépasser, pour atteindre à l'extérieur, avec une sorte de décourage- 
ment, entendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui 
n'est pas écho du dehors mais retentissement d'une vibration int gjme. 
On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses, le 
reflet que notre âme a projeté sur elles, on est déçu en constatant 
qu'elles semblent dépourvues dans la nature, du charme qu'elles 
devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines idées ; parfois 
on convertit toutes les forces de cette âme en habileté, en splendeur 
pour agir sur des êtres dont nous sentons bien qu'ils sont situés en 
dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais. Aussi, si j imagi- 
nais toujours autour de la femme que j'aimais, les lieux que je désirais 
le plus alors, si j'eusse voulu que ce fût elle qui me les fît visiter, qui 
m'ouvrît l'accès d'un monde inconnu, ce n'était pas par le hasard d'une 
simple association de pensée ; non, c'est que mes rêves de voyage et 
d'amour n'étaient que des moments — que je sépare artificiellement 
aujourd'hui comnae si je pratiquais des sections à des hauteurs dif- 
férentes d'un jet d'eau irisé et en apparence immobile — dans un 



k 



â3 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

mêïTîs et inftéchîssable jaillissement de toutes ies forces de rrsa vie. 

Enfin en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultané- 
ment juxtaposés dans ma conscience, et avant d'arriver jusqu'à l'hori- 
zon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d'un autre genre, 
celui d'être bien assis, de sentir la bonne odeur de l'air, de ne pas être 
dérangé par une visite; et, quaù-d une heure sonnait au clocher de Saint- 
Hilaire, êz voir tomber morcecupar morceau ce qui de l'après-midi était 
déjà consommé, jusqu'à ce qu:i j'entendisse le dernier coup qui me per- 
mettait de faire le total et après lequel le long silence qui le suivait sem- 
blait faire commencer dans le ciel bleu toute la partie qui m'était encore 
concédée pour lire jusqu'au bon dîner qu'apprêtait Françoise et qui me 
réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la suite de 
son héros. Et à chaque heure il me semblait que c'étaient quelques instants 
seulement auparavant que la précédente avait sonné; la plus récente 
venait s'inscrire tout près de l'autre dans le ciel et je ne pouvais croire qu< 
soixante minutes eussenttenu dans ce petit arc bleu qui était compris entn 
leurs deux marques d'or. Quelquefois même cette heure prématurée son 
nait deux coups de plus que la dernière ; il y en avait donc une que j( 
n'avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n'avait pas eu liei 
pour moi ; l'intérêt de la lecture, magique comm.e un profond sommei 
avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d'o: 
sur la surface azurée du silence^Beaux après-midi du dimanche sou: 
le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par mo 
des incidents médiocres de mon existence personnelle que j'y avai 
remplacés par une vie d'aventures et d'aspirations étranges au seii 
d'un pays arrosé d'eaux vives, vous m'évoquez encore cette vie quan< 
je pense à vous et vous la contenez en effet pour l'avoir peu à peu con 
tournée et enclose — tandis que je progressais dans ma lecture et qu 
tombait la chaleur du jour — dans le cristal successif, lentement chan 
géant et traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, soijores 
odorantes et limpides. 

Quelquefois j'étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l'après-mic 
par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant su 
son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent 
criant : « Les voilà, les voilà ! » pour que Françoise et moi nous accou 
rions et ne manquions rien du spectacle. C'était les jours où, pour de 
Imanœuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant gène 
iralement la rue. Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestique 
Bssis en rang sur des chaises en dehors de la grille, regardaient les prc 

84 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

meneurs aonim|caux de Combray et se faisaient vo-r d'eux k &h Jn 
îarGmzer par la fente que laissaient entre elles deux maison; loin H ne" 
de 1 avenue de la Gare, a^^ait aperçu l'éclat des caso^eSes romeSues 
«v^ent rentré préap,tanw.ent leurs chaises, car quand lercSe s 
efi^azent rue Sa,nte-Hildegarde, ils en remplissaient toute la W^e^r 
ît le galop des cnevaux rasait les maisons couvrant les trottoirs V^i 

Sné"""" ^"^ ^"'" ^" °^^^"^ "" ^' ^^°P ^'^^ à un"tor;enl 

- « Pauvres enfants, disait Françoise à peine arrivée à la grille el 
iep en larmes ; pauvre jeunesse qui sera fauchée comme un pré .rien 

o"n cœur'ir'' ' T '" ' '^"^"^^ ^/ioutail-eîle en mettant IZiaTr 
on cœur, la ou elle avait reçu ce choc. 

— « C'est beau, n'est-ce pas. madame Françoise, de voir de<. ieune-^ 

Il n'avait pas parlé en vain : 

-«De ne pas tenir à la vie ? Mais à quoi donc qu'il faut tenir si ce 
,f P- a la vie, le seu cadeau que le bon Dieu ne fasse iamais d ux 
)i . Helas ! mon Dieu Icest pourtant vrai qu'ils n'y tiennent pa^^^ 
e les ai vus en 70 • ils n'ont plus peur de la mort, dans ce. misérable 
uerres ; c est m plus m moms des fous ; et puis ils.ne valen p us l 
.rde pour les pendre, ce n'est pas des hommes, c'est des lions. -^ Kûr 
rançoise la comparaison d un homme à un lion, qu'elle prononçait 
■on, n avait nen de flitteur.) "wi-v^iH 

La rue Sainte-Hiîdegarde tournait trop court pour qu'on pût voir 
;n r de loin, et c était par cette fente entre les deux maisons de f'avenue 
^ a Lsare qu on apercevait toujours de nouveaux casoues courant et 
niant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s'il y en avait encore 
«ucoup a passer, et li avait soif, car le soleil tapail. Alors tout d'un 
up. sa hlle s elançaot comme d une place assiégée, faisait une sortie, 
teignait 1 angle de la rue. et après avoir bravé cent fois la mo-t v-nait 
»us rapporter, avec une carafe de coco, la nouvelle qu'ils étaient bien 
I mille qui venaient sans arrêter, du côté de lliiberzy et de Mésé- 
;se. ^rançoise^et le jaraimer, réconciliés, discutaient sur la conduit- à 
nir en cas de guerre : - a 

"7 « Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vau- 
ait mieux, parce que quand on la déclare il n y a que ceux oioi 
ulent partir qui y vont. » .» ^ h^ 

— « Ah I oui. au moins je comprends cela, c'est plus franc » 

63 

Il . 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Le jardin'er croyait qu'à la déclaration de guerre on arrêtait tous las 
chemins de fer. 

— « Pardi, pour pss qu'on se sauve », disait Françoise. 

Et le jardinier : « Ah !ils sont malins », car il n'admettait pas que la 
guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que l'Etat essayait de 
jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n'est pas 
une seule personne qui n'eût filé. 

Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon 
livre, les domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder tom- 
ber la poussière et l'émotion qu'avaient soulevées les soldats. Longtemps 
après que l'accalmie était venue, un flot inaccoutumé de promeneurs 
noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque maison, 
même celles où ce n'était pas l'habitude,- les domestiques ou même les 
maîtres, assis et regardant, festonnaient le seuil d'un liséré capri- 
cieux et sombre comme celui des algues et des coquilles dont une 
forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage, après qu'elle s'est 
éloignée. 

Sauf ces jours-là, je pouvais d'habitude, au contraire, lire tranquille. 
Mais l'interruption et le commentaire qui furent apportés une fois 
par une visite de Swann à la lecture que j'étais en train de faire du livre 
d'un auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette conséquence 
que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur décoré de fleurs vio- 
lettes en qi:enouille, mais sur un fond tout autre, devant le portail 
d'une cathédrale gothique, que se détacha désormais l'image d'une 
des femmes dont je rêvais. 

j'avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de 
mes camarades plus êgé que moi et pour qui j'avais une grande admira- 
tion, Bloch. En m'entendant lui avouer mon admiration pouf la Nuit 
(TOclobre il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette 
et m'avait dit : « DéSe-toi de ta dilection assez baese pour le sieur de 
Musset. C'est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute. 
Je dois confesser, d'ailleurs, que lui et même le nommé Racine, ont 
fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a pour lui, 
ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier absolument 
rien. C'est : « I^ blanche Oîoossone et la blanclie Camire » et « La fille 
de Minos et de Pasiphaë ». Ils m'ont été signalés à la décharge de ces 
deux malandrins par un article de mon très cher maître, lePère Lecomte, 
agréable aux Dieux Immortels. A propos vcàci un livre que je n'ai pas 
le temps de lire en ce moment qui est recommandé, parak-il, par ccj 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

immense bonhomme. Il tient, m'a-t-on dit, l'auteur, le sieur Bergotte, 
pour un coco des plus subtils ; et bien qu'il fasse preuve, des fois, da 
mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle del- 
phique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur 
de rythmes qui a écrit Baghavat et le Lévrier de Magniis a dit vrai, par 
Apollon, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l'OIym- 
pos. » C'est sur un ton sarcastique qu'il m'avait demandé de l'appeler 
« cher maître» et qu'il m'appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous 
prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l'âge 
oùuonucroit qu'on crée ce qu'on nomme. 

- Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en 
lui demandant des explications, le trouble où il m'avait jeté quand il 
m'avait dit que les beaux vers (à moi qui n'attendais d'eux rien moins 
que la révélation de la vérité), étaient d'autant plus beaux qu'ils ne 
signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la maison. 
Il y avait d'abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est vrai, préten- 
dait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus 
qu'avec les autres et que je l'amenais chez nous, c'était toujours un juif, 
ce qui ne lui eût pas dépîu en principe, — même son ami Swann était 
d'origine juive — s'il n'avait trouvé que ce n'était pas d'habitude 
parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand j'amenais un 
nouvel ami il était bien rare qu'il ne fredonnât pas : « Dieu de nos 
Pères » de la Juive ou bien « Israël romps ta chaîne », ne chantant que 
l'air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais j'avais peur que mon 
camarade ne le connût et ne rétablît les paroles. 

Avant de les avoir vus, rien qu'en entendant leur nom qui, bien 
souvent, n'avait rien de particulièrement israélite, il devinait non seule- 
ment l'origine juive de ceux de mes amis qui l'étaient en effet, mais 
même ce qu'il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille. 

— « Et comment s*appelle-t-il ton ami qui vient ce soir ? » 

— « Dumont, grand-père. » 
Dumont ! Oh ! je me méfie. '^ 



Et il chantait 



« Archers, jaites bonne garde ! 
Veillez sens trêve et sans bruit » ; 



Et après noua avoir posé adroitement quelques questions plus pré- 
cises, il s'écriait : «A la garde ! A la garde I» ou, si c'était le patient lui- 
mêîïic déjà arrivé qu'il avait forcé à son insu, par un interrogatoire dis* 

87 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

simulé» à confesser ses origines, alors pour noLis montrer qu'il n'avait 
plus aucun doute, il se contentait de nous regarder en fredonnant 
imperceptiblement : 

« De ce timide Israélite 
Quoi ! vous guidez ici Us pas !» . 

ôu : 

a Champs paternels, Hébion, douce vallée. » "" 

ou encore : 

« Oui je suis de la race élue. * 

Ces petites manies de mon grand-père n'impliquaient aucun senti- 
ment n)alveillant à l'endroit de mes camarades. Mais Bloch avait déplu 
à mes parents pour d'autres raisons. Il avait commencé par agacer mon 
père qui, le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt : 

— « Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc, est-ce qu'il a 
plu ? Je n'y comprends rien, le baromètre était excellent. » 

Il n'en avait tiré que cette réponse : 

— « Monsieur, je ne puis absolument vous dire s'il a plu. Je vis 
si résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne 
prennent pas la peine de me les notifier. » 

— « Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m'avait dit mon 
père quand Bloch fut parti. Comment! il ne peut même pas me dire 
le temps qu'il fait ! Mais il n'y a rien de plus intéressant ! C'est un 
imbécile. 

Puis Bloch avait déplu à ma grand'mère parce que, après le déjeuner 
comme elle disait qu'elle était un peu souffrante, il avait étouffé un 
sanglot et essuyé des iarmes. 

— « Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu'il 
ne me connaît pas ; ou bien alors il est tou. » 

Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant venu 
déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de 
s'excuser, il avait dit : 

— « Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l'atmos- 
phère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je réhabiliterais 
volontiers l'usage de la pipe d'opium et du kriss malais, mais j'ignore 
celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d'ailleurs plate- 
ment bourgeois, la montre et ie parapluie. >> 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n'était pas pourtant Tarnî 
que mes parents eussent souhaité pour rnoi ; ils avaient fini par penser 
que les larmes que lui avait fait verser l'indisposition de ma grand*- 
mère n'étaient pas feintes ; mais ils savaient d'instinct ou par expérience 
que les élans de notre sensibilité ont peu d'empire sur la suite da 
nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations 
morales, la fidélité aux amis, l'exécution d'une œuvre, l'observance 
d'un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes aveugles 
que dans ces transports momentanés, ardents et stériles. Ils auraient 
préféré pour moi à Bloch des compagrjons qui ne me donneraient 
pas plus qu'il n'est convenu d'accorder à ses amis, selon les règles 
de la morale bourgeoise ; qui ne m'enverraient pas inopinément une 
corbeille de fruits parce qu'ils auraient ce jour-là pensé à moi avec ten- 
dresse, mais qui, n'étant pas capables de faire pencher en ma faveur la 
juste balance des devoirs et des exigences de l'amitié sur un simple 
mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la fausseraient 
pas davantage à mon préjudice. Nos torts même font difficilement 
départir de ce qu'elles nous doivent ces natures dont ma grand*- 
lante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une 
nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament 
où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c'était sa plus proche 
parente et que cela « se devait ». 

Mais j'aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les pro- 
blèmes insolubles que je me posais à propos de la beauté dénuée de 
sigmfîcation de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient davan- 
tage et me rendaient plus souffrant que n'auraient fait de nouvelles 
conversations avec lui, bien que ma mère les jugeât pernicieuses. Et on 
l'aurait encore reçu à Combray, si, après ce dîner, comme il venait de 
m'apprendre — nouvelle qui plus tard eut beaucoup d'influence sur 
ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse — que toutes 
les femmes ne pensaient qu'à l'amour et qu'il n'y en a pas dont on ne 
pût vaincre les résistances, il ne m'avait assuré avoir entendu dire de 
la façon la plus certaine que ma grand'tante avait eu une jeunesse ora- 
geuse et avait été publiquement en retenue. Je ne pus me tenir de 
répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint, 
et quand je l'abordai ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid 

pour moi. . ^ ^ ., . ,. -?o 

Mais au sujet de Bergotte il avait dit vray> 

Les premiers jours, comme un air dslfmsique dont on raffolera^ 

/ __ 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

mais qu'on ne clistingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son 
style ne m'apparut pas. Je ne pouvais pas quitter ie roman que je lisais 
de lui, mais me croyais seulement intéressé par le sujet, comme dans ces 
premiers moments de l'amour où on va tous les jours retrouver une 
(enime à quelque réunion, à quelque divertissement par les agréments 
desquels on se ci oit attiré. Puis je remarquai les expressions rares, 
presque archaïques qu'il aimait employer à certains moments oii un 
flot caché d'harmonie, un prélude intérieur, soulevait son style ; et 
c'était aussi à ces moments-là qu'il se mettait à parier du « vain songe de 
la vie », de « l'inépuisable torrent des belles apparences », du « tourment 
stérile et délicieux de comprendre et d'aimer », des « émouvantes effi- 
gies qui anoblissent à jamais la façade vénérable et charmante des 
cathédrales », qu'il exprimait toute une philosophie nouvelle pour moi 
par de merveiHeuses images dont on aurait dit que c'était elles qui 
avaient éveillé ce chant de harpes qui s'élevait alors et à l'accompagne- 
ment duquel elles donnaient quelque chose de sublime. Un de ces pas- 
sages de Bergotte, le troisième ou le quatrième que j'eusse isolé du reste, 
me donna une joie incomparable à celle que j'avais trouvée au premier, 
une joie que je me sentis éprouver en une région plus profonde de moi- 
même, plus unie, plus vaste, d'où les obstacles et les séparations sem- 
blaient avoir été enlevés. C'est que, reconnaissant alors ce même goût 
pour les exprer>sions rares, cette même effusicfn musicale, cette même 
philosophie idéaliste qui avait déjà été les autres fois, sans que je m'en 
rendisse compte la cause de mon plaisir, je n'eus plus l'impression 
d'être en présence d'un morceau partioilier d'un certain livre de Ber- 
gotte, traçant à la surface de ma pensée une figure purement linéaire, 
mais plutôt du « morceau idéal » de Bergotte, commun à tous ses 
livres et auquel tous les passages analogues qui venaient se confondre 
avec lui, auraient donné une sorte d'épaisseur, de volume, dont mon 
esprit semblait agrandi. 

Je n'étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte ; il était aussi 
récrivain préféré d'une arnie de ma mère qui était très lettrée ; enfin 
pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait attendre 
ses malades ; et ce fut de son cabinet de consultation, et d'un parc 
voisin de Ccmbray, que s'envolèrent quelques-unes des premières 
graines de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors, aujour- 
d'hui universellement répandue, et dont on trouve partout en Europe, 
en Amérique, Jusque dans le moindre village, la fleur idéale et com- 
mune. Ce que l'amie de ma mère et, paraît-il, le docteur du Boyibpn 

î?9 



DU COTÉ DE CHEZ SWAiNN 

aimaient surtout dans les livres de Bergotte c'était comme moi, ce 
même flux mélodique, ces expressions anciennes, quelques autres 
très simples et connues, mai?, pour lesquelles la place où il les mettait 
en lumière semblait révéler de sa part un goût particulier ; enfin, 
dans les passages tristes, une certaine brusquerie, un accent presque 
rauque. Et sans doute lui-même devait sentir que là étaient ses plus 
grands charmes. Car dans les livres qui suivirent, s'il avait rencontré 
quelque grande vérité, ou le nom d une célèbre cathédrale, il inter- 
rompait son récit et dans une invocation, une apostrophe, une longvie 
prière, il donnait un libre cours à ces effluves qui dans ses premiers 
ouvrages restaient intérieurs à sa prose, décelés seulement alors par 
les ondulations de la surface, plus douces peut-être encore, plus harmo- 
nieuses quand elles étaient ainsi voilées et qu'on n'aurait pu indiquer 
d'une manière précise où naissait, où expirait leur murmurai Ces mor- 
ceaux auxquels il se complaisait étaient nos morceaux préférés. Pour 
moi, je les savais par cœur, j'étais déçu quand il reprenait le fil de son 
récit. Chaque fois qu'il parlait de quelque chose dont la beauté m'était 
restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame 
de Paris, d'Athalîe ou de Phèdre, il faisait dans une image exploser 
cette beauté jusqu'à moi. Aussi sentant combien il y avait de parties 
de l'univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s'il ne les 
rapprochait de moi, j'aurais voulu posséder une opinion de lui, une 
métaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j'aurais l'occa- 
sion devoir moi-même, et entre celles-là, particulièrement sur d'anciens 
monuments français et certains paysages maritimes, parce que l'insis- 
tance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu'il les tenait 
pour riches de signification et de beaut^^alheureusement sur presque 
toutes choses j'ignorais son opinion, ^ne doutais pas qu'elle ne fût 
entièrement différente des miennes, puisqu'elle descendait d un monde 
inconnu vers lequel je cherchais à m'élever ; persuadé que mes pensées 
eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait, j'avais tellement fait table 
rase de toutes, que quand par hasard il m'arriva d en rencontrer, dans 
tel de ses livres, une que j'avais déjà eue moi-même, mon cœur se 
gonflait comme si un Dieu dans sa bonté me l'avait rendue, l'avait 
déclarée légitime et belle. Il arrivait parfois qu'une page de lui disait 
les mêmes choses que j'écrivais souvent la nuit à ma grand'mère et à 
ma mère quand je ne pouvais pas dormir, si bien que cette page de Ber- 
gotte avait l'air d'un recueil d'épigraphes pour être placées en tête de 
ynes lettres. Même plus tard, quand je commençai de composer un 

91 



A LA RECHERCHE DU TEMPS 

livre, certaines phrases dont la qualité ne sufHt pas pour me décider à 
le continuer, j'en retrouvai l'équivalent dans Bergotte. Mais ce n'était 
qu'alors, quand je les lisais dans son œuvre, que je pouvais en Jouir ; 
quand c'était moi qui les composais, préoccupé qu'elles reflétassent 
exactennent ce que j'apercevais dans ma pensée, craignant de ne pas 
« faire ressemblant », j'avais bien le temps de me demander si ce que 
j'écrivais était agréeble ! Mais en réalité il ri 'y avait que ce genre de 
phrases, ce genre d'idées que j'aimais vraiment. Mes efforts inquiets 
et mécontents élaient eux-mêmes une m."îrquc d'amour, d'amour sans 
plaisir mais profond. Aussi quand tout c'un coup je trouvais de telles 
phrases dans l'œuvre d un autre, c'est-à-dire sans plus avoir de scru- 
pules, de sévérité, sans avoir à me tourmenter, je me laissais enfin aller 
avec délices au goût que j'avais pour elles, comme un cuisinier qui 
pour une fois où il n'a pas à faire la cuisine trouve enfin le temps d'être 
gourmand. uJn jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à pro- 
pos d'une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel 
langage de l'écrivain rendait encore plus ironique mais qui était la 
même que j'avais souvent faite à ma grand'mère en parlant de Fran- 
çoise, une autre fois où je vis qu'il ne jugeait pas indigne^de figurer dans 
un de ces miroirs de la vérilé-qii^étaient ses ouvragés, une remarque 
analogue à celle que jV^is eu l'occasion de faire sur notre ami 
M. Legrandin (remarques sur Françoise et M. Legrandin qui 
étaient certes de celles que j'eusse le plus délibérément sacrifiées à 
Bergotte, persuadé qu'il les trouverait sans intérêt), il me sembla soi.i- 
dain que mon liumble vie eL les roj'aumes du vrai n'étaient pas aussi 
séparés que j'avais cru, qu'ils coïncidaient même sur certains points, 
et de confiance et de joie je plçjmai sur les pages de l'écrivain comme 
dans les bras d'un père retrouvéA 

D'après ses livres j'imaginais Bergotte comrae un vieillard faible et 
déçu qui avait perdu des enfants et ne s'était jamais consolé. Aussi 
je lisais, je chantais intérieurement sa prose, plus « dolce », plus « lento » 
peut-être qu'elle n'était écrite, et la phrase la plus simple s'adressait 
à moi avec une intonation attendrie. Plus que tout j'aimais sa philo- 
sophie, je m'étais donné à elle pour toujours. Elle me rendait impatient 
d'erriver à l'âge où j'entrerais au collège, dans la clasr^e appelée Philo- 
sophie. Mais je ne voulais pas qu'on y fît autre chose que vivre unique- 
ment par la pensée de Bergotte, et si l'on ni'àvait dit que les métaphysi- 
ciens auxquels je m'attacherais alors ne lui ressembleraient en rien, 
j'aurais ressenti le désespoir d'un amoureux qui veut aimer pour U 



DU COTÉ DE CHEZ SWANiN 

vie et à qui on parle des autres maîtresses qu'il aura plus tard. 
Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, ie fus dérangé par 
Swann qui venait voir mes parents. 

— « Qu'est-ce que vous lisez, on peut regarder ? Tiens, du Ber- 
gotte ? Qui donc vous a indiqué ses ouvrages ? » Je lui dis que c'était 
Blocîi. 

— « Ah ! oui, ce garçon que j'ai vu une fois ici, qui ressemble 
tellement au portrait de Mahomet II par Bellini. Oh ! c'est frappant, 
il a les mêmes sourcils circonflexes, le même nez recourbé, les mêmes 
pommettes saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la même 
personne. En tout cas il a du goût, car Bergotte est un charmant esprit, » 
Et voyant combien j'avais l'air d'admirer Bergotte, Swann qui ne parlait 
jamais des gens qu'il connaissait nt, par bonté, une exception et me 
dit: 

— « Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous fsire plaisir qu'il 
écrive un mot en tête de vptre volume, je pourrais le lui demander. » 
Je n'osai pas accepter mais posai à Sv/ann des questions sur Bergotte. 
Est-ce que vous pourriez me dire quel est l'acteur qu'il préfère ? » 

— « L'acteur, je ne sais pas. Mais je sais qu'il n'égale aucun artiste 
homme à la Berma qu'il met au-dessus de tout. L'avez-vous entendue ? » 

— « Non monsieur, mes parents ne me permettent pas d'aller au 
théâtre. » 

— « C'est malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans 
Phèdre, dans le Cid, ce n'est qu'une ?\ctrice si vous voulez, mais vous 
savez je ne crois pas beaucoup à la « hiérarchie ! » des arts ; (et je remar- 
quai comme cela m'avait souvent frappé dans ses conversations avec 
les sœurs de ma grand'mère que quand il parlait de choses sérieuses, 
quand il employait une expression qui semblait impliquer une opinion 
sur un sujet important, il avait soin de l'isoler dans une intonation 
spéciale, machinale et ironique, comme s'il l'avait mise entre guille- 
mets, semblant ne pas vouloir la prendre à son compte, et dire : « la 
hiérarchie, vous savez, comme disent les gens ridicules » ? Mais alors, 
si c'était ridicule, pourquoi disait-il la hiérarchie ?) Un instant après il 
ajouta : « Cela vous donnera une vision aussi noble que n'importe quel 
chef-d'œuvre, je ne sais pas moi... que » — et il se mit à rire « les Reines 
de Chartres ! » Jusque-là cette horreur d'exprimer sérieusement son 
opinion m'avait paru quelque chose qui devait être élégant et parisien 
et qui s'opposait au dogmatisme provincial des sœurs de ma grand'- 
cnère ; et je sc'^'^'^nnais aussi que c'était une des formes de l'esprit 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDIT, 

dans la coterie où vivait Swann et où par réaction sur le lyrisme des gêné-; 
rations antérieures on réhabilitait à l'excès les petits faits précis, réputés 
vulgaires autrefois, et on proscrivait les « phrases ». Mais maintenant 
je trouvais quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann 
en face des choses. Il avait l'air de ne pas oser avoir une opinion et 
de n'être tranquille que quand i] pouvait donner méticuleusernent des 
renseignements précis. Mais il ne se rendait donc pas compte que 
c'était professer l'opinion, postuler, que rcxactitude de ces détails 
avait de l'importance. Je repensai alors à ce dîner où j'étais si triste 
parce que maman ne devait pas monter dans ma chambre et où il 
avait dit que les bals chez la princesse de Léon n'avaient aucune 
importance. Mais c'était pourtant à ce genre de plaisirs qu'il employait 
sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle autre vie réser- 
vait-il de dire enfin sérieusement ce qu'il pensait des choses, de for- 
muler des jugements qu'il pût ne pas mettre entre guillemets, et de ne 
plus se livrer avec une politesse pointilleuse à des occupations dont il 
professait en m.ême temps qu'elles sont ridicules. Je remarquai aussi 
dans la façon dont Swann ma parla de Bergotte quelque chose qui en 
revanche ne lui était pas particulier mais au contraire était dans ce 
temps-là commun à tous les admirateurs de l'écrivain, à l'amie de ma 
mère, au docteur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte : 
« C'est un charmant esprit, si particulier, il a une façon à lui de dire les 
choses un peu cherchée, mais si agréable. On n'a pas besoin de voir la 
signature, on reconnaît tout de suite que c'est de lui. » Mais aucun 
n'aurait été jusqu'à dire : « C'est un grand écrivain, il a un grand talent. » 
Ils ne disaient même pas qu'il avait du talent. Ils ne le disaient pas 
parce qu'ils ne le savaient pas. Nous sommes très longs à reconnaître 
dans la physionomie particulière d'un nouvel écrivain le modèle qui 
porte le nom de « grand talent » dans notre musée des idées générales. 
Justement parce que cette physionomie est nouvelle nous ne la trouvons 
pas tout à fait ressemblante k ce que nous appelons talent. Nous disons 
plutôt originalité, charme, délicatesse, force ; et puis un jour nous nous 
rendons compte que c'est justement tout cela le talent. 

— « Est-ce qu'il y a des ouvrages de Bergotte où il ait parlé de la 
Berma ? » demandai-je à M. Swann. 

— Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle doit être 
épuisée.Ily a peut-être eu cependant une réimpression. Je m'informerai. 
Je peux d'ailleurs demander à Bergotte tout ce que vous voulez, 
il n'y a pas de semaine dans l'année où il ne dîne à la !maison. C'est le, 

94 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

grr.ncî ami de ma fille. Ils vont ensemble visiter les vieilles villes, les ^ 
cathédrales, les châteaux. 

Comme je n'cvais aucune notion sur la hiérarchie sociaJe, depuis 
longtemps l'impossibilrcé que mon père trouvait à ce que nous fréquen- 
tions Mme et Mlle Swann avait eu plutôt pour eûet, en me faisant ima- 
giner entre elles et nous de grandes distances, de leur donner à mes 
yeux du prestige. Je regretta'is que ma mère ne se teignît pas les che- 
veux et ne se mit pas C2 rouge aux lèvres comme j'avais entendu dire \ 
par notre voisine Mme Sczerat que Mme Sv/ann le faisait pour plaire, \ 
non à son mari, mais à M. de Charlus, et je pensais que nous devions être 
pour elle un objet de mépris, ce qui me peinait surtout à cause de 
Mlle Swann qu'on m'avait dit être une si jolie petite fiîle et à laquelle 
je rêvais souvent en lui prêtant chaque fois un même visage arbitraire 
et charmant. Mais ouand j'eus appris ce jour-là que N'Aie Swann était 
un être d'une condition si rare, baignant comme dans son élément 
naturel au milieu de tant de privilèges, que quand elle demandait à ses 
parents s'il y avait quelqu'un à dîner, on lui répondait par ces syllabes 
remplies de lumière, par le nom de ce convive d'or qui n'était pour elle 
qu'un vieil ami de sa famille : Bergotte ; que, pour elle, la causerie 
intime à table, ce qui correspondait à ce qu'était pour moi la conver- 
sation de ma grand'tante, c'était des paroles de Bergotte sur tous ces 
sujets qu'il n'avait pu aborder dans ses livres, et sur lesquels j'aurais 
voulu l'écouter rendre ses oracles ; et qu'enfin, quand elle allait visiter 
des villes, il chemmait à côté d'elle, inconnu et glorieux, comme les 
Dieux qui descendaient au milieu des mortels ; alors je sentis en même 
temps que le prix d'un être comme K4île Swann, com^bien je lui paraî- 
trais grossier et ignorant, et j'éprouvai si vivement la douceur et l'im- 
possibilité qu'il y aurait pour moi à être son ami, que je fus rempli à 
la fois de désir et de désespoir. Le plus souvent maintenant quand je 
pensais à elle, je la voyais devant le porche d'une cathédrale, m'expli- 
quant la signification des statues, et, avec un sourire qui disait du bien 
de moi, me présentant comm^ son ami, à Bergotte. Et toujours le 
charme de toutes lesidées que faisaient naÎLreen moi les cathédrales, le 
charme des coteaux cle l'Ile-de-France et des plaines de la Normandie 
faisait refluer ses reflets sur l'image que je me formais de Mile Swann : 
c'était être tout prêt à l'aimer. Que nous croyions qu'un être participe 
à une vie inconnue où son amour nous ferait pénétrer, c'est, de tout 
ce qu'exige l'amour pour naître, ce à quoi il tient le plus, et qui lui fait 
faire son marché du reste. Même les femmes qui prétendent ne juger 



O 



 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

un homme que sur son physique, voient en ce physique l'émanation 
d'une vie spéciale. C'est pourquoi elles aiment les militaires, les pom- 
piers ; l'uniforme les rend moins difficiles pour le visage ; elles croient 
baiser sous la cuirasse un cœur différent, aventureux et doux ; et un 
jeune souverain, un prince héritier, pour faire les plus flatteuses con- 
quêtes, dans les pays étrangers qu'il visite, n'a pas besoin du profil 
régulier qui serait peut-être indispensable à un coulissier. 

Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand'tahte n'aurait pas 
compris que je fisse en dehors du dimanche, jour où il est défendu de 
s'occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait pas, (un jour de semaine, 
elle m'aurait dit « comment tu t amuses encore à lire, ce n'est pourtant 
pas dimanche » en donnant au mot amusement le sens d'enfantillage 
et de perte de temps), ma tante Léonie devisait avec Françoise en atten- 
dant l'heure d'Eulalie. Elle lui annonçait qu'elle venait de voir passer 
Mme Gjupil « sans parapluie, avec la robe de soie qu'elle s'est fait faire 
à Châteaudun. Si elle a loin à aller avant vêpres elle pourrait bien la 
faire saucer ». 

— « Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut-être non) » disait 
Françoise pour ne pas écarter définitivement la possibilité d'une alter- 
native plus favorable. 

— « Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait 
penser que je n'ai point su si elle était arrivée à l'église après l'éléva- 
tion. Il faudra que je pense à le demander à Eulalie... Françoise, regar- 
dez-moi ce nuage noir derrière le clocher et ce mauvais soleil sur les 
ardoises, bien sûr que la journée ne se passera pas sans pluie. Ce n'était 
pas possible que ça reste comme ça, il faisait trop chaud. Et le plus tôt 
sera le mieux, car tant que l'orage n'aura pas éclaté, mon eau de Vichy 
ne descendra pas, ajoutait ma tante dans l'esprit de qui le désir de hâter 
la descente de l'eau de Vichy l'emportait infiniment sur la crainte de 
voir Mme Goupil gâter sa robe. » 

— « Peut-être, peut-être. » 

— « Et c'est que, quand il pleut sur la place, il n'y a pas grand abri ». 

— « Comment, trois heures ? s'écriait tout à coup ma tante en 
pâlissant, m.ais alors les vêpres sont commencées, j'ai oublié ma pepsine ( 
Je comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait sur 
l'estomac. » 

Et se précipitant sur un livre de messe relié en velours violet, monté 
d'or, et d'où, dans sa hâte, elle laissait s'échapper de ces images, bor- 



DU COTE DE CHEZ SWANN 
<Iées d un bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui marquent les 
pages dca fêtes, ma tante, tout en avalant ses gouttes commençait à lire 
au plus vite les textes sacrés dont l'intelligence lui était légèrement 
obscurcie par l'incertitude de savoir si, prise aussi longtemps après 
1 eau de Vichy, la pepsine serait encore capable de la rattraper et de la 
laire descendre. «Trois heures, c'est incroyable ce que le temps passe ! » 
Un petit coup au carreau," comme si quelque chose l'avait heurté, 
suivi d'une ample chute légère comme de grains de sable qu'on eût 
laissé tomber d'une fenêtre au-dessus, puis la chute s'étendant, se 
réglant, adoptatit un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innom- 
bre bîe, universelle : c'était la pluie. 

— 8 Eh bien ! Françoise, qu'est-ce que je disais ? tZe que cela 
tombe ! Mais je crois que j'ai entendu le grelot de la porte du jardin, 
allez donc voir qui est-ce qui peut être dehors par un temps pareil. » 

Françoise revenait : 

— <> C'est Mme Amédée (ma grand'mère) qui a dit qu'elle allait 
faire un tour. Ça pleut pourtant fort. » 

— Cela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au 
ciel. J'ai toujours dit qu'elle n'avait point l'esprit fait comme tout le 
monde. J'aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce 
moment. 

— Mme Amédée, c'est toujours tout l'extrême des autres, disait 
Françoise avec douceur, réservant pour le moment où elle serait seule 
avec les autres domestiques, de dire qu'elle croyait ma grand'mère un 
peu « piquée ». 

— Voilà le salut passé î Eulalie ne viendra plus, soupirait ma tante ; 
ce sera le temps qui lui aura fait peur. » 

— « Mais il n'est pas cinq heures, madame Octave, il n'est que quatre 
heures et demie. » 

— Que quatre heures et demie ? et j'ai été obligée de relever les 
petits rideaux pour avoir un méchant rayon de jour. A quatre heures et 
demie ! Huit jours avant les Rogations ! Ah ! ma pauvre^ Françoise, 
il faut que le bon Dieu soit bien en colère après nous. Aussi, le monde 
d'aujourd'hui en fait trop 1 Comme disait mon pauvre Octave, on a 
trop oublié le bon Dieu et il se venge. 

Une vive rougeur animait les joues de ma tante, c'était Eulalie. Mal- 
heureusement, à peine venait-elle d'être introduite que Françoise 
rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle-même à 
l'unisson de la joie qu'elle ne doutait pas que ses paroles allaient causer 

9? 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

à ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgré l'emploi du 
style inclirect, elle rapportait, en bonne domestique, les paroles mêmes 
dont avait daigné se servir le visiteur : 

— « M. le Curé serait enchanté, ravi, si Madame Octave ne repose 
pas et pouvait le recevoir. M, le Curé ne veut pas déranger. M. le Curé 
est en bas, j'y ai dit d'entrer dans la salle. » 

En réalité, les visites du curé ne faisaient pas à ma tante un aussi 
grand plaisir que le supposait Françoise et l'air de jubilation dont celle- 
ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois qu'elle avait à lan- 
n.9ncer ne répondait pas entièrement au sentiment de la malade. Le 
curé (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé davan- 
tage car s'il n'entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup d'étymo- 
logies), habitué à donner aux visiteurs de marque des renseignements 
sur l'église, (il avait même l'intention d'écrire un livre sur la paroisse 
de Combray), la fatiguait par des explications infinies et d'ailleurs tou- 
jours les mêmes. Mais quand elle arrivait ainsi juste en même temps que 
celle d'Eulalie, sa visite devenait franchement désagréable à ma tante. 
Die eût mieux aimé bien profiter d'Eulalie et ne pas avoir tout le 
monde à la fois. Mais elle n'osait pas ne pas recevoir le curé et faisait 
seulement signe à Eulalie de ne pas s'en aller en même temps que lui, 
qu'elle la garderait un peu seule quand il serait parti. 

— « Monsieur le Curé, qu'est-ce que l'on me disait, qu'il y a un 
artiste qui a installé son chevalet dans votre église pour copier un vitrail. 
Je peux dire que je suis arrivée à mon âge sans avoir jamais entendu 
parler d une chose pareille ! Qu'est-ce que le monde aujourd'hui va 
donc chercher ! Et ce qu'il y a de plus vilain dans l'église ! » 

— « Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est ce qu'il y a de plus vilain, 
car s'il y a à Saint-Hilaire des parties qui méritent d'être visitées, il y en 
a d'autres qui sont bien vieilles, dans ma pauvre basilique, la seule de 
tout le diocèse qu'on n'ait même pas restaurée ! Mon Dieu, le porche 
est sale et antique, mais enfin d'un caractère majestueux ; passe même 
pour les tapisseries d'Elsther dont personnellement je nu donnerais 
pas deux sous, mais qui sont placées par les connaisseurs tout de suite 
après celles de Sens. Je reconnais d'ailleurs, qu'à côté de certainsdétails 
un peu réalistes, elles en présentent d'autres qui témoignent d'un véri- 
table esprit d'observation. Mais qu'on ne vienne pas ma parler des 
vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des fenêtres qui ne donnent 
pas de jour ei. trompwTit même la vue par ces reflets d'une couleur 
que je jg^c saurais définir, dans une église où il n'y a pas deux 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

dalles qui soient au même niveau et qu'on se refuse à me remplacer 
sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray et 
des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les 
ancêtres directs du Duc de Guermantes d'aujourd'hui et aussi de la 
Duchesse puisqu'elle est une demoiselle de Guermantes qui a épousé 
son cousin. » (Ma grand'mère qui à force de se désintéresser des per- 
sonnes finissait par confondre tous les noms, chaque fois qu'on pro- 
nonçait celui de la Duchesse de Guermantes prétendait que ce devait 
être ime parente de Mme de Villeparisis. Tout le monde éclatait de 
rire ; elle tâchmt de se défendre en alléguant une certaine lettre de faire 
part : « Il me semblait me rappeler qu'il y avait du Guermantes là- 
dedans. » Et pour une fois j'étais avec les autres contre elle, ne pouvant 
admettre qu'il y eût un lien entre son amie de pension et la dcscendant-e 
de Geneviève de Brabant. ) — « Voyez Roussainville, ce n'est plus 
aujourd'hui qu'une paroisse de fermiers, quoique dans l'antiquité cette 
localité ait dû un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et 
des pendules. (Je ne suis pas certain de rét>'rnologie de Roussainville. 
Je crcHrais volontiers que le nom primitif était Rouviîle {Radulfi villa) 
comme Châteauroux {Castrum Radulfi) mais je vous parlerai de cela 
une autre fois. Hé bien ! l'église a des vitraux superbes, presque tous 
modernes, et cette imposante Entrée de Loais-Philippe à Combray 
qui serait mieux à sa place à (xsmbray même, et qui vaut, dit-on, la 
fameuse verrière de Chartres. Je voyais mên>e hier le frère du docteur 
Percepied qui est amateur et qui la regarde comme d'un plus beau 
travail. 

« Mais, comme je le lui disais à cet artiste qui semble du reste 
très poli, qui est paraît-il un véritable virtuose du pinceau, que lui 
trouvez-vous donc d'extraordinaire à ce vitrail, qui est encore un peu 
plus sombre que les autres ? » 

— « Je suis sûre que si vous le demandiez à Monseigneur, disait mol- 
lement ma tante qui commençait à penser qu'elle allait être fatiguée, 
il ne vous refuserait pas un vitrail neuf. » 

— « Comptez-y, madame Octave, répondait le curé. Mais c'est juste- 
ment Monseigneur qui a attaché le grelot à cette malheureuse verrière 
on prouvant qu'elle représente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes 
le descendant direct de Geneviève de Brabant qui était une demoiselle 
de Guermantes, recevant l'absolution de Saint-Hilaire. » 

— « Mais je ne vois pas où est Saint-Hilaire? 

— « Mais si, dans ie coin du vitrail vous n'avez jamais remarqué une 

99 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

dame en robe jaune ? Hé bien ! c'est Saint-Hilaire qu'on appelle aussi 
vous le savez, dans certaines provinces Saint-Illiers, Saint-Hélier, et 
même, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de scmcius 
Hilarius ne soitt pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont 
produites dans les noms des bienheureux. Ainsi vôtre patronne, ma 
bonne Eulaîie, sancfa Eulalia, savez-vaus ce qu'elle est devenue en 
Bourgogne ? Saint-Eloi tout simplement : elle est devenue un saint. 
Voyea-vous, Euîalie, qu'après votre mort on fasse de vous un, homme ? » 
— « Monsieur le curé a toujours le mot pour rigoler. » — « Le frère 
de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux mais qui, ayant perdu de 
bonne heure son père, Pépin 1 Insensé, mort des suites de sa maladie 
mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption d'une 
jeunesse à qui la discipline a manqué, dès que la figure d'un particu- 
lier ne lui revenait pas dans une ville, y faisait massacrer jusqu'au der- 
nier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit brûler l'église de 
Combray, la primitive église alors, celle que Théodebert, en quittant 
avec sa cour la maison de campagne qu'il avait près d'ici, à Thiberzy, 
(Theodderciacm), pour aller combattre les Burgondes, avait promis de 
bâtir au-dessus du tombeau de Saint-Hilaire si le Bienheureux lui 
procurait la victoire. Il n'en reste que la crypte où Théodore a dû vous 
faire descendre, puisque Gilbert brûla le reste. Ensuite il défit l'infor- 
tuné Charles avec l'aide de Guillaume le Conquérant Qe curé pronon- 
çait Guilôme) ce qui fait que beaucoup d'Anglais vienrient pour visiter. 
Mais il ne semble pas avoir su se concilier la synapathie des habitants 
de Combray, car ceux-ci se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui 
tranchèrent la tête. Du reste Théodore prête un petit livre qui donne 
les explications. 

« Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre église, 
c'est le point de vue qu'on a du clocher et qui est grandiose. Certaine- 
ment, pour vous qui n'êtes pas très forte, je ne vous conseillerais pas 
de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste la moitié du célèbre 
dôme de Milan. Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante, 
d'autant plus qu'on monte plié en deux si on ne veut pas se casser la 
tête, et on ramasse avec ses effets toutes les toiles d'araignées de l esca- 
lier. En tous cas il faudrait bien vous couvrir, ajoutait-il (sans aperce- 
voir l'indignation que causait à ma tante l'idée qu'elle fût capable de 
monter dans le clocher), car il fait un de ces courants d'air une fois 
arrivé là-haut î Certaines personnes aifirmsnt y avoir ressenti le froid 
de la mort. N'imparte, le dimanche il y a toujours des sociétés qui vien- 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

nent même de très loin peur admirer la beauté du panorama et qui s'en 
retournent enchantées. Tenez, dimanche prochain, si le temps se main- 
tient, vous trouveriez certainement du monde, comme ce sont les 
Rogations. Il faut avouer du reste qu'on jouit de là d'un coup d'oeil 
féerique, avec des sortes d'échappées sur la plaine qui ont un cachet 
tout particulier. Quand le temps est clair on peut distinguer jusqu à 
Verneuil. Surtout on embrasse à la fois des choses qu'on ne peut voir 
habituellement que l'une sans l'autre, comme le cours de la Vivonne 
et les fossés de Saint -Assise-lès-Combray, dont elle est séparée par un 
rideau de grands arbres, ou encore comme les différents canaux de 
Jouy-le-Vicomte {Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque 
fois que je suis allé à Jouy-le-Vicomte, j'ai bien vu un bout du canal, 
puis quand j'avais tourné une rue j'en voyais un autre, mais alors je ne 
voyais plus le précédent. J'avais beau les mettre ensemble par la pensée, 
cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher de Saint-Hilaire c est autre 
chose, c'est tout un réseau où la localité est prise. Seulement on ne dis- 
tingue pas d'eau, on dirait de grandes fentes qui coupent si bien la 
ville en quartiers, qu'elle est comme une brioche dont les morceaux 
tiennent ensemble mais sont déjà découpés. Il faudrait pour bien faire 
être à la fois dans le clocher de Saint-Hiîaire et à Jouy-le-Vicomte. » 

Le curé avait tellement fatigué ma tante qu'à peine était-il parti, 
elle était obligée de renvoyer Eulaîie. 

— « Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d'une voix faible, en tirant 
une pièce d'une petite bourse qu'elle avait à portée de sa main, voilà 
pour que vous ne m'oubliiez pas dans vos prières. » 

— « Ah ! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez 
bien que ce n'est pas pour cela que je viens ! » disait Eulalie avec la 
même hésitation et le même embarras, chaque fois, que si c'était la 
première, et avec une apparence de mécontentement qui égayait 
ma tante mais ne lui déplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant 
la pièce, avait un air un peu moins contrarié que de coutume, ma tante 
disait : 

— « Je ne sais pas ce qu'avait Eulalie ; je lui ai pourtant donné la 
même chose que d'habitude, elle n'avait pas l'air contente. » 

— Je crois qu'elle n'a pourtant pas à se plaindre, soupirait Françoise, 
qui avait une tendance à considérer comme de la menue monnaie tout 
ce que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et cotnme 
des trésors follement gaspillés pour une ingrate les piécettes mises 
chaque dimanche dans la main d'Euîalie, mais si discrètement que 

!Q1 



A, LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Françoise n'ainvait janiais à les voir. Ce n'est pas que l'argent que ma 
tante donnait à Eulalie, Françoise l'eût voulu pour elle. Elle jouissait 
suffisamment de ce que ma tante possédait, sachant que les richesses 
de la maîtresse du même coup élèvent et embellissent eaix yeux de tous 
sa servante ; et quelle, Françoise, était insigne et glorifiée dans Com- 
bray, Jouy-le-Vicomte et autres lieux, pour les nombreuses fermes de 
ma tante, les visites fréquentes et prolongées du curé, le nombre singu- 
lier des bouteilles d'eau de Vichy consommées. Elle n'était avare que 
pour ma tante ; si elle aveiit géré sa fortune, ce qui eût été son rêve, 
elle l'aurait préservée des entreprises d'autrui avec une férocité ma- 
ternelle. Elle n'aurait pourtant pas trouvé grand mal à ce que ma tante, 
qu'elle savait incurablement généreuse, se fût laissée aller à donner, 
si au moins ç avait été à des ridies. Peut-être pensait-elle que ceux-là, 
n'ayant pas besoin des cadeaux de ma tante, ne pouvaient être soupçon- 
nés de l'aimer à cause d eux. D'ailleurs offerts à des personnes d'une 
grande position de fortune, à Mme Sazerat, à M. Swann, à M. Legran- 
din, à Mme Goupil, à des personnes « de même rang » que ma tante et 
qui « allaient bien ensemble », ils lui apparaissaient comme faisant 
partie des usages de cette vie étrange et brillante des gens riches qui 
chassent, se donnent des bals, se font des visites et qu'elle admirait en 
souriant. Mais il n'en allait plus de même si les bénéficiaires de la géné- 
rosité de ma tante étaient de ceux que Françoise appelait « des gens 
comme moi, des gens qui ne sont pas plus que moi » et qui étaient 
ceux qu'elle méprisait le plus à moins qu'ils ne l'appelassent « Madame 
Françoise » et ne se considérassent comme étent « moins qu'elle ». 
Et quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante n'en faisait qu'à sa 
tête et jetait l'argent — Françoise le croyait du moins — pour des créa- 
tures indignes, elle commença à trouver bien petits les dons que ma 
tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées à 
Eulalie. Il n'y avait pas dans les environs de Combray de ferme si 
conséquente que Françoise ne supposât qu'Eulalie eût pu facilement 
l'acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. Il est vrai 
qu'Eulalie faisait la même estimation des richesses immenses et cachées 
de Françoise. Habituellement, quand Eulalie était partie, Françoise 
prophétisait sans bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais elle 
la craignait et se croyait tenue, quand elle était là, à \vi faire « bon 
visage ». Elle se rattrapait après son départ, sans la nommer jacmais à 
vrai dire, mais en proférant en oracles sibyllins» ou sentences Sun<s&t9c- 
tère général telles que celles de l'Eccl^iaste, mais dont l'application 

102 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

rre pouvait échapper à ma tante. Après avoir regardé par le coin ciu 
rideau si Eulalie avait refermé la porte : « Les personnes flatteuses 
savent se faire bien venir et ramasser les pépettes ; mai& p;îtience, le bon 
Dieu les punit tout par un beau jour », disait-elle avec le regard latéral 
et l'insinuation de Joas pensant exclusivement à Athaîie quand il dit : 

Le bonheur des méchants comme im torrent s'écoule. 

Mais quand le curé était venu aussi et que sa visite interminable 
avait épuisé les forces de ma tante, Françoise sortait de la chambre 
derrière Eulalie et disait : 

— « Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l'air beau- 
coup fatiguée. » 

Et ma tante ne répondait même pas, exhalant un soupir qui semblait 
devoir être le dernier, les yeux clos, comme morte. Mais à peine Fran- 
çoise était-elle descendue que quatre coups donnés avec la plus grande 
violence, retentissaient dans la maison et ma tante, dressée sur son lit 
criait : 

— « Est-ce qu'Eulalie est déjà partie ? Croyez-vous que j'ai oublié 
de lui demander si Mme Goupil était arrivée à la messe avant l'éléva- 
tion ! Courez vite après elle ! » 

Mais Françoise revenait n'ayant pu rattraper Eulalie. 

— « C'est contrariant, disait ma tante en hochant la tête. La seule 
chose importante que j'avais à lui demander ! »y/ 

Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours identique, dans 
la douce uniformité de ce qu'elle appelait avec un dédain afïecté et 
une tendresse profonde, son « petit traintrain ». Préservé par tout le 
monde, non seulement à la maison, où chacun ayant éprouvé l'inutilité 
de lui conseiller une meilleure hygiène, s'était peu à peu résigné à le 
respecter, mais même dans le village oîi, à trois rues de nous, l'embal- 
leur, avant de clouer ses caisses, faisait demander à Françoise si ma 
tante ne « reposait pas » — ce traintrain fut pourtant troublé une fois 
cette année-là . Comme un fruit caché qui serait parvenu à maturité 
sans qu'on s'en aperçût et se détacherait spontanément, survint une 
nuit la délivrance dé la fille de cuisine. Mais ses douleurs étaient into- 
lérables, et comme il n'y avait pas de sage-femme à Combray, Fran- 
çoise dut partir avant le jour en chercher une à Thiberzy. Ma tante, à 
cause des cris (delà fille de cuisine, ne put reposer, et Françoise, malgré* 
la courte distance, n'étant revenue que très tard, lui manqua beaucoup. 
Aussi, ma mère me dit-elle dans la matinée : « Monte donc voir si t| 

1Q3 



A LA RECHERCHÉ DU TEMPS PERDU 

tante na besoin de rien. » j'entrai dans la première pièce et, par la 
porte ouverte, vis ma tante, couchée sur le côté, qui dormait ; je l'en- 
tendis ronfler légèrem.ent. J'allais m'en aller doucement mais sans doute 
le bruît que j'avais fait était intervenu dans son sommeil et en avait 
« changé la vitesse », comme on dit pour les automobiles, car la musique 
du ronflement s'interrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis 
elle s'éveilla et tourna à demi son visage que ]e pus voir alors ; il expri- 
mait une sorte de terreur ; elle venait évidemment devoir un rêve 
affreux ; elle ne pouvait me voir de la façon dont elle était placée, et 
le restais là ne sachant si je devais m'avancer ou me retirer ; mais déjà 
elle semblait revenue au sentiment de la réalité et avait reconnu le 
mensonge des visions qui l'avaient effrayée ; un sourire de joie, de 
pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins 
cruede que les rêves, éclaira faiblement son visage, et avec cette habi- 
tude qu'elle avait prise de se parler à mi-voix à elle-même quand elle se 
croyait seule, elle murmura ^jrUieu soit loué ! nous n'avons comme 
tracas que la hlle de cuisine qui accouche, Voilà-t-il pas que je rêvais 
que mon pauvre Octave était ressuscité et qu'il voulait me faire faire 
une promenade tous les jours ! » Sa main se tendit vers son chapelet 
qui était sur la petite table, mais le sommeil recommençant ne lui laissa 
pas la force de l'atteindre : elle se rendormit, tranquillisée, et je 
sortis à pas de loup de la chambre sans qu'elle ni personne eût jamais 
appris ce que j'avais entendu. 

Quand je dis qu'en dehors d'événements très rares, comme cet 
accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune 
vanation, je ne parle pas de celles qui, se répétant toujours identiques 
à des intervalles réguliers, n'introduisaient au sein de l'uniformité 
qu une sorte d'uniformité secondaire. C'est ainsi que tous les samedis, 
comme Françoise allait dans l'après-midi au marché de Roussainville- 
le-Pin, le déjeuner était pour tout le monde, une heure plus tôt. Et ma 
tante avait si bien pris l'habitude de cette dérogation hebdomadaire 
à ses habitudes, qu'elle tenait à cette habitude-là autant qu'aux autres. 
Elle y était si bien « routinée », comme disait Françoise, que s'il lui 
avait frJlu un samedi, attendre pour déjeuner l'heure habituelle, cela 
1 eût autant « dérangée » que si elle avait dû, un autre jour, avancer son 
déjeuner à l'heure du samedi. Cette avance du déjeuner donnait d'ailleurs 
au samedi, pour nous tous, une figure particulière, indulgente, et assez 
sympathique. Au moment oii d'habitude on a encore une heure à 
Vivre avant la détente du repas, on savait q'ie, dans quelques seconde* 



DU COTÉ DE CHEZ SWANM 

on allait voir arriver des endives précoces, une omelette de faveur, un 
bifteck immérité. Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces 
petits événements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les 
vies tranquilles et les sociétés fermes, créent une sorte de lien national 
et deviennent ie thème favori des conversations, des plaisanteries, des 
récits exagères à plaisir ; il eût été ie noyau tout prêt pour un cycle 
légendaire si l'un de nous avait eu la tête épique. Dès le matin, avant 
d'être hahillés, sans raison, pour le plaisir d'éprouver la force de la 
solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordia- 
lité, avec patriotisme : « II n'y a pas de temps à perdre, n'oublions 
pas que c'est samedi ! » cependant que ma tante, conférant avec Fran- 
çoise et songeant que la journée serait plus longue que d'habitude, 
disait : « Si vous leur faisiez un beau morceau de veau, comme c'est 
samedi. » Si à dix heures et dem.ie un distrait tiiait sa montre en disant : 
« Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner », chacun était 
enchanté d'avoir à lui dire : « Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous 
oubliez que c'est samedi 'l » ; on en riait encore un quart d'heure 
après et on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour 
l'amuser. Le visage du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, 
le soleil, conscient que c'était samedi, flânait une heure de plus au haut 
du ciel, et quand quelqu'un, pensant qu'on était en retard pour la 
promenade, disait : « Comment, seulement deux heures ? » en voyant 
passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui ont l'habitude 
de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du 
repas de midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et blanche que 
le pêcheur même a abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant 
où ne restent que quelques nuages paresseux), tout le mionde en chcrur 
lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, c'est qu'on a déjeuné une 
heure plus tôt, vous savez bien que c'est samedi ! » La surprise d'un 
barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce 
qu'avait de particulier le samedi) qui, étant venu à onze heures pour 
parler à mon père, nous avait trouvés à table, était une des choses qui, 
dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise. Mais si elle trouvait 
amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous déjeunions 
plus tôt le samedi, elle trouvait plus comique encore (tout en sympa- 
thisant du fond du cœur avec ce chauvinisme étroit) que mon père, 
lui, n'eût pas eu l'idée que ce barbare pouvait l'ignorer et eût répondu 
sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la 
DJle à manger : « Mais voyons, c'est samedt"iv> Parvenue à ce point 

!05 J 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

de son récit, elle essuyait des larmes d'hilarité et pour accroître le 
plaisir qu'elle éprouvait, elle prolongeait le dialogue, inventait ce qu'a- 
vait répondu le visiteur à qui ce « samedi » n'expliquait rien. Et bien 
loin de nous plaindre de ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore 
et nous disions : « Mais il me semblait qu'il avait dit aussi autre chose. 
C'était plus long la première fois quand vous l'avez raconté. » Ma 
grand'tante elle-même laissait son ouvrage, levait la tête et regardait 
par-dessus son lorgnon. 

Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-là, pendant le 
mois de mai, nous sortions après le dîner pour aller au « mois de Marie ». 

Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, très sévère pour 
« le genre déplorable des jeunes gens négligés, dans les idées de l'époque 
actuelle », ma mère prenait garde que rien ne clochât dans ma tenue, 
puis on partait pour l'église. C'est au mois de Marie que je me souviens 
d'avoir commencé à aimer les aubépines.yN'étant pas seulement dans 
l'église, si sainte, mais oii nous avions fe droit d'entrer, posées sur 
l'autel même, inséparables des mystères à la célébration desquels 
elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des flambeaux et 
des vases sacrés leurs branches attachées horizontalement les unes aux 
autres en un apprêt de fête, et qu'enjolivaient encore les festons de 
leur feuillage sur lequel étaient semés à profusion, comme sur une traîne 
de mariée, de petits bouquets de boutons d'une blancheur éclatante. 
Mais, sans oser les regarder qu'à la dérobée, je sentais que ces apprêts 
pompeux étaient vivants et que c'était la nature elle-même qui, en creu- 
sant ces découpures dans les feuilles, en ajoutant l'ornement suprême 
de ces blancs boutons, avait rendu cette décoration digne de ce qui était 
à la fois une réjouissance populaire et une solennité mystique. Plus 
haut s'ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, rete- 
nant si négligemment comme un dernier et vaporeux atour le bouquet 
d'étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout 
entières, qu'en suivant, qu'en essayant de mimer au fond de moi le 
geste de leur efflorescence, je l'imaginais comme si c'avait été le mouve- 
ment de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles dimi- 
nuées, d'une blanche jeune fille, distraite et vive. M. Vinteuil était 
venu avec sa fille se placer à côté de nous. D une bonne famille, il 
avait été le professeur de piano des sœiirs de ma grand 'mère et quand, 
après la mort de sa femme et un héritage qu'il avait fait, il s'était retiré 
auprès de Combray, on le recevait souvent à la maison. Mais d'une pudi- 
bonderie excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann 

m 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

qui avait fait ce qu'il appelait « un mariage déplacé, dans le goût du 
jour ». Ma mère, ayant appris qu'il composait, lui avait dit par amabi- 
lité que, quand elle irait le voir, il faudrait qu'il lui fît entendre quelque 
chose de lui. M. Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il poussait 
ta politesse et la bonté jusqu'à de tels scrupules que, se mettant tou- 
jours à la place des autres, il craignait de4es ennuyer et de leur paraître 
égoïste s'il suivait ou seulement laissait deviner son désir. Le jour où 
mes parents étaient allés chez lui en visite, je les avais accompeignés, 
mais ils m'avaient permis de rester dehors, et comme la maison de 
M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d'un monticule buisson- 
neux, où je m'étais caché, je m'étais trouvé de plain-pied avec le salon 
du second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. Quand on était 
venu lui annoncer mes parents, j'avais vu M. Vinteuil se hâter de 
mettre en évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois 
mes parents entrés, il l'avait retiré et mis dans un coin. Sans doute avait- 
il craint de leur laisser supposer qu'il n'était heureux de les voir que 
pour leur jouer de ses compositions. Et chaque fois que ma mère était 
revenue à la charge au cours de la visite, il avait répété plusieurs fois 
« Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce n'est pas sa place », 
et avait détourné la conversation sur d'autres sujets, justement parce 
que ceux-là l'intéressaient moins. Sa seule passion était pour sa fille 
et ceHe-ci qui avait l'air d'un garçon paraissait si robuste qu'on ne 
pouvait s'empêcher de sourire en voyant les précautions que son 

[)ère prenait pour elle, ayant toujours des châles supplémentaires à 
ui jeter sur les épaules. Ma grand'mère faisait remarquer quelle 
expression douce, délicate, presque timide paasait souvent dans les 
regards de cette enfant si rude, dont le visage était semé de taches de 
son. Quand elle venait de prononcer une parole elle l'entendait avec 
l'esprit de ceux à qui elle l'avait dite, s'akrmait des malentendus 
possibles et en voyait s'éclairer, se découper comme par transparence, 
sous la figure hommasse du « bon diable », les traits plus fins d'une 
jeune fille éplor^^ 

Quand, au moment de quitter l'église, je m'agenouillai devant l'autel, 
je sentis tout d'un coup, en me relevant, s'échapper des aubépines une 
odeur amère et douce d'amandes, et je remarquai alors sur les fleurs 
de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que devait 
être cachée cette odeur comme sous les parties gratinées le goût d'une 
frangipane ou sous leurs taches de rousseur celui des joues de Mlle Vin- 
teuil. Malgré la silencieuse immobilité des aubépmes. cette intermit- 

107 



 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

tente odeur était comme le murmure de leur vie intense dont l'autel 
vibrait ainsi qu'une haie agreste visitée par de vivantes antennes, aux- 
quelles on pensait en voyant certaines étamines presque rousses qui 
semblaient avoir gardé la virulence printanière, le pouvoir irritant, 
d'insectes aujourd'hui métamorphosés en fleurs. 

Nous causions un moment avec M. Vinteuiî devant le porche en 
sortant de l'église. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient 
sur la place, prenait la défense des petits, faisait des secmons aux grands. 
Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait été contente 
de nous voir, aussitôt il semblait qu'en elle-même une sœur plus sen 
sible rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu nous 
faire croire qu'elle sollicitait d'être invitée chez nous. Son père lui jetait 
un max".teau sur les épaules, ils montaient dans un petit buggy qu'elle 
conduisait elle-même et tous deux retournaient à Montjouvam. Quant 
à nous, comme c'était le lendemain dimanche et qu'on ne se lèverait 
que pour la grand'messe, s'il faisait clair de lune et que l'air fût chaud, 
au lieu de nous faire rentrer directement, mon père, par amour de la 
gloire, nous faisait faire par le calvaire une longue promenade, que le 
peu d'aptitude de ma mère à s'orienter et à se reconnaître dans son che- 
nîin, lui faisait considérer comme la prouesse d'un génie stratégique. 
Parfois nous allions jusqu'au viaduc, dont les enjambées de pierre 
commençaient à la gare et me représentaient l'exil et la détresse hors 
du monde civilisé parce que chaque année en venant de Paris, on nous 
recommandait de faire bien attention, quand ce serait Combray, de ne 
pas laisser passer la station, d'être prêts d'avance car le train repartait 
au bout de deux minutes et s'enga,geait sur le viaduc au delà des pays 
chrétiens dont Combray miarquait pour moi l'extrême limite. Nous 
revenions par le boulevard de la gare, oii étaient les plus agréables 
villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune, comme 
Hubert Robert, semait ses degrés rompus de marbre blanc, ses jets 
d eau, ses grilles entr ou vertes. Sa lumière avait détruit le bureau du 
télégraphe, il n'en subsistait plus qu'une colonne à demi brisée, mais 
qui gardait la beauté d'une ruine immortelle. Je traînais la jambe, je 
tombais de som.meil, l'odeur des tilleuls qui embaumait m'apparais- 
sait comme une récompense qu'on ne pouvait obtenir qu'au prix des 
plus grandes fatiguas et qui n'en valait pas la peine. De grilles fort éloi 
gnées les unes des autres, des chiens réveillés par nos pas solitaire; 
faisaient alterner des aboiements comme il m'arrive encore quelquefoi 
'd'en entendre le soir, et entre lesquels dut venir (quand sur son empla 



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DU COTE DE CHEZ SWANN 

cément on créa le jardin public de Combray) se réfugier le boulevard 
de la gare, car, où que je me trouve, dès qu'ils commencent à retentir 
et à se répondre, je l'aperçois, avec ses tilleuls et son trottoir éclairé par 
la lune. 

Tout d'un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma mère : 
« Où sommes-nous ? » Epuisée par la marche, mais fière de lui, elle lui 
avouait tendrement qu'elle n'en savait absolument rien. Il haussait 
les épaules et riait. Alors, comme s'il l'avait sortie de la poche cle son 
veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite porte 
de derrière de notre jardin qui était venue avec le coin de la rue du 
Saint-Elsprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma mère 
lui disait avec admiration : « Tu es extraordinaire ! ». Et à partir de cet 
instant, je n avais plus un seul pas à faire, le sol marchait pour moi dans 
ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé d'être accom- 
pagnés d attention volontaire : l'Habitude venait de me prendre dans 
ses bras et me portait jusqu'à mon lit comme un petit enfant. 

Si la journée du samedi, qui commençait une heure plus tôt, et où 
elle était privée de Françoise, passait plus lentement qu'une autre 
pour ma tante, elle en attendait pourtant le retour avec impatience 
jdepuis le commencement de la semaine, comme contenant toute la 
[nouveauté et la distraction que fût encore capable de supporter son 
corps affaibli et maniaque. Et ce n'est pas cependant qu'elle n'aspirât 
parfois à quelque grand changement, qu'elle n'eût de ces heures 
d exception où Ton a soif de quelque chose d'autre que ce qui est, et 
où ceux que le manque d'énergie ou d'imagination empêche de tirer 
d'eux-mêmes un principe de rénovation, demandent à la minute qui 
vient, au facteur qui sonne, de leur apporter du nouveau, fût-ce du 
pire, une émotion, u»e douleur ; où la sensibiHté, que le bonheur a fait 
aire comme une harpe oisive, veut résonner sous une main, même 
jrutale, et dût-dic en être brisée ; où la volonté, qui a si difficilement 
conquis le droit d'être livrée sans obstacle à ses désirs, à ses peines, 
voudrait jeter les rênes entre les mains d'événements impérieux, fussent- 
ils cruels. Sans doute, comme les forces de ma tante, taries à la moindre 
fatigue, ne \m revenaient qu^s goutte à goutte au sein de son repos, le 
réservoir était très long à remplir, et il se passait des mois avant qu'elle 

ût ce léger trop-pleiixjue d'autres dérivent dans l'activité et dont elle 
était incapable de savoir et de décider comment user. Je ne doute pas 
qu'alors, — comme le d&ir de la remplacer par des pommes de terre 

m 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

béchamel finissait au bout de quelque temps par naître du plaisir m«ne 
que lui causait le retour quotidien de la purée dont elle ne se « fatiguak » 
pas, — elle ne tirât de l'accumulation de ces jours monotones auxquels 
elle tenait tant, l'attente d'un cataclysme domestique limité à la d«irée 
d'un moment mais qui la forcerait d'accomplir xme fois pour toutes un 
de ces changements dont elle reconnaissait qu'ils lui seraient s^utaires 
et auxquels elle ne pouvait d'elle-même se décider. Elle nous aimait 
véritablement, elle autait eu plaisir à nous pleurer ,* survenant k un 
moment où elle se sentait bien et n'était pas en sueur, la nouvelle que 
la maison était la proie d'un incendie où nous avions déjà tous péri et 
qui n'allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais 
auquel elle aurait eu tout le temps d'échapper sans se presser, à condi- 
tion de se lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme 
unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long 
regret toute sa tendresse pour nous, et d'être la stupéfaction du village 
en conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde debout, 
celui bien plus précieux de la forcer au bon moment, sans temps à 
perdre, sans possibilité d'hésitation énervante, à aller passer l'été dans 
sa jolie ferme de Mirougrain, où il y avait une chute d'eau. Comme 
n'était jamais survenu aucun événement de ce genre, dont elle méditait" 
certainement la réussite quand elle était seule absorbée dans ses innom- 
brables jeux de patience (et qui l'eût désespérée au premier commence- 
ment de réalisation, au fwemier de ces petits faits imprévus, de cette 
parole annonçant une meuvaise nouvelle et dont on ne peut plus jamais 
oublier l'accent, de tout ce qui porte l'empreinte de la mort réelle, bien 
différente de sa possibilité logique et abstraite), elle se rabattait pour 
rendre de temps à temps sa vie plus intéressante, à y introduire des 
péripéties imaginaires qu'elle suivait avec passion. Elle se plaisait à 
supposer tout d'un coup que Françoise la volait, qu'elle recourait à la 
ruse pour s'en assurer, la prenait sur le fait ; habituée, quand elle fai- 
sait seule des parties de cartes, à jouer à la fois son jeu et le jeu de son 
adversaire, elle se prononçait à elle-même les excuses embarrassées de 
Françoise et y répondait avec tant de feu et d'indignation que l'un de 
nous, entrant à ces moments-là, la trouvait en nage, les yeux étince- 
lants, ses faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve. Fran- 
çoise entendit peut-être parfois de la chambre voisine de mordants 
sarcasmes qui s'adressaient à elle et dont l'invention n'eût pas soulag< 
suffisamment ma tante s'ils étaient restés à l'état purement immatériel 
et si en les murmurant à mi-voix elle ne leur eût donné plus de réalité 

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DU COTE DE CHEZ SWANN 
Quelquefois, ce « spectacle dans un lit » ne suffisait même pas à ma tante, 
elle voulait faire jouer ses pièces. Alors, un dimanche, toutes portes 
mystérieusement fermées, elle confiait a Eulalie ses doutes sur la pro- 
bité de Françoise, son intention de se défaire d'elle, et une autre foir , à 
Françoise ses soupçons de l'infidélité d'Eulalie à qui la porte serait 
bientôt fermée ; quelques jours après elle était dégoûtée de sa confidente 
de la veille et racoquinée avec le traître, lesquels d'ailleurs, pour la 
prochaine représentation, échangeraient leurs emplois. Mais les soup- 
çons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie, n'étaient qu'un feu de 
paille et tombaient vite, faute d'aliment, Eulalie n'habitant pas la mai- 
son. Il n'en était pas de même de ceux qui concernaient Françoise, que 
ma tante sentait perpétuellement sous le même toit qu'elle, sans que, 
par crainte de prendre froid si elle sortait de son lit, elle osât descendre 
à la cuisine se rendre compte s'ils étaient fondés. Peu à peu son esprit 
a'eut plus d'autre occupation que de chercher à deviner ce qu'à chaque 
moment pouvait faire, et chercher à lui cacher, FrançoisS^Elle remar- 
quait les plus furtifs mouvements de physionomie de ceîîe-ci, une con- 
tradiction dans ses paroles, un désir qu'elle semblait dissimuler. Et elle 
lui montrait qu'elle l'avait démasquée, d'un seul mot qui faisait pâlir 
Françoise et que ma tante semblait trouver, à enfoncer au cœur de la 
malheureuse, un divertissement cruel. Et le dimanche suivant, une révé- 
lation d'Eulalie, — comme ces découvertes qui ouvrent tout d'un coup 
un champ insoupçonné à une science naissante et qui se traînait dans 
l'ornière, — prouvait à ma tante qu'elle était dans ses suppositions bien 
au-dessous de la vérité. « Mais Françoise doit le savoir maintenant que 
vous y avez donné une voiture. » — « Que je lui ai donné une voiture 1 » 
s'écriait ma tante. — « Ah 1 mais je ne sais pas, moi, je croyais, je l'avais 
vue qui passait maintenant en calèche, fière comme Artaban,pour aller 
au marché de Roussainville. J'avais cru que c'était Mme Octave qui lui 
avait donné. » Peu à peu Françoise et ma tante, comme la bête et le 
chasseur, ne cessaient plus de tâcher de prévenir les ruses l'une de 
l'autre. Ma mère craignait qu'il ne se développât chez Françoise une 
véritable haine pour ma tante qui l'offensait le plus durement qu'elle 
le pouvait. En tous cas Françoise attachait de plus en plus aux moindres 
paroles, aux moindres gestes de ma tante une attention extraordinaire. 
Quemd elle avait quelque chose à lui demander, elle hésitait longtemps 
sur la manière dont elle devait s'y prendre. Et quand elle avait proféré 
sa requête, elle observait ma tante à la dérobée, tâchant de deviner dans 
l'aspect de sa figure ce que celle-ci avait pensé et déciderait. Et ainsi 

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 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

— tandis que quelque artiste lisant les Mémoires du XVIî® siècle, et 
désirant de se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie 
en se fabriquant une généalogie qui le fait descendre d'une famille 
historique ou en entretenant une correspondance avec un des souve- 
rains actuels de l'Europe, tourne précisément le dos à ce qu'il a le tort 
de chercher sous des formes identiques et par conséquent mortes, — 
une vieille dame de province qui ne faisait qu'obéir sincèrement à 
d'irrésistibles manies et à une méchanceté née de l'oisiveté, voyait sans 
avoir jamais pensé à Louis XIV, les occupations les plus insignifiantes 
ae sa journée, concernant son lever, son déjeuner, son repos, prendre 
par leur singularité despotique un peu de l'intérêt de ce que Saint- 
Simon appelait la « mécanique » de la vie à Versailles, et pouvait croire 
aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou de hauteur 
dans sa physionomie, étaient de la part de Françoise l'objet d'un com- 
mentaire aussi passionné, aussi craintif que l'étaient le silence, la bonne 
humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou même les plus grands 
seigneurs, lui avaient remis une supplique, au détour d'une allée, à 
Versailles. 

Un dimanche, où ma tante avait eu la visite simultanée du curé et 
d'Eulalie, et s'était ensuite reposée, nous étions tous montés lui dire 
bonsoir et maman iwi adressait ses condoléances sur la mauvaise chance 
qui amenait toujours ses visiteurs à la même heure : 

— « Je sais que les choses se sont encore mal arrangées tantôt, 
Léonie, lui dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre monde à la 
fois. » 

Ce que ma grand'tante interrompit par : « Abondance de biens... » 
car depuis que sa fille était malade elle croyait devoir la remonter en 
lui présentant toujours tout par le bon côté. Mais mon père prenant la 
parole : 

— « Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est réunie 
pour vous faire un récit sans avoir besoin de le recommencer à chacun. 
J ai peur que nous ne soyons fâchés avec Legrandin : il m. a à peine dit 
bonjour ce matin. » 

Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père, car j'étais juste- 
ment avec lui après la messe quand nous avions rencontré M. Legran- 
dm, et je descendis à la cuisine demander le menu du dîner qui tous les 
jours me distrayait comme les nouvelles qu'on lit dans un journal et 
m excitait à la façon d'un programme de fête. Comme M. Legrandin 
avait passé près de nous en sortant de l'église, marchant à côté d'une 

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DU COTE DE CHEZ SWANN 

châtelaine du voisinage que nous ne connaissions que de vue, mon père 
avait fait un salut à la fois amical et réservé, sans que nous nous arrê- 
tions ; M. Legra-ndin avait à peine répondu, d'un air étonné, comme s'il 
ne nous reconnaissait pas, et avec cette perspective du regard particu- 
lière aux personries qui ne veulent pas être aimables et qui, du fond 
subitement prolongé de leurs yeux, ont l'air de vous apercevoir comme 
au bout d'une route interminable et à une si grande distance qu'elles 
se contentent de vous adresser un signe de tête minuscule pour le pro- 
portionner à vos dimensions de marionnette. 

Or, la dame qu'accompagnait Legrandin était une personne vertueuse 
et considérée ; il ne pouvait être question qu'il fût en bonne fortune 
et gêné d'être surpris, et mon père se demandait comment il avait pu 
mécontenter Legrandin. « Je regretterais d'autant plus de le savoir 
fâché, dit mon père, qu'au milieu de tous ces gens endimanchés il a, 
avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu 
apprêté, de si vraiment simple, et un air presque ingénu qui est tout 
à fait sympathique. '> Mais le conseil de famille fut unanimement d'avis 
que mon père s'était fait une idée, ou que Legrandin, à ce moment-là, 
était absorbé par quelque pensée. D'ailleurs la crainte de mon père fut 
dissipée dès le lendemain soir. Comme nous revenions d'une grande 
promenade, nous aperçûmes près du Pont-Vieux Legrandin, qui à cause 
des fêtes, restait plusieurs jours à Combray. Il vint à nous la main 
tendue : « Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce 
vers de Paul Desjardins : 

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu 

N'est-ce pas la fine notation de cette heure-ci ? Vous n'avez peut- 
être jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant ; aujourd'hui il 
se mue, me dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps un aqua- 
relliste limpide... 

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu... 

Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami ; et même à 
l'heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs, où 
la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant du 
côté du ciel. » Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps les 
yeux à l'horizon, « Adieu, les camarades », nous dit-il tout à coup, et 
il nous quitta. 
A cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était 

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A LA RECHERCHE t)U TEMPS PERDU 

déjà commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature 
devenues ses aides, comme dans les féeries où les géants se font enga- 
ger comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des 
pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs- 
d'œuvre culinaires d'abord préparés dans des récipients de céramistei 
qui allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissoanières. 
aux terrines pour le gihier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème 
en passant par une collection complète de casseroles de toutes dimen- 
sions. Je m'arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venéût de les 
écosser, les petits pois alignés et nombres comme des billes vertes dans 
un jeu ; mais mon ravissement était devant les asperges, trempées 
d'outremer et de rose et dont l'épi, finement pignoché de mauve et 
d'azur, se dégrade insensiblement jusqu'au pied, — encore souillé 
pourtant du sol de leur plant, — par des irisations qui ne sont pas de 
la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les déli- 
cieuses créatures qui s'étaient amusées à se métamorphoser en légumes 
et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, lais- 
saient apercevoir en ces couleurs naissantes d'aurore, en ces ébauches 
d'arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse 
que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner 
où j'en avais mangé, elles jouaiient, dans leurs farces poétiques et gros- 
sières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre 
en un vase de parfum. 

La pauvre Charité de Giotto, comme l'appelait Swann, chargée par 
Françoise de les « plumer », les avait près d'elle dans une corbeille, son 
air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la 
terre ,* et les légères couronnes d'azur qui ceignaient les asperges au- 
dessus de leurs tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile par 
étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front 
ou piquées dans la corbeille de la Vertu de Padoue. Et cependant, 
Françoise tournait à la broche un de ces poulets, comme elle seule 
savait en rôtir, qui avaient porté loin dans Combray l'odeur de ses 
mérites, et qui, pendant qu'elle nous les servait à table, faisaient pré- 
dominer la douceur dans ma conception spéciale de son caractère, 
l'arôme de cette chair qu'elle savait rendre si onctueuse et si tendre 
n'étant pour moi que le propre parfum d'une de ses vertus. 

Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de 
famille sur la rencontre de L.egrandin, je descendis à la cuisine, était 
,un de ceux où la Chirilé de Giotto, très malade de son accouchement 

\\i 



DU COTÉ DE CHEZ SWâNM 

récent, ne pouvait se lever ; Françoise, n'étant plus aidée, était en 
retard. Quand je fus en bas, elle était en train, dans l'arrière-cuisine 
qtii donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance 
désespérée et bien naturelle, mais accompagnée p&t Françoise hors 
d'elle, tandis qu'elle cherchait à lui fendre le cou sous l'oreille, des cris 
de « sale bête ! sale bête ! », rnetlait la sainte douceur et l'onction de 
notre servante un peu moins en lumière qu'il n'eût fait, au dîner du 
iendeniiûiî, par sa peau brodée d'or comme une chasuble et son jus 
précieux égoutté d'un ciboire. Quand il fut mort, Françoise recueillit 
le san^ qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de 
colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois : 
K Sale bê'ie î » Je remontai tout tremblant ; j'aurais voulu qu'on mit 
Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m'eût fait des boules aussi 
ïhaudes, du café aucsi parfumé, et même... ces poulets ?... Et en réa- 
lité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi. Car 
ma tante Léonie savait, — ce que j'ignorais encore, — que Françoise 
qui, pour sa fîlie, pour ses neveux, aurait donné sa vie sans une plamte, 
était pour d'autres êtres d'une dureté singulière. Malgré cela ma tante 
l'avait gardée, car si elle connaissait sa cruauté, elle appréciait son 
service, je m'aperçus peu à peu que la douceur, la componction, les 
vertus de Françoise cachaient des tragédies d'arrière- cuisine, comme 
l'histoire découvre que le règne des Rois et des Reines, qui sont repré- 
sentés les mains jointes dans les vitraux des églises, furent marqués 
d'incidents sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de 
sa parenté, les humains excitaient d'autant plus sa pitié par leurs 
malheurs, qu'ils vivaient plus éloignés d'elle. Les torrents de larmes 
qu'elle versait en lisant le journal sur les infortunes des mccnnus se 
tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était 
l'objet d'une façon un peu précise. Une de ces nuits qui suivirent 
l'accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise d'atroces coliques; 
maman l'entendit se plaindre, se leva et réveilla Fra>içoise qui, insen- 
sible, déclara que tous ces cris étaient une comédie, qu'elle voulait 
« faire la maîtresse ». Le médecin, qui craignait ces crises, avait mis un 
signet, dans un livre de médecine que nous avions, à la page où elles sont 
décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour trouver Tindication 
des premiers soins à donner. Ma mère envoya Françoise chercher le 
Hvre en lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet. Au bout 
dune heure, Françoise n'éuit pas revenue ; mat mère indignée cmt 
qu'elle s'était recoudiéc et me dit d'aller voir nioi-mê^îe daç5x k biblio- 

113 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

thèque. J'y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet 
marquait, lisait la description clinique de la crise et poussait des san- 
glots maintenant qu'il s'agissait d'une maîade-type qu'elle ne connais- 
sait pas. A chaque symptôme douloureux mentionné par l'auteur du 
traité, elle s'écriait ; « Hé là ! Sainte Vierge, est-il possible que le bon 
Dieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine ? 
Hé ! la pauvre ! » 

Mais dès que je l'eus appelée et qu'elle fut revenue près du lit de la 
Charité de G)otto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler ; elle ne put 
reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et d'attendrissement 
qu elle connaissait bien et que la lecture des journaux lui avait souvent 
donnée, ni aucun plaisir de même famille, dans l'ennui et dans l'irri- 
tation de s'être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine, et à la 
vue des mêmes souffrances dont la description l'avait fait pleurer, elle 
n'eut pKis que des ronchonnemenis de mauvaise humeur, même 
d'affreux sarcasmes, disant, quand elle crut que nous étions partis et 
ne pouvions plus l'entendre : « Elle n'avait qu'à ne pas faire ce qu'il 
faut pour ça ! ça lui a fait plaisir 1 qu'elle ne fasse pas de manières 
maintenant. Faut-il tout de même qu'un garçon ait été abandonné 
du bon Dieu pour aller avec ça. Ah ! c'est bien comme on disait dans 
le patois de ma pauvre mère : 

« Qui du cul d'un chien samowoae , 
« // lui paraît une rose. » 

Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait 
la nuit, même malade, au lieu de se coucher, pour voir s'il n'avait 
besoin de rien, faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d'être 
rentrée pour son travail, en revanche ce même amour des siens et son 
désir d'assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa 
politique à l'égard des autres domestiques par une maxime constante 
qui fut de n'en jamais laisser un seul s'implanter chez ma tante, qu'elle 
mettait d'ailleurs une sorte d'orgueil à ne laisser approcher par per- 
sonne, préférant, quand elle-même était malade, se relever pour lui 
donner son eau de Vichy plutôt que de permettre l'accès de la chambre 
de sa maîtresse à la fille de cuisine. Et comme cet hyménoptère observé 
par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour que ses petits après sa mort 
aient de la viande fraîche à manger, appelle l'anatornie au secours 
de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et des araignées, leur 
perce avec uû Mvoir et une adresse merveilleux le centre nerveux 

116 



DU COTÉ DE CHEZ S^WANN 

d'où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions 
de la vie, de façon que l'insecte paralysé près duquel elle dépose ses 
œufs, fournisse sux larves quand elles écloront un gibier docile, inof- 
fensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement faisandé, 
Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la 
maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impi- 
toyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là 
nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c'était parce 
que le'.ir odeur donnait à la pauvre fiile de cuisine chargée de les éplu- 
cher des crises d'asthme d'une telle violence qu'elle fut obligée de 
|inir par s'en aller. 

Hélas inous devions définitivement changer d'opinion sur Legran- 
din. Un des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux après 
laquelle mon ptre avait dû confesser son erreur, comme la messe finis- 
sait et qu'avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu 
sacré entrait dans l'église que Mme Goupil, Mme Percepied (toutes les 
personnes qui tout à l'heure, à mon arrivée un peu en retard, étaient 
restées les yeux absorbés dans leur prière et que j'aurais même pu 
croire ne m'avo;r pas vu entrer si, en même temps, leurs pieds n'a- 
vaient repoussé légèrement le petit banc qui m'empêchait de gagner ma 
chaise), commençaient à s'entretenir avec nous à haute voix de sujets 
tout temporels comme si nous étions déjà sur la place, nous vîmes 
sur le seuil brûlant du porche, dominant le tumulte bariolé du marché, 
Legrandm, que le mari de cette dame avec qui nous l'avions dernière- 
ment rencontré, était entrain de présenter à la femme d'un autre gros 
propriétaire terrien des environs. La figure de Legrandin exprimait 
une animation, xxn zèle extraordinaires ; il fit un profond salut avec un 
renversement secondaire en arrière, qui ramena brusquement son dos 
au delà de la position de départ et qu'avait dû lui apprendre le mari de 
sa sœur, Mme de Cambremer. Ce redressement rapide fit reRuer 
en une sorte d'onde fougueuse et musclée la croupe de Legrandin que 
je ne supposais pas si charnue ; et je ne sais pourquoi cette ondulation 
de pure matière, ce flot tout charnel, sans expression de spiritualité et 
qu'un empressement plein de bassesse fouettait en tempête, éveillèrent 
tout d'un coup dans mon esprit la possibilité d'un Legrandin tout 
différent de celui que nou> connaissions. Cette dame le pria de dire 
quelque chose à son cocher, et tandis qu'il allait jusqu'à la voiture, 
l'empreinte de joie timide et dévouée que la présentation avait marquée 
sur son visage y persistait encore. Ravi dans une sorte de rêve, il sou- 

w 



A LA RECHTiRCKE DU TEMPS PERDU 

riait, puis il revint vers la dame en se hâtant et, comme il marchait 
plus \ate qu'il n'en avait l'habitude, ses deux épaules oscillaient de 
droite et de gauche ridiculement, et il avait l'air tant il s'y abandonnait 
entièrement en n'ayant plus souci du reste, d'être le jouet inerte et méca- 
nique du bonheur. Cependant, nous sortions du porche, nous allions 
passer à côté de lui, il était trop bien élevé pour détourne»' la tête, 
mais il fixa de son regard soudain chargé d'une rêverie profonde un 
point si éloirné de l'horizon qu'il ne put nous voir et n'eut pas k nous 
saluer. Son visage restait ingénu au-dessus d'un veston souple et droit 
qui a\ait l'air de se sentir fourvoyé malgré lui au milieu d'un luxe 
détesté. Et une lavallière à pois qu'agitait le vent de la Place conti- 
nuait à flotter sur Legrandin comme l'étendard de son lier isolement 
et de sa noble indépendance. Au moment où nous arrivions à la maison, 
maman s'aperçut qu'on avait oublié le Saint-Konoré et deirianda à 
mon père de retourner avec moi sur nos pas dire qu'on l'apportât tout 
de suite. Nous croisâmes près de l'église Legrandin qui venait en sens 
inverse conduisant la même dame à sa voiture. Il passa contre nous, ne 
s interrompit pas de parler à sa voisine et nous fit du coin de son œiJ 
bleu un petit signe en quelque sorte intérieur aux paupières et qui, 
n'intéressant pas les muscles de son visage, put passer parfaitement 
inaperçu de son interlocutrice ; mais, cherchant à compenser par l'in- 
tensité du sentiment le champ un peu étroit où il en circonscrivait 
l'expression, dans ce coin d'azur qui nous était affecté il fît pétiller tout 
l'entrain de la bonne grâce qui dépassa l'enjouement, frisa la malice ; 
il subtilisa les finesses de l'amabilité jusqu'aux clignements de la con- 
nivence, aux demi-mots, aux sous-entendus, aux mystères de la com- 
plicité ; et finalement exalta les assurances d'amitié jusqu'aux protes- 
tations de tendresse, jusqu'à la décîarati'^n d'amour, illuminant alors 
pour nous seuls d'une langueur secrète et invisible à la châtelaine, 
une prunelle énamourée dans un visage de glace. 

Il avait précisément demandé la veille à mes parents de m'envoyer 
dîner ce soir-là avec lui : « Venez tenir compagnie à votre vieil ami, 
in'avait-il dit. G^mrr.e le bouquet qu'un voyageur nous envoie d'un 
pays où nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de 
votre adolescence ces flairs des printemps que j'ai traversés moi aussi 
il y a bien des années. Venez avec la primevère, la barbe de chanoine, 
le bassin d'or, venez avec le sédum dont est fait le bouquet de dilec- 
tion de la flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Résurrection, 
U pâquerette et la boule de neige des jardins qui commence à ecabay- 

lia 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

mer clans les ailées de votre gras? d 'tante quand ne sont pas encore 
fondues les dernfères boules de neige des giboulées de Pâques. Venez 
avec la glorieuse vêture de soie du lis digne de Salomon, et l'émail 
polychrome des pensées, niais venez surtout avec la brise fraîche encore 
des dernières gelées et qui va entr ouvrir, pour les deux papillons qui 
depuis ce matin attendent à la porte, la première rose de Jérusalem. » 

On se demandait à la maison si on devait m'envoyer tout de même 
dîner avec M. Legrandin. Mais ma grand'mère refusa de croire qu'ii 
eût été impoli, a Vous reconnaissez vous-même qu'il vient là avec sa 
tenue toute simple qui n'est guère celle d'un mondain. » Elle décla- 
rait qu'en tout cas, et à tout mettre au pis, s'il l'avait été, mieux valait 
ne pas avoir l'air de s'en être aperçu. A vrai dire mon père lui-même, 
qui était pourtant le^plus irrité contre l'attitude qu'avait eue Legrandin, 
gardait peut-être un dernier doute sur le sens qu'elle connç>ortait. Elle 
était comme toute attitude ou action oii se révèle le caractère profond et 
caché de quelqu'un : elle ne se relie pas à ses paroles antérieures, nous 
ne pouvons pas la faire confirmer par le témoignage du coupable qui 
n'avouera pas ; nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous 
nous demandons, devant ce souvenir isolé et incohérent, s'ils n'ont 
pas été le jouet d'une illusion ; de sorte que de telles attitudes, les 
seules qui aient de l'importance, nous laissent souvent quelques doutes. 

Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse ; il faisait clair de lune : 
« Il y a une jolie qualité de silence, n'est-ce pas, me dit-il ; aux coetïfa' 
blessés comme l'est le mien, un romancier que vous lirez plus tard 
prétend que conviennent seulement l'ombre et le silence. Et voyez- 
vous, mon enfarit, il vient dans la vie une heure dont vous êtes bien 
loin encore où les yeux las ne tolèrent j^us qu'une lumière, celle qu'une 
belle nuit comme celle-ci prépare et distille avec l'obscurité, où les 
oreilles ne peuvent plus écouter de musique que celle que joue le clair 
de lune sur la flûte du silence. » J 'écoutais les paroles de M. Legrandin 
qui me paraissaient toujours si agréables ; mais troublé par le souvenir 
d'une femme que j'avais aperçue dernièrement pour la première fois, 
et pensant, maintenant que je savais que Legrandin était lié avec 
plusieurs personnalités aristocratiques des environs, que peut— être 
il connaissait celle-ci, prenant mon courage, je lui dis : « Est-ce que vous 
connaissez, monsieur, la,., les châtelaines de Guermantes », heureux 
aussi en prononçant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, 
par le seul fait de le tirer de mon rêve et de \và donner une existencs 
Qojective et sonore. 

119 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU' 

Maïs à ce nom de Guermantes, j'e vis au milieu des yeux bleus de 
notre ami se ficher une petite encoche brune comme s ils venaient 
d'être percés par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle 
réagissait en sécrétant des flots d azur. Le cerne de sa paupière noircit, 
s'abaissa. Et sa bouche marquée d'un pli amer se ressaisissant plus vite 
sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui d'un beau 
martyr dont le corps est hérissé de flèches : « I^n, je ne les connais pas », 
dit-il, mais au heu de donner à un renseignement aussi^ simple, à une 
réponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant qui convenait, 
il le débita en appuyant sur les mots, en s'inclinant, en saluant de la 
tête, à la fois avec l'insistance qu'on apporte, pour être cru, à une 
affirmation invraisemblable, — comme si ce fait qu'il ne connût pas 
les Guermantes ne pouvait être l'effet que d'un hasard singulier — 
et aussi avec l'emphase de quelqu'un qui, ne pouvant pas taire une situa- 
tion qui lui est pénible, préfère la proclamer pour donner aux autres 
l'idée que l'aveu qu'il fait ne lui cause aucun embarras, est facile, 
agréable, spontané, que la situation elle-même — l'absence de relations 
avec les Guermantes, — pourrait bien avoir été non pas subie, mais: 
voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille, principe de 
morale ou vœu mystique lui interdisant nommément la fréquentation 
des Guermantes. « Non, repnt-il, expliquant par ses paroles sa propre 
intonation, non, je ne les connais pas, je n'ai jamais voulu, j'ai toujours 
tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au fond je suis une tête 
jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse, on 
me disait que j'avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me don- 
nais l'air d'un malotru, d'un vieil ours. Mais voilà une réputation qui 
n'est pas pour m'efîrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n'aime plus au 
monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de 
tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte 
jusqu'à moi l'odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne dis- 
tinguent plus. » Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez 
des gens qu'on ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépen- 
dance, et en quoi cela pouvait vous donner l'air d'un sauvage ou d un 
ours. Mais ce que le comprenais c'est que Legrandm n'était pas tout 
à fait véridique quar)d il disait n'a;mer que les églises, le clair de lune 
et la jeuriesse ; il aimait beaucoup les gens des ciiàteaux et se trouvait 
pris devant eux d'une si grande peur de leur déplaire qu'il n osait pas 
leur laisser voir qu'il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires 
OU d'agents de change, préférant, si la vérité_devait se découvrir, que 

120 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

ce fût en son absence, loin de lui et « pcr défaut » ; il était snobvSans 
doute il ne disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes 
parents et moi-même nous aimions tant. Et si je dem.andais ; « Connais- 
sez-vous les Guermantes ?», Legrandin le causeur répondait: « Non je 
n'ai jamais voulu les connaître. » Malheureusement il ne le répondait 
qu'en second, car un autre i^egrandin qu'il cachait soigneusement 
au fond de lui, qu'il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-là savait 
sur le nôtre, sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre 
Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard, par le rictus 
de la bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les 
mille flèches dont notre Legrandin s'était trouvé en un instant lardé 
et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme r** Hélas ! que vous 
me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveiller 
pas la grande doukur de ma vie. » Et comme ce Legrandin enfant 
terrible, ce Legrandin maître chanteur, s'il n'avait pas le joli langage 
de l'autre, avait le verbe infiniment plus prompt; composé de ce qu on 
appelle « réflexes », quand Legrandin le causeur voulait lui unposer 
silence, l'autre avait déjà parlé et notre ami avait beau se désoler oe la 
mauvaise impression que les révélations de son alter ego avait dû pro- 
duire, il ne pouvait qu'entreprendre de la pallieî\^ 

Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandui ne fût pas sincère* 
quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au nximsi- 
par lui-même, qii'il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les ■ 
passions des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce. 
n'est que deux que nous avons pu l'apprendre. Sur nous, elles n agis- • 
sent que d'une façon seconde, par l'imagination qui substitue aux 
premiers mobiles, des moitiés de relais qui sont plus décents. Jamais 
le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d'aller voir souvent une 
duchesse. Il chargeait l'imagination de Legrandin de lui faire appa- 
raître cette duchesse comme parée de toutes les grâces. Legrandin se 
rapprochait de la duchesse, s'estlrnant de céder à cet attrait de I e:^pnt 
et de la vertu qu'ignorent les infâmes snobs. Seuls les autres savaient 
qu'il en était un ; car grâce à l'incapacité où ils étaient de comprendre 
le travail intermédiaire de son imagination, ils voyaient en face 1 une 
de l'autre l'activité mondaine de Legrandin et sa r^use première. 

Maintenant, à la maison, on n'avait plus aucune illusion sur M. Le- 
greuidin et nos relations avec lui s'étaient fort espacées. Maman s amu- 
sait infiniment chaque fois qu'elle prenait Legrandin en flagrant délit 
îiu péché qu'il n'avouait pas, qu'il continuait k appeler le péché sans 

m 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

rém/ssion, îe snobisme. Mon père, lui, avait cie la peine à prendre les 
dédains de Legrsndin avec tant de détachement et de gaîté ; et quand 
on pensa une année à m'envoyer passer les grandes vacances à Balbec 
avec ma grand'mère, il dit : « Il faut absolument que j'annonce à Legran- 
din que vous irez à Baîbec, pour voir s'il vous offrira de vous mettre 
en rapport avec sa sœur. Il ne dcût pas se souvenir nous avoir dit qu'elle 
demeurait à deux kilosuètres de là. » Ma grand'mère qui trouvait qu*?ux 
bams de mer il faut elre du matin au soir sur la piageà humer îe sel et qu'on 
n'y dcst connaître personne, parce que les visites, les promenades sont 
autant de pris sur l'air merin, demandait au contraire qu'on ne parlât 
pas de nos projets à Legrandin, voyant déjà sa sœur, Mme de Cam- 
bremer, débarquant à l'hôtel au moment où nous serions sur le point 
d'aller à la pêche et nous forçant à rester enfermés pour la recevoir. 
Mais maman riait de ses créantes, pensant à part elle que le danger 
n'était pss si menaçant, que Legrandin ne serait pas si pressé de nous 
mettre en relations avec sa sœtir. Or, sans qu'on eût besoin de lui parler 
de B^ibec, ce fut lui-même, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous 
eussions jamais 1 mtention d'aller de ce côté, vint se mettre dans le 
piège un soir où nous le rencontrâmes au bord de la Vivonne. 

— « 11 y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien 
beaux, n'est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père, un bleu sur- 
tout plus fiorai qu'aérien, un bleu de cinéraire, qui surprend dans le 
ciel. Et ce petit nuage rose n'a-t-il pas aussi un teint de fleur, d'oeillet 
ou d'hydrangéa. îî n'y a guère que dans la Manche, entre Normandie 
et Bretagne, que j'ai pu faire de plus riches observations sur cette sorte 
de règne végétai de l'atmosphère. Là-bas près de Balbec, près de ces 
lieux si sauvages, il y a une petite baie d'une douceur charmante où 
le coucher de soleil du pays d'Auge, le coucher de soleil rouge et or 
que je suis loin de dédaigner, d'ailleurs, est sans caractère, insigni- 
fiant ; mais dans cette atmosphère humide et douce s'épanouissent le 
soir en quelques instants de ces bouquets célestes, bleus et roses, qui 
sont încompsrables et qui mettent souvent des heures à se faner. 
D'aulres s'effeuillent tout de suite et c'est alors plus beau encore de 
voir le ciel entier que jonche la dispersion d'innombrables pétales 
soufrés ou roses. Dans cette baie, dite d'opale, les plages d'or semblent 
plus douces encore pour être attachées comme de blondes Andro- 
mèdes à ces terribles rochers des côtes voisines, à ce rivage funèbre, 
fameux par tant de naufrages, où tous les hivers bien des barques tré- 
pas.s«nt au péril de la mer. Balbec 1 la plus antique ossati^irç gé^ologiquQ 



DU COTE DE CHEZ SWANN 
de notre sol, vraiment Ar-mor, la Mer, la fin de la terre, la rég'*on mau- 
dite qu'Anatole France, — un enclianteur que devrait lire notre petit 
ami — a si bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme le véri- 
table pays des Cimmériens, dans VOdifssée. De Baibec surtout, où 
déjà des hôtels se construisent, superposés au sol antique et charmant 
quils n'altèrent pas. quel délice d excursioîiner à deiix pas dans ces 
régions primitives et si belles. » 

— « Ah ! est-ce que vous connaissez quelqu'un à Baîbec ? dit mon 
père. Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa 
grand'mère et peut-être avec ma [emme. » 

Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses 
yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les atta- 
chant de seconde en seconde svec plus d'intensité — et tout en sou- 
riant tristement — sur les 3'<-^ux de son interlocuteur, avec un air d'amitié 
et de franchise sit de ne pas craindre de le regarder en face, il senibîa lui 
avoir traversé la figure comme si elle fût devenue transparente, et 
voir en ce moment bien au delà derrière elle un nuage vivemeni: coloré 
qui lui créait un alibi mental et qui lui permettrait d'établir qu'au 
moment où on lui avait demandé s'il connaissait quelqu'un à Baîbec, 
il pensait.à autre chose et n avait pas entendu la Cjaestîon. Habituelle- 
ment de tels regards iont dire à l'interlocuteur : « A quoi pensez-vous 
donc ? » Mais mon père curieux, irrité et cruel, reprit : 

— « Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez 
si bien Baîbec ? » 

Dans un dermer effort désespéré, le regard souriant de Legrandin 
atteignit son niayjmum de tendresse, de vague, de sincérité et de distrac- 
tion, mais, pensant sans doute qu'il n'y avait plus qu'à répondre, il 
nous dit : 

— « J'ai des amis partout où il y a des troupes d'arbres blessés, 
mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble 
avec une obstination pathétique un ciel inclémenî qui n'a pas pitié 
d'eux. » 

— « Ce n'est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père, 
aussi obstiné que las arbres et aussi impitoyable que le ciel, je deman- 
dais pour le cas où il arriverait n'importe quoi à ma belle-mère et où elle 
aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y connais- 
n3is?ez du monde ? « 

— « Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais 
p^rgojme, répoodit Legraiidin qm ne se rendait pas si vite ; beaucoup 



A LA RECHERCHE ÛU TEMPS PERDU 

les choses et fort peu les personnes. Maïs les choses elles-mêmes y 
semblent des personnes, des personnes rares, d'une essence délicate 
et que la vie aurait déçues) Parfois c'est un castel que vous rencontrez 
sur la falaise, au bord du cluemin oià iî s'est arrêté pour confronter son 
chagrin au soir encore rose où monte la lune dor et dont les barques 
qui rentrent en striant l'eau diaprée hissent à leurs mats la flamme et 
portent les couleurs ; parfois c'est une simple maison sobtalre, plutôt 
laide, l'air timide mais romanesque, qui cache à tous les yeux quelque 
secret impérissable de bonheur et de désenchantement. Ce pays sans 
vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure 
fiction est d'une mauvaise lecture pour un enfant, et ce n'est certes 
pas lui que je choisirais et recommar.derais pour mon petit ami déjà si 
enclin à la tristesse, pour son cœur prédisposé. Les climats de confi- 
dence amoureuse et de regret inutile peuvent convenir au vieux désa- 
busé que je suis, ils sont toujours malsains pour un tempérament qui 
n'est pas formé. Croyez-moi, reprit-il avec insistance, les eaux de cette 
baie, déjà à moitié bretonne, peuvent exercer une action sédative, 
d'ailleurs discutable, sur un cœur qui n'est plus intact comme le mien, 
sur un cœur dont la lésion n'est plus compensée. Elles sont contre- 
indiquées à votre âge, petit garçon. Bonne nuit, voisins », ajouta-t-il 
en nous quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait l'habitude 
et, se retournant vers nous avec un dcigt levé de docteur, il résuma sa 
consultation : «Pas de Balbec avant cinquante ans et encore cela dépend 
de l'état du cœur », nous cna-t-il. 

Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura 
de questions, ce fut peine inutile : comme cet escroc érudit qui emplo3rait 
à fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la cen- 
tième partie eût suffi à lui assurer une situation plus lucrative, mais 
honorable, M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait fini par 
édifier toute une éthique de paysage et une géographie céleste de la 
basse Normandie, plutôt que de nous avouer qu'à deux kilomètres de 
Balbec habitait sa propre sœur, et d'être obligé à nous offrir une lettre 
d'introduct;on qui n'eût' pas été pour lui un tel sujet d'effroi s'il avait 
été absolument certain, — comme il aurait dû l'être en effet avec 1 expé- 
rience qu'il avait du caractère de ma grand'mère — que nous n'en 



aurions pas proRté. 



* 



Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour 

m 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

Jniivoir faire une visite à ma tante Léonie avant le dîner. Au commence- 
ment de la saison où le jour finit tôt, quand nous arrivions rue du 
Saint-Esprit, il y avait encore un reflet du couchant sur les vitres de la 
maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du Calvaire qui se 
reiiétaît plus loin dans i'éteng, rougeur qui, accompagnée éouvent d'un 
froid assez vif, s'assoc-ait, dans mon esprit, à la rougeur du feu au-dessus 
duquel rôtissait le poulet qiiî ferait succécbf pour moi au plaisir poé- 
tique donné par la promenade, le plaisir de la gourmandise, de la cha- 
leur et du repos. Dans Tété au contraire, quand nous rentrions, le soleil 
ne se couchait pas encore ; et pendant la visite que nous faisions chez 
ma tante Léonie, sa lumière qui s'abaissait et touchait la fenêtre était 
arrêtée entre les grands rideaux et les embrasses, divisée, ramifiée, 
Bltrée. et incrustant de petits morceaux d'or le bois de citronnier de la 
commode, illuminait obliquement la chambre avec la délicatesse 
qu'elle prend dans les sous-bois. Mais certains jours fort rares, quand 
nous rentrions, il y avait bien longtenaps que la commode avait perdu 
ses incrustations momentanées, il n'y avait plus quand nous arrivions 
rue du Saint-Esprit nul reflet de couchant étendu sur les vitres et l'étang 
au pied du calvaire avait perdu sa rougeur, quelquef'ois il était déjà 
couleur d'opale et un long rayon de lune qui allait en s'éiargissant et se 
fendillait de toutes les rides de l'eau le traversait tout entier. Alors, 
en arrivant près de la maison, nous ape/ceviona une forme sur le pas de 
la porte et maman me disait : 

— « Mon Dieu 1 voilà Françoise qui nous guette, ta tante est inqmète ; 
aussi nous rentrons trop tard. » 

Et sans avoir pris le temps d'enlever nos affaires, nous montions vite 
chez ma tante Léonie pour la rassurer et lui montrer que, contrairement 
à ce qu'elle imaginait déjà, il ne nous était rien arrivé, mais que nous 
étions allés « du côté de Guermantes » et, dame, quand on faisait cette 
promenade-!à, ma tante savait pourtant bisn qu'on ne pouvait jamais 
être sûr de ! heure à laquelle on serait rentré. 

— « Là, r rançoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu'ils 
seraient allés du côté de Guermantes! Mon Dieu! ils doivent avoir une 
faim 1 et votre gigot qui doit être tout desséché après ce qu'il a attendu. 
Aussi est-ce une heure pour rentrer 1 comment, vous êtes allés du côté 
de Guermantes !» 

— « Mais je croyais que vous le saviez, Ljèoni.e, disait maman. Je 
pensais que FVançoise nous avait vus sortir par la petite porte du 
potager. » 

125 



 LÀ RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Car il y avait autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, 
et si opposés qu'on ne sortait pas en efïet de chez nous par h même 
porte, quaiad on voulait aiier d*un côté ou de l'autre : le côté de Mésé- 
giise-lô- Vineuse, qu'on appelait aussi le côté de chez Swann parce 
cjr'on passait devant ia propriété de M. Swann pour aller par îà, et le 
c«3(lé de Guerniantes. De Méséglise-la-Vinease, a vrai dire, je n'ai 
jamais cosnim que le « coté » et des gens étrangers qui venaient le di- 
dimûnche se promener à Coinbray, des gens que, cette^fois, ma tante 
elle-mêrîie et nous tous ne « connaissions point >' et qu'à ce signe on 
tenait pour « des gens qui seront venus de Méséglise ». Quant à Guer- 
mantes je devais un jour en connaîtie davantage, mais bien plus tard 
seulement ; et pendant taute mon adolescence, es Méséglise était pour 
moi quelque chose d'inaccessible comme i'horison, dérobé à la vue, 
si loin qu'on allât, par les plis d'un terrain qui ne ressemblait déjà 
plus à celui de Combray, Gucrmantes lui ne m est apparu que comme 
le terme plutôt idéal que réel â^ son prc^re « côté », une sorte d'expres- 
sion géographique abstraite comme la ligne de i'équateur, comme le 
pôle, comme l'orient. Alors, « prendre par Gue^mantes » pour aller à 
Méséglise, ou le contraire, m'eût semblé une expression aussi dénuée 
de sens que prejidre par l'est pour aller à l'ouest. Comme mon père 
parlait toujours du côté de Méséglise comnie de la plus belle vue de 
plaine qu'il connût cï du côté de Guermantes comme du type de pay- 
sage de ï'ivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux 
entités, cette cohésion, cette unité qui n appartiennent qu'aux créa- 
tions de notre esprit ; ia moindre parcelle de chacun d'eux me iiemblait 
précieuse et manifester leur excellence fmrticulière, tandis c]u'à côté 
d'eux, avant qu'on fût arrivé sur le sol sacré de l'un ou de l'autre, les 
chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme 
l'idéal de la vue de plaine et l'idéal du paysage de rivière, ne valaient pas 
plus la peine d'être regardés que par le spectateur épris d'art drama- 
tique les petitec rues qui avoisinent \m théâtre. Mais surtout je mettais 
entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques la distance qu'il 
y avait entre les deux parties de mon cerveau où je {>ensais à eux, une 
de ces distances dans l'esprit qui ne font pas qu'éloigner, qui séparent 
et mettent dans un autre plan. Et cette démarcation était rendue plus 
absolue tncore parce que cette habitude que nous avions de n'aller 
jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, 
niais une fois du côté de Méséglise, urie foi» du côté de Guermantes, 
les eriieimait pour ainsi dire loin l'un de l'autre» inconnaissibles l'ua 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

à l'autre, dans les vases clos et sans communication entre eux, d'après- 
nûdl différentSj,^ 

Quand on Voulait aller du côté de Méséglise, on sortait (pas trop tôt 
et même si le ciel était couvert, parce que la promenade n'était pas bien 
longue et n'entraînait pas trop) comme pour aller n'importe où, par la 
grande port-e de la maison de ma tante sur la rue du Saint-Esprit. On 
était salué par l'armurier, on jetait ses lettres à la boΣe, on disait en 
passant àlThéodore.dela part de Françoise, qu'elle n'avait plus d'huile 
ou de café, et l'on sortait de la ville par le chemin qui passait le long de 
la bëuTîère blanche du parc de M. Swann. Avant d'y arriver, nous ren- 
contrions, venue au-devant des étrangers, l'odeur de ses Hlas. Eux- 
mêmes, d'entre les petits cœurs verts et frais de leurs feuilles, levaient 
curieusement au-dessus de la barrière du parc, leurs panaches de 
plumes mauves ou blanches que lustrait, même à l'ombre, le soleil où 
elles avaient baigné. Quelques-uns, à demi cachés par la petite maison 
en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le gardien, dépassaient 
son pignon gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du printemps 
eussent semblé vulgaires, auprès de ces jeunes houris qui gardaient 
dans ce jardin français les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. 
Malgré mon désir d'enlacer leur taille souple et d'attirer à moi les 
boucles étoilées de leur tête odorante, nous passions sans nous arrêter, 
mes parents n'allant plus à Tansonville depuis le mariage de Swann, et, 
pour ne pas avoir l'air de regarder dans le parc, au lieu de prendre le 
chemih qui longe sa clôture et qui monte directement aux champs, 
nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et 
nous faisait déboucher trop loin. Un jour, mon grand-père dit à mon 
père : 

— « Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa 
femme et sa fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer 
vingt-quatre heures à Paris. Nous pourrions longer le parc, puisque ces 
danies ne sont pas là, cela nous abrégerait d autant. » 

Nous nous arrêtâmes un moment devant la barrière. Le temps des 
lilas approchait de sa fin ; quelques-uns essaient encore en hauts 
lustres mauves les bulles délicates de leurs fleurs, mais dans bien des 
parties du feuillage où déferlait, il y avait seulement une semaine, leur 
mousse embaumée, se flétrissait, diminuée et noircie, une écume creuse, 
sèche et sans parfum. Mon grand-père montrait à mon père en quoi 
l'aspect des lieux était resté le même, et en quoi il avait changé, depuis 
la promenade qu'il avait iaite avec M. Swaïui le jour de la mort de sa 

m 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette promenade une 
fois de plus. 

Devant nous, une allée bordée de capucines montait en plein soleil 
vers le château. A droite, au contraire, le parc s'étendait en terrain 
plat. Obscurcie par l'ombre des grands arbres qui l'entouraient, une 
pièce d'eau avait été creusée par les parents de Swann ; mais dans ses 
créations les plus factices, c'est sur la nature que l'homme travaille ; 
certains lieux font toujours régner autour d'eux leur empire particu- 
lier, arborent leurs insignes immémoriaux au milieu d'un parc comme 
ils auraient (ait loin de toute intervention humaine, dans une solitude 
qui revient partout les entourer, surgie des nécessités de leur exposi- 
tion et superposée à l'œuvre humaine. C'est ainsi qu'au pied de l'allée 
qui dominait l'étang artificiel, s'était composée sur deux rangs, tressés 
de fleurs de myosotis et de pervenches, la couronne naturelle, délicate 
et bleue qui ceint le front clair-obscur des eaux, et que le glaïeul, 
laissant fléchir ses glaives avec un abandon royal, étendait sur l eupa- 
toire et la grenouillette au pied mouillé, les fleurs de lis en lambeaux, 
violettes et jaunes, de son sceptre lacustre. 

Le départ de Mlle Swann qui, — en m'ôtant la chance terrible de la 
voir apparaître dans une allée, d'être connu et méprisé par la petite 
fille privilégiée qui avait Bergotte pour ami et allait avec lui visiter des 
cathédrales — , me rendait la contemplation de Tansonville indiffé- 
rente la première fois où elle m'était permise, semblait au contraire 
ajouter à cette propriété, aux yeux de mon grand-père et de mon père, 
des commodités, un agrément passager, et, comme fait, pour une 
excursion en pays de montagnes, 1 absence de tout nuage, rendre cette 
journée exceptionnellement propice à une promenade de ce côté ; 
j'aurais voulu que leurs calculs fussent déjoués, qu'un miracle fît 
apparaître Mlle Swann avec son père, si près de nous, que nous n au- 
rions pas le temps de l'éviter et serions obligés de faire sa connais- 
sance. Aussi, quand tout d'un coup, j'aperçus sur l'herbe, comme un 
signe de sa présence possible, un koufin oublié à côté d'une ligne dont 
le bouchon Hotfait sur 1 eau, je m empressai de détourner d'un autre 
côté, les regards de mon père et de mon grand-père. D ailleurs Swann 
nous ayant dit que c'était mal à lui de s'absenter, car il avait pour le 
moment de la famille à demeure, la ligne pouvait appartenir à quelque 
invité. On n'entendait aucun bruit de pas dans les allées. Divisant la 
hauteur d'un arbre incertain, un invisible oiseau s'ingéniant à faire 
trouver la journée courte, explorait d'une note prolongée, la solitude 

128 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 
environnante, mais il recevait d'elle une réplique si unanime, un choc 
en retour si redoublé de silence et d'immcÂjilité qu'on aurait dit qu'il 
venait d'arrêter pour toujours l'instant qu'il avait cherché à faire passer 
plus vite. La lumière tombait si implacable du ciel devenu fixe que l'on 
aurait voulu se soustraire à son attention, et l'eau dormante elle-même, 
dont des insectes irritaient perpétuellement le sommeil, rêvant sans 
doute de quelque Maelstrcm imaginaire, augmentait le trouble où 
m'avait jeté la vue du flotteur de liège en semblant l'entraîner à toute 
vitesse sur les étendues silencieuses du ciel reflété ; presque vertical 
il paraissait prêt à plonger et déjà je me demandais, si, sans tenir compte 
du désir et de la crainte que j'avais de la connaître, je n'avais pas le 
devoir de faire prévenir Mlle Swann que le poisson mordait, — quand il 
me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m'appe- 
laient, étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui 
monte vers les champs et où ils s'étaient engagés. Je le trouvai tout 
bourdonnant de 1 odeur des aubépines. La haie formait comme une 
suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs 
amoncelées en reposoir ; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un 
quadrillage de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière ; 
leur pai"fum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si 
j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient 
chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'éiamines, fines et 
rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église 
ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouis- 
saient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et pay- 
sannes en comparaison sembleraient les églantines qui, dans quelques 
semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le même chemin 
rustique, en la soie unie de leur corsag'e rougissant qu'un souffle détait. 
Mais j'avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter 
devant ma pensée qui ne savait ce qu'elle dw^ait en faire, à perdre à 
retrouver ,leur invisible et fixe odeur, à m'unir au rythme qui jetait 
leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des intervallei 
inattendus comme certains intervalles musicaux, elles m'offraient 
indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais 
sans me le laisser approfondir davantage, comme ces mélodies qu'on 
rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret. 
Je me détournais d'elles un moment, pour les aborder ensuite avec des 
forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la 
haie, montait en pente raide vers les champs, quelque coquelicot 

129 f 



A LÀ RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

perc3u, quelques bluets ï'estés paresseusement en arrière, qui le déco- 
raient çà et là de kurs fieiirs comme la bordure d'une tapisserie où 
apfïaraît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau i 
rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà 
l'approche é un village, ils m'annonçaient l'immense étendue où 
déferlent les blés, où moutonnenj les nuages, et la vue d'un seul coque- 
licot hissant au bout de son cordage' et faisant cingler au vent sa flamme 
roiTe. aii-dfssus de sa bouée Riaisseuse et noire, me fc îsait battre le 
cœur, commt au voyageuï qui aperçoit sur une terre basse vme première 
barque échouét; que répare un caliat» et s'écrie, avant de l'avoir encore 
vue : « La Mer ùi^ 

Puis je reyje^is devant les aubépines comme devant ces chefs- 
d'œuvre dont on croit qu'on saura mieux les voir quand on a cessé un 
moment de les regarder, m.ais j'avîus beau me faire un écran de mes 
mains pour n'avoir qu'elles soUs les j^eux, le sentiment qu'elles éveil- 
laient en moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, 
à venir adhérer à leurs fleurs. Elles ne m'aidaient pas à l'éclaicir, et je 
ne pouvais demander à d'autres fleurs de le satisfair^ Alors me don- 
nant cette joie que nous éprouvons quand nous voysns de notre peintre 
préféré une œuvre qui diffère de celles que nous connaissions, ou bien 
si l'on nous mène devant un tableau dont nous n'avions vu jusque-là 
qu'une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano 
nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l'orchestre, mon grand- 
père mappelant et me désignant la haie de 1 ansonviile, me dit : « Toi 
qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épme rose ; est-elle 
jolie ! » En etfet c'était une épine, mais rpse, plus belle encore que les 
blanches. Elle aussi avait une parure de fête, — de ces seules vraies 
fêtes que sont les fêles religieuses, puisqu'un caprice contingent ne 
les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui 
ne leur est pas spécialement destiné, qui n'a rien d'essentiellement 
férié, — mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées sur 
la branche, les unes au-dessus des autres, de manière' à ne laisser 
aucune place qui ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlan- 
dent une houlette rococo, étaient « en couleur », par- conséquent d'une 
cualité supérieure selon l'esthétique de Combray^ v. l'on en jugeait par 
i'échelle des prix dans le « miûgssin » de la Pvive. ou chez Cornus où 
étaient plvs chers ceux des biscuits qui <isuient roses. Moi-même 
j'appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l'on m'avait permis 
d'écraser des fraises. El justement ces fieurs avaient choisi une de ces 

no 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

teintes de chose mangeable, ou de tendre eînbellissement à une toi- 
lette pour une grande fête, qui, parce qu'elles leur présenf-ent la raison 
de leur sui^ériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d'évi- 
dence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent toujours pour 
eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, 
même lorsqu'ils ont compris qu'elles ne promettaient rien à leur gour- 
mandise et n'avaient pas été choisies par la couturière. Et certes, je 
l'avais tout de suite senti, comme devant les épines blanches mais avec 
plus d'émerveillement, que ce n'était pas facticernent, par un artifice 
de fabrication humame, qu'était traduite l'intention de festivité dans les 
fleurs, mais que c était la nature qui, spontanément, l'avait expriraée 
avec la naïveté d'une commerçante de village travaillant pour un repo- 
soir, en surchargeant l'arbuste de ces rosettes d'un ton trop tendre et 
d'un pompadour provincial., Au haut des branches, comme autant de 
ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont 
aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l'autel les minces fusées, pullu- 
laient mille petits boutons d'une temte plus pale qui, en s'entr 'ou- 
vrant, laissaient voir, comme au fond d'une coupe de marbre rose, de 
rouges sanguines et traltissaient plus encore que les fleurs, l'essence par- 
ticulière, irrésistible, de l'épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où 
elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en rose. Intercelé dans h. haie, mais 
aussi différent d'elle qu'une jeune fille en robe de feîe au miiieii de per- 
sonnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour ie mois de 
Marie, dont il semblait faire partie dqà, tel brillait en souriant dans sa 
fraîche toilette rose, l'arbuste catholique et délicieux. 

La haie laissait voir à l intérieur du parc une allée bordée de jasmins, 
de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur 
bourse fraîche, du rose odorant et passé d'un cuir ancien de Cordoue, 
tandis que sur le r?ravier un long tuyau d'arrosage peint en vert, dérou- 
lant ses circuits, dressait aux points où il était percé au-dessus des tleurs 
dont il imbibait les parfums l'éventail vertical et prismatique de ses 
gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m'arrêtai, je ne pus plus 
bouger, comme il arrive quand une vision ne s'adresse pas seulement 
à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose 
de notre être tout entier .\ Une fillette d'un blond roux qui avait l'air 
de rentrer de promenade et tenait h la main une bêche de jardinage, 
nous regardait; levant son visage sem.é de taches roses. Ses yeux noirs 
brillaient et comme je ne savais pcs alors, ni ne l'ai appris depuis, 
réduire en ses éléments objectifs une impression {orte,W:omme je n'avais 

131 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

pas, ainsi qu'on dit, assez a d'esprit d'observation » pour dégager la 
notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai 
à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme 
celui d'un vif azur, puisqu'elle était blonde : de sorte que, peut-être si 
elle n'avait pas eu des yeux aussi «iioirs, — ce qui frappait tant la pre- 
mière fois qu'on la voyait — , je n'aurais pas été, comme je le fus, plus 
particulièrement anioureux, en elle, de ses yeux bleus./ 

Je la regardais, d'abord de ce regard qui n'est pas que le porte- 
p-^role des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, 
anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener 
le corps qu'il regarde et l'âme avec lui ; puis tant j'avais peur que d'une 
seconde à l'autre mon grand-père et mon père, apercevant cette jeune 
fille, me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d'un 
second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer 
à faire attention à moi, à me connaître ! Elle jeta en avant et de côté ses 
pupilles pour prendre connaissance de mon grand-père et de mon père, 
et sans Joute l'idée qu'elle en rapporta fut celle que nous étions ridi- 
cules, car elle se détourna et d'un air indifférent et dédaigneux, se plaça 
de côté pour épargner à son visage d'être dans leur champ visuel ; 
et tandis que continuant à marcher et ne l'ayant pas aperçue, ils m'a- 
vaient dépassé, elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans 
ma direction, sans expression particulière, sans avoir l'air de me voir, 
mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais inter- 
préter d'après les notions que l'on m'avait données sur la bonne édu- 
cation, que comme une preuve d'outrageant mépris ; et sa main esquis- 
sait en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé en 
public à une personne qu'on ne connaissait pas, le petit dictionnaire 
de civilité que je portais en moi ne donnait qu un seul sens, celui d'une 
intention insolente. 

— «Allons, Gilberte, viens ; qu'est-ce que tu fais, cria d'une vdx 
perçante et autoritaire une dame en blanc qpe je n'aveiis pas vue, et à 
quelque distance de laquelle un Monsieur habillé de coutil et que je ne 
connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête ; et 
cessant brusquement de sourire, la jeune fiile prit sa bêche et s'éloigna 
sans se retourner de mon côté, d'un air docile, impénétrable et sournois^ 
r Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talis- 
man- qui me permetirait peut-être de retrouver un jour celle dcmt il 
venait de faire une personne et qui, l'instant d'avant, n'était qu'une 
image incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et 

132 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 
des giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l'arrosoir vert ; impré- / 
gnant, irisant ia zone d'air pur qu'il avait traversée — et qu'il isolait, — 
du mystère de la vie de celle qu'il désignait pour les êtres heureux qui 
vivaient, qui voyageaient avec elle ; déployant sous 1 epinier rose, à 
hauteur de mon épaule, la quintessence de leur familiarité, pour moi si 
aouloureuse. avec elle, avec l'inconnu de sa vie où je n'entrerais pas. > 

Un instant (tandis que nous nous éloignions et que laon grand- 
père murmurait : « Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer : on le 
fait partir pour qu'elle reste seule avec son Charlus, car c'est lui, je 
l'ai reconnu ! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie ! ») l'impres- 
sion laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère de Gilberte 
lui avait parlé sans qu'elle répliquât, en me la montrant comme forcée 
d'obéir à quelqu'un, comme n'étant pas supérieure à tout, calma un 
peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon amour. 
Mais bien vite cet amour s'éleva de nouveau en moi comme une réac- 
tion par quoi mon cœur humilié voulait se mettre de niveau avec Gil- 
berte ou l'abaisser jusqu'à lui. Je l'aimais, je regrettais de ne pas avoir 
eu le temps et l'inspiration de l'offenser, de lui faire mal, et de la forcer 
à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que j'aurais voulu pouvoir 
revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant les épaules : « Comme je 
vous trouve laide, grotesque, comme vous me répugnez 1 » Cependant 
je m'éloignais, emportant pour toujours, comme premier type d'un 
bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de par des lois natu- 
relles impossibles à transgresser, l'image d'une petite fille rousse, à la 
peau semée de taches roses, qui tenait une bêche et qui riait en lais- 
sant filer sur moi de longs regards sournois et inexpressifs. Et déjà 
le charme dont son nom avait encensé cette place sous les épines roses 
où il avait été entendu ensemble par elle et par moi, allait gagner, 
enduire, embaumer, tout ce qui l'approchait, ses grands-parents que 
les miens avaient eu l'ineffable bonheur de connaître, la sublime pro- 
fession d'agent de change, le douloureux quartier des Champs-Elysées 
qu'elle habitait à Pans. 

« Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j aurais voulu t'avoir avec 
nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si j'avais osé, je t'au- 
rais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant. » Mon 
grand-père racontait ainsi notre promenade à matante Léonie, soit pour 
la distraire, soit qu'on n'eût pas perdu tout espoir d'arriver à la faire 
sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et d'ailleurs 
les visites de Swann avaient été les dernières qu'elle avait reçues, alors 

133 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

qu'elle fermait déjà sa porte à tout îe monde. Et de même que quand il 
venait mairlensnf; prendre de ses nouvelles, (elle était la seule personne 
de chez nous qu'il demandât encore à voir), elle lui faisait répondre 
qu'elle était fatiguée, mais qu'elle le laisserait entrer la prochaine fois, 
de même elle dit ce soir-là : « Oui, un jour qu'il fera beaij, j'irai en 
voiture jusqu'à la porte du parc. » C'eL,t sincèrement qu'elle le disait. 
Elle eût nimé revoir Swann et Tansonviîle ; mais le désir qu'elle en 
avait suvFisail à Ce qui lui rest-ait de forces ; sa réalisa'aon^lea eût excé- 
dées. Quelquefois le heau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se 
levait, s'hôbiilait ; la fatigue commençait avant qu'elle fût passée dans 
l'autre chambre et elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle 
— plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude, — c'est ce grand 
renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans 
sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se pro- 
longent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, 
erJre les amis unis par les liens les plus sipintuels et qui à partir d'une 
certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se 
voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en 
ce monde. Ma tante- devait parfaitemeiit savoir qu'elle ne reverrait 
pas Swann, qu'elle ne quitterait plus jamaio la maison, mais cette réclu- 
sion défmitive devait lui èire rendue assez aisée pour la raison même 
qui sr^lon nous aurait dû la lui rendre plus douloureuse : c'est que cette 
réclusion lui était imposée par la diminution qu'elle pouvait constater 
chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de 
chaque m.ouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour 
elle à i'insction, à l'isolement, au silence, la douceur réparatrice et 
bénie du repos. 

Ma tante n'alla pas voir la haie d'épines roses, mais a tous moments 
je demandais à mes parents si elle n'irait pas, si autrefois elle allait 
souvent à "1 ansonville, tâchant de les faire parler des parents et grands- 
parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des Dieux. 
Ce nom, devenu pour moi presque mythouïgique, do Swann, quand je 
causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur entendre 
dire, je n'osais pas l<s prononcer moi-même, mais je les entraînais sur 
des sujets qui avoisinaicnt Gilberte et sa famille, qui la concernaient, 
où je ne me sentais pas exilé trop loin d'elle ; et je contraignais tout 
d'un coup mon père, en feignant de croire par exemple qite la charge 
de mon grand-père avfiit été déjà avant lui dans notre famille, ou que 
b'haio ùtpîues rosei itim voulait voir ma tante Léonie se Irouvaii en 

134 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

terrain ccmmimaî, h rectifier mon assertion, à me Hirc, comme malgré 

m ' 
S 



moi, comme de iuî-m'jme : k Mais non, celte charge-là était au père de 
toann, cette haie hit partie du parc de Swann, >vÀlors j'étais obligé de 



ig 

reprendre ma respiration, tant, en se pesant sur la place où il était 
toujours écrit en moi, pesait à m'étoufîer ce nom qui, au mom.ent ou je 
rentenrlrûs, me paraissait plus plein que tout autre, parce qu'il était 
lourd de toutes les fois où. d'avance, je l'avais mentalement proféré. 
Il me causait un plaisir que j'étais confus d'avoir osé réclamera mes 
parents, car ce plaisir était si grand qu'il avait ^dû exiger d'eus pour 
au'iîs me le procurassent beaucotsp de peine, et sans compensation, 
puisqu'il n'était pas un plaisir potir eux. Aussi je détournais la conversa- 
tion pa? discrétion. Par scrupule auosi. Toutes les séductions 
singulières que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en 
lui dès qu'ils le prononçaient. îl me semblait alors tout d'un c%up que 
m.es parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir, qu'ils se trouvaient 
placés à mon point de vue, qu'ils apercevaient à leur tour, absolvaient, 
épousaient mes rêves, et j'étais malheureux coiYim.e si je les avais 
vaincus et dépravés. 

Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d'habilude, mes parents 
eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, com.me on 
m'avait fait friser pour être photographié, cciiîer avec précaution un 
chapeau que je n'avais encore jamais mis et revêtir une douillette de 
velours, après m'avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes 
dans le petit raidillon, contign à Tansonvdie, en train de dire adieu aux 
aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une 
princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat 
envers l'importune main qui en form.ant tous ces noeuds avait pris 
soin sur mon front d'assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes 
pap?llot^ an'achées et mon chapeau neuf. Pvîa mère ne fiit pas tou- 
chées par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la 
coiffe défoncée et de la douillette perdue. Je ne l'entendis pas : <' 
mes pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n'est pas vous 
qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne 
m'avez jamais fait de peine I Aussi je vous aimerai toujourj^» Et, 
essuyant m.es larmes, je leur promettais, quand je serais grancTde ne 
pas imiter la vie insensée des autres hommes et, même à Paris, les 
jours de printemps, au lieu d'aller faire des visites et écouter des niai- 
series, de partir dans la camp^gna voir les prernières aubépines. 

Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le 

13J 



 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

reste de !a promenade qu'on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient 
perpétuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par 
le vent qui était pour moi le génie particulier de Combray. Chaque 
année, le jour de notre arrivée, pour sentir que j'étais bien à Combray, 
je montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir 
à sa suite. On avait toujours le vciit à côté de soi du côté de Méséglise, 
sur cette plaine bombée où pendant des lieuôs il ne rencontre aucun 
accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait souvent à Laon 
passer quelque jours et, bien que ce fût à plusieurs lieues, la distance se 
trouvant compensée par l'absence de tout obstacle, quand, par les 
chauds après-midi, je voyais un même souffle, venu de l'extrême 
horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se propager comme un flot 
sur toute l'immense étendue et venir se coucher, murmurant et tiède, 
parmi les sainloins et les trèfles, à mes pieds, cette plaine qui nous 
était commune à tous deux semblait nous rapprocher, nous unir, je 
pensais que ce souffle avait passé auprès d'elle, que c'était quelque 
message d'elle qu'il me chuchotait sans que je pusse le comprendre, et 
je l'embrassais au passage. A gauche était un village qui s'appelait 
Champieu {Campm Pagani, selon le curé). Sur la droite, on aperce- 
vait par delà les blés, les deux clochers ciselés et rustiques de Saint- 
André-des-Champs, eux-mêmes efhlés, écailîeux, imbriqués d'alvéoles, 
guiîlochés, jaunissants et grumeleux, comme deux épis. 

A intervalles symétriques, au milieu de l'inimitable ornementation 
de leurs feuilles qu'on ne peut confondre avec la feuille d'aucun autre 
arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges pétales de satin 
blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants bou- 
tons. C'est du côté de Méséglise que j'ai remarqué pour la première 
fois l'ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et 
aussi ces soies d'or impalpable que le couchant tisse obliquement sous 
les feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne sans les 
faire jamais dévier. 

Parfois dans le ciel de l'après-midi passait la lune blanche comme une 
nuée, furtive, sans éclat, comme une actrice dont ce n'est pas l'heure de 
jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment ses cama- 
rades, s'effaçant, ne voulant pas qu'on fasse attention à elle. J'aimais 
à retrouver son image dans des tableaux et dans des livres, mais ces 
œuvres d'art étaient bien différentes — du moins pendant les premières 
années, avant que Bloch eût accoutumé mes yeux et ma pensée à 
dee harmonies plus subtiles, — de celles où la lune me paraîtrait belle 

136 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

aujourd'hui et où je ne l'eusse pas reconime a!ors. C'était, par exemple, 
quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyrc où eile découpe 
nettement sur le ciel une faucille d'argent, de ces œuvres naïvement 
incomplètes comm.e étalent mes propres impressions et que les sœurs 
de^ma grand'mèro s'indignaient de me voir aimer. Elles pensaient 
qu'on doit mettre devant les enfants, et qu'ils font preuve de goût en 
aim.ant d'abord, les œuvres que, parvenu à la maturité, on admire 
défîmtivement. C'est sans doute qu'elles se figuraient les niérites esthé- 
tiques comme de? objets matériels qu'un œil ouvert ne peut faire autre- 
merit que de percevoir, sans avoir eu besoin d'en mûrir lentement des 
équivalents dans son propre cœur. 

C'est du côté de Méségîise, à Montjouvain, maison située, au bord 
d une grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait 
M. Vin tfuilj Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant 
un buggy a toute allure. A partir d'une certaine année on ne la ren- 
contra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise 
réputation dans le pays et qui un jour s'installa déAnitivement à Mont- 
jouvain. On disait : « Faut-iî que ce pauvre M. Vinteuiî soit aveuglé 
par la tendresse pour ne pas s'apercevoir de ce qu'on raconte, et per- 
mettre à sa fille, lui qui se scandalise d'une parole déplacée, de faire 
vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c'est une femme supé- 
rieure, un grand cœur et qu'elle aurait eu des dispositions extraor- 
dinaires pour la musique si elle les avait cultivées. îl peut être sûr que 
ce n'est pas de musique qu'elle s'occupe avec sa fille. » M. V'inteuil le 
disait ; et il est en effet remarquable combien une personne excite 
toujours d'admiration pour ses qualités morales chez les parents de 
tout autre personne avec qui elle a des relations charnelles. L'amour 
physique, si injustement décrié, force tellement tout tire à manifester 
jusqu'aux moindres parcelles qu'il possède de bonté, d'abandon de soi, 
qu'elles resplendissent jusqu'aux yeux de l'entourage immédiat. Le 
docteur Percepied à qui sa grosse voix et ses gros sourcils permettaient 
de tenir tant qu'il voulait le rôle de perfide dont il n'avait pas le phy- 
sique, sans compromettre en rien sa réputation inébranlable et immé- 
ritée de bourru bienfaisant, savait faire rire aux larmes le curé et tout 
le monde en disant d'un ton rude : « Hé bien ! il paraît qu'elle fait de 
la musique avec son amie, Mlle Vinteuiî. Ça a l'air je vous étonner. 
Moi je sais pas. C'est le père Vinteuiî qui m'a encore djt ça hier. Après 
tout, elle a bien le droit d'aimer la musique, c'te fille. Moi je ne puis 
pas contrarier les vocations artistiques des enfants, Vinteuiî non plus 

137 



 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

à ce qu'il paraît. Et puis lui aussi il fait de la musique avec ramie de sa ■ 
fille. Ah 1 sapristi on en fait une musiqua dans c'te boîte-là. Maia ^ 
qu'est-ce que vous avez à rire ; mais ils font trop de musique ces gens. 
L'autre jour j'ai rencontré le père Vinteuil près'du cimetière. Il ne tenait 
pas sur ses jambes. » 

Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil éviter 
les personnes qu'il connaissait, se détourner quand il les apercevait, 
vieillir en quelques mois, s'absorber dans son chagrin^ devenir inca- 
pable da tout eftort qui n'avait pas directetnent le bonheur de sa tille 
pour but, passer des journées entières devant la tombe de sa femme, — 
il eût été difficile de ne pas comprendre qu'il était en train de mourir 
de chagrin, et de supposer qu'il ne se rendait pas compte des propos 
qui couraient/ il les connaissait, peut-être même y ajoutait-il foi. Il 
n'est peut-êtr3 pas une personne, si grande que soit sa vertu, que la 
complexité des circonstances ne puisse amener à vivre un jour dans la 
familiarité du vice qu'elle condamne le plus formellement, — sans 
qu'elle le reconnaisse d'ailleurs tout à fait sous le déguisement de faits 
particuliers qu'il revêt pour entrer en contact avec elle et la faire souffrir: 
paroles bizarres, attitude inexplicable, un certain soir, de tel être qu'elle 
a par ailleurs tant de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme 
M. Vinteuil il devait entrer bien plus de souffrance que pour un autre 
dans la résignation à une de ces situations qu'on croit à tort être l'apa- 
nage exclusif du monde de la bohème : elles se produisent chaque fois 
qu'a besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui sont nécessaires, 
un vice que la nature elle-même fait épanouir chez un enfant, parfois 
rien qu'en mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la cou- 
leur de ses yeux. Mais de ce que hl. Vinteuil connaissait peut-être 
la conduite de sa fille, il ne s'ensuit pas que son culte pour elle en eût 
été diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde oii vivent nos 
croyances, ils n'ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; 
ils peuvent kur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, 
et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans inter- 
ruption dans une famille, ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu 
ou du talent de son médecin. Mais quand M. Vmteuil songeait à sa 
fille et à lui-même du point de vue du monde, du point de vue de leur 
réputation, quand il cherchait à se situer avec elle au rang qu'ils occu- 
paient dans i'sstime générale, alors ce jugement d'ordre social, il le 
portait «uactement comme 1' :ût fait l'habitant de Combray qui lui eûi 
été le plus hostile, il se voyait avec ^ Slls dkns le derni<;f bas-fond, et 



DU COTÉ -DE CHEZ SWANN 

ses manières en avaient reçu depuis peu cette humilité, ce respect 
pour ceux qui se trouvaient au-dessus de lui et qu'il voyait d'en bas 
(eu^îsent-ils été fort au-dessous de lui jusque-ià), cette tendance à cher- 
cher à remonter jusqu'à eux, qui est une résultante prçsque mécanique 
de toutes les déciiéances. Un jour que nous marchions avec Swann 
dans une rue de Combray, M". Vinteuil qui débouchait d'une autre, 
s'était trouvé trop brusquement en face de nous pour avoir le temps 
de nous éviter ; et Swann avec celte orgueilleuse chanté de*rhomme 
du monde qui, au milieu de la dissolution de tous ses prijugés moraux, 
r>^ trouve dans 1 infamie d'autrui qu'une raison d'exercer envers lui 

-e bienveillance dont les téniaignages chatouillent d'autant plus 
! amour-rpropre de celui qui les donne, qu'il les sent plus précieux à 
celui qui les reçoit, avait longuement causé avec M. Vinteuil, à qui. 
jusque-là il n'adressait pas la parole, et lui avait demandé avant de 
nous quitter s'il n'cnven"ait pas un jour sa fille jouer à Tansonville. 
C'était une invity-ïtion qui, il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil, mais 
qui, maintenant, le remplissait de sentiments si reconnaissants qu'il se 
croyait obligé par eux, à ne pas avoir l'indiscrétion de l'accepter. L'ama- 
bilité de Swann envers sa fille lui semblait être en soi-même un appui 
si honorable et si délicieux qn'W pensait qu'il valait peut-être mieux ne 
pas s'en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le conserver. 

— « Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittés, 
avec la même enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies 
bourgeoises en respect et sous le dsirme d'une duchesse, fût-elle laide 
et sotte. Quel homme exquis ! Quel malheur qu'il ait fait un mariage 
tout à fait déplacé. » 

Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d'hypocrisie et 
dépouillent en causant avec ime personne l'opinion qu ils ont d'elle 
et expriment dès qu'elle n'est plus là, mes parents déploreront avec 
M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de conve- 
nances auxquels (par cela même qu'ils les invoquaient en commun avec 
lui, en braves gtins de même acabit) ils avaient l'air de sous -en tendre 
qu'il n'était pas contrevenu à Montjouvain. M. Vinteuil n'envoya pas 
sa fille chez Swann. Et celui-ci fut le premier à le regretter. Car chaque 
fois qu'il venait de quitter M. Vinteuil. U se reppclait qu'il avait depuis 
quelque temps un renseignement à lui demander sur que'qu un qui 
portait le même nom que lui, un de ses parents, croyait-il. Et cette 
fois-là il s'étaJ!: bien promis de ne pas oublier ce qu'il avait à lui dire, 
quand M. Vinteuil enverrait sa fille à Tansonville. 

139 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Comme la promenade du côté de MéségHse était la moins longue 
des deux que nous faisions autour de Combray et qu'à cause de cela 
on la réservait pour les temps incertains, le climat du côté de Méséglise 
était assez plmneux et noua ne perdions jamais de vue la lisière des bois 
de Roussain ville dans l'épaisseur desquels nous pourrions nous mettre 
à couvert. 

Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait son ovale 
et dont il jaunissait la bordure. L'éclat, mais non la clarté, était enlevé 
à la campagne où toute vie semblait suspendue, tandis que le petit 
village de Roussainviile sculptait sur le ciel le relief de ses arêtes 
blanches avec une précision et un fini accablants. Un peu de vent fai- 
sait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain, et, contre le ciel 
blaiîchissant, le lointain des bois paraissait plus bleu, comme peint 
dans ces camaïeux qui décorent les trumeaux des anciennes demeures. 

Mais d'autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait mena- 
cés le capucin que l'opticien avait à sa devanture ; les gouttes d'eau 
comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble, 
descendaient à rangs pressés du ciel. Elles ne se séparent pomt, elles 
ne vont pas à l'aventure pendant la rapide traversée, mais chacune 
tenant sa place, attire à elle celle qui la suit et le ciel en est plus obscurci 
qu'au départ des hirondelles. Nous nous réfugiions dans le bois. Quand 
leur voyage semblait fini, quelques-unes, plus débiles, plus lentes, 
arrivaient encore, hlais nous ressortions de notre abri, car les gouttes 
se plaisent aux feuillages, et la terre était déjà presque séchée que plus 
d'une s'attardait à jotier sur les nervures d'une feuille, et suspendue à 
la pointe, reposée, brillant au soleil, tout d'un coup se laissait glisser 
de toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez. 

Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les Saints et 
les Patriarches de pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs. 
Que cette église était française ! Au-dessus Je la porte, les Saints, les 
rois-chevaliers une fieur de lys à la main, des scènes de noces et de 
funérailles, étaient représentés comme ils pouvaient l'être dans l'âme 
de Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes rela- 
tives à Aristote et à Virgile de la même façon que Françoise à la cuisine 
parlait volontiers de saint Louis comme si elle l'avait personnellement 
connu, et généralement pour faire honte par la comparaison à mes 
grands-parents moins» jusLes». On sentait que les notions que l'artiste 
médiéval et la paysanne médiévale (survivant au X!X® siècle) avaient 
de l'histoire ancienite ou chrétieniie, et qui se distinguaient par autant, 

140 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

d|inexactitude que de bonhomie, ils les tenaient non des livres, mois 
d'une tradition à la fois antique et directe, ininterrompue, orale, défor- 
mée, méconnaissable et vivante. Une autre personnalité de CÔmbray 
que je reconnaissais aussi, virtuelle et prophétisée, dans la sculpture 
gothique de Saint-André- des-Champ s c'était le jeune Théodore, 
le garçon de chez Camus.Tfançoise sentait d'ailleurs si bien en lui 
un pays et un contemporain que, quand ma tante Léonie était 
trop malade pour que Françoise pût suffire à la retourner dans son lit, 
à la porter dans son fauteuil, plutôt que de laisser la fiîle de cuisiné 
monter se faire « bien voir » de ma tante, elle appelait Théodore. Or, 
ce garçon qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, était telle- 
ment rempli de l'âme qui avait décoré Saint- André-des-Champs et 
notamment des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux 
« pauvres malades », à « sa pauvre maîtresse », qu'il avait pour soulever 
la tête de ma tante sur son oreiller la mine naïve et zélée des petits 
6'nges des bas-reliefs, s'empressant, un cierge à la main, autour de la 
Vierge défaillante, comm.e si les visages de pierre sculptée, grisâtres et 
nus, ainsi que sont les bois en hiver, n'étaient qu'un ensomrneilie- 
ment, qu'une réserve, prête à refleurir dans la vie en innombrables 
visages populaires, révérends et futés comme celui de Théodore, enlu- 
minés de la rougeur d'une pomme mûre. Non plus appliquée à la 
pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche, d'une stature 
plus qu'humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui lui 
évitât de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les joues 
plemes, le sein ferme et qui gonflait la draperie commiC une grappe 
mûre dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et mutin, les pru- 
nelles enfoncées, l'air valide, insensible et courageux des paysannes de 
la contrée. Cette ressemblance qui insinuait dans la statue une douceur 
que je n'y avais pas cherchée, était souvent certifiée par quelque fille 
des champs, venue comme nous se mettre à couvert et dont la présence, 
pareille à celle de ces feuillages pariétaires qui ont poussé à côté des 
feuillages sculptés, semblait destinée à permettre, par une confronta- 
tion avec la nature, de juger de la vérité de l'œuvre d'art. Devant nous, 
dans le lointain, terre promise ou maudite, Roussainville, dans les murs 
duquel je n'ai jamais pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie 
avait déjà cessé pour nous, continuait à être châtié comme un village 
de la Bible par toutes les lances de l'cj'age qui fifigellaient oblique- 
ment les demeures de ses iiabitants, ou bien était déjà pardonné par 
Dieu le Père qui faisait descendre vers lui, inégalement longues, comme 

141 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 
les rayons d'un ostensoir d auteli les tiges d'or effrangées de son soleil 



Quelauefc 



Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il fallait rentrer et rester 
enfermé dar.s h maison. Çà et là au loin dans la campagne que l'obscu- 
rité et riiumidité faisaient ressembler à b mer, des maisons isolées, 
accrochées au flanc d'une colline plongée dans la nuit el dans l'eau» 
brillaient comme des petits bateaux qui ont replié leurs voiles et sont 
immiobiles au large pour toute la nuit. Mais qu'XiTjportait la pluie, 
qu'im.portait l'orage ! L'été, le mauvais temps n'est qu'une humeur 
passagère, superficielle, du beau temps sous-jacent et fixe, bien diffé- 
rent du beau temps instable et fluide de l'hiver e! qui, au contraire, 
installé sur la terre où il s'est solidifié en den-ses feuillages sur lesquels 
la pluie peut s'égoutter sans compromettre la résistance de leur per- 
manente joie, a hissé pour toute la saison, jusque dans les rues du 
village, aux murs des maisons et des jardins, ses pavillons de soie vio- 
lette ou blanche. Assis dans le petit salon, où j'attendais l'heure du 
dîner en lisant, j'entendais l'eau dégoutter ^e nos marronniers, mais je 
savais que l'averse ne faisait que vernir leurs feuilles et qu'ils promet- 
taient de demeurer là, comme des gages de Tété, toute la nuit pluvieuse, 
à assurer la continuité du bea\i temps ; qu'il avait beau pleuvoir, demain, 
au-dessus de b barrière blanche de Tansonvilîe, onduleraient, aussi 
nombreuses, de r)etiles feuilles en forme de cœur ; et c'est sans tris- 
tesse que j'apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser à 
l'orage des supplications et des salutations désespérées ; c'est sans 
tristesse que j'entendais au fond du jardin les derniers roulements du 
tonnerre roucouler dans les iilas. 

Si le temps était mauvais dès le matin ^ mes parents renonçaient à la 
promenade et je ne sortais pas. Mais je pris -ensuite l'habitude d'aller, 
ces jours-là, m.archer seul du côté de Méséglise-la -Vineuse, dans l'au- 
tomne où nous dûmes venir à Ccmbray pour ia succession de ma tante 
Léonie, car elle était enfin morte, faisant triompher, à la fois ceux qui 
prétendaient que son régime affaiblissant iinirait par îa tuer, et non 
moins les autres qui avaient toujours soutenu qu'elle souffrait d'une 
maladie non pas imaginaire m?Js organique, à révicience de laquelle 
les sceptiques seraient bien obligés de se rendre quand elle y aurciit 
succombé ; et ne causant par sa mort de giande douleur qu'à un seul 
être, mais à celui-là, sauvage. Pendint les qumze jours que dura la 
dernière maladie de ma tante, Franvoise ne la qui i ta pas un instant, ne 
se déshabilla p&s, ne laissa p(M"80îîne lui donne? &ucu.b soin> et ne quitta 

142 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

son corps que quand il fut enterré. Alors nous comprîmes que cette 
sorte de crainte où l'Vançoise avait vécu des mauvaises paroles, des 
soupçons, des colères de ma tante avait développé chez elle un senti- 
ment que nous avions pris pour de la haine et qui était de la vénération 
et de Tamour. Sa véritable maîtresse, aux décisions impossibles à pré- 
voir, aux ruses difficiles à déjouer, au bon cœur facile à fléchir, sa sou- 
veraine, son mystérieux et tout-puissant monarque n'était plus^\ côté 
à'eWe nous comptions px,"ur bien peu de chose, il était loin le fen-ips où 
quand nous avions commencé à venir passer nos vacances à Combray, 
nous possédions autant de prestige que ma tante aux yeux de Françoise. 
Cet automne-là tout occupés des formalités à remplir, des entretiens 
avec les notaires et avec les fermiers, mes parents n'ayant guère de 
loisir pour faire des sorties que le tem.ps d'ailleurs contrariait, prirent 
i'habitude de me laisser aller me promener sans eux du côté de Mésé- 
glise, enveloppé dans un grend plaid qui me protégeait contre la pluie 
et que je jetais d'autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais 
que ses rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l'esprit de 
qui on n'aurait pu faire entrer l'idée que la couleur des vêtements n'a 
rien à faire avec le deuil et à qui d'ailleurs le chagrin que nous avions 
de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n'avions pas donné 
de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix spécial 
pour parler d'elle, que même parfois je chantonnais. Je suis sûr que 
dans un livre — et en cela j'étais bien moi-même comme Françoise — 
cette conception du deuil d'après la Chanson de Roland et le portail 
de Saint-André-des-Champs m'eût été sympathique. Mais dès que 
Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter qu'elle 
fut en colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire que je regret- 
tais ma tante parce que c'était une bonne femme, m.algré ses ridicules, 
mais nullement parce que c'était ma tante, qu'elle eût pu être ma 
tante et m.e sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, pro- 
pos qui m'eussent semblé ineptes dans un livre. 

Si alors Françoise remplie comme un poète d'un flot de pensées con- 
fuses sur le chagrin, sur les souvenirs de fam.ille, s'excusait de ne pas 
savoir répondre à mes théories et disait : « Je ne sais pas m'esprimer », 
je triomph&is de cet aveu avec un bon sens ironique et brutal digne du 
docteur Percepied ; et si elle ajoutait : « Elle était tout de même de 
la parentèse, il reste toujours le respect qu'on doit à la parentèse », 
je haussais les épaules et je me disais : « Je suis bien bon de discuter 
avec une illettrée qui fait des cuirs pareils », adoptant ainsi pour juger 

K3 



A LA RECHERCFiE DU TEMPS PERDU 

Françoise le point de vue mesquin d'hommes dont ceux qui ies mépri- 
sent ie plus dans l'impartialilé de la méditation, sont forts capables de 
tenir le rôle quand ils jouent une des scènes vulgaires de la vie. 

Mes promenades de cet automne-là furent d'autant plus agréables que 
je les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand j'étais 
fatigue d avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon plaid sur 
mes épaules, je sortais : mon corps obligé depuis longtemps de garder 
Timmobilité, mais qui s'était chargé sur place d'animation et de vitesse 
accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu'on lâche, de 
les dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie 
de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville, les buissons aux- 
quels s'adosse Montjouvain, recevaient des coups de parapluie ou de 
canne, ent^idaient des cris joyeux, qui n'étaient, les uns et les autres, 
que dfâ idées confuses qui m'exaltaient et qui n'ont pas atteint le repoa 
dans la lumière, pour avoir préféré à un lent et difficile éclaircissement, 
le plaisir d'une dérivation plus aisée vers une issue immédiate. La plu- 
part des prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font 
ainsi que nous en débarrasser en le faisant sortir de nous sous une 
forme indistincte qui ne nous apprend pas à le connaître. Quand 
j'essaye de faire le compte de ce que je dois au côté de Méséglise, des 
humbles découvertes dont il fut le cadre fortuit ou le nécessaire inspi- 
rateur, je me rappelle que c'est, cet automne-là, dans une de ces pro- 
menades, près du talus broussailleux qui protège Montjouvain, que je 
fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos impressions 
et leur expression habituelle. Après une heure de pluie et ^ vent 
contre lesquels j'avais lutté avec allégresse, comme j'arrivaii au bord 
de la m.are de Montjouvain, devant une petite cahute recouverte en 
tuiles où le jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardi- 
nage, le soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l'averse 
reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute, 
sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se promenait 
une pKîule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les herbes folles 
qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes de duvet de la 
poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer au gré de son soufBe 
jusqu'à l'extrémité de leur longueur, avec l'abandon de choses inertes 
et légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de 
nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n'avais encore- 
jamais- fait attention. Et voyant sur l'eau et à la face du mur un pâle 
«ourire répondre au sourire du ciel» je m'écriai dans mon enthousiasme 

144 ^ 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

fcn brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut. » Mais en 
même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m'en tenir à ce3 
imots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement. 

Et c'est à ce moment-là encore, — grâce à un paysan qui passait, 
l'air déjà d'être d'assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand 
il faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans cha- 
leur à mes « beau temps, n'est-ce pas, il fait bon marcher », — que 
j'appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément, 
dans un ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois 
qu une lecture un peu longue m'avait mis en humeur de causer, le cama- 
rade à qui je brûlais d'adresser la parole venait justement de se livrer 
'au plaisir de la conversation et désirait maintenant qu'on le laissât lire 
tranquille. Si je venais de penser à mes parents avec tendresse et de 
prendre les décisions les plus sages et les plus propres à leur faire plaisir, 
ils avaient employé le même temps à apprendre une peccadille que 
j'avais oubliée et qu'ils me reprochaient sévèrement au moment où je 
m'élançais vers eux pour les embrasser. 

Parfois à l'exaltation que me donnait la solitude, s'en ajoutait une 
,autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le désir 
de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer dans 
mes bras. Né brusquement, et sans que j'eusse eu le temps de le rappor- 
ter exactement à sa cause, au milieu de pensées très différentes, le 
plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu'un degré supérieur 
de celui qu'elles me donnaient. Je faisais un mérite de pl-is à tout ce 
qui était à ce moment-la dans mon esprit, au reHet rose du toit de tuile, 
aux herbes folles, au village de Roussainville où je désirais depuis 
longtemps aller, aux arbres de son bois, au clocher de son église, de 
cet émoi nouveau qui me les faisait seulement paraître plus désiraoies 
iparce que je croyais que c'était eux qui le provoquaient, et qui semblait 
ne vouloir que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait 
ma voile d'une b-ise puissante, inconnue et propice. Mais si ce désir 
qu'une femme apparût ajoutait pour moi aax charmes de la nature 
quelque chose de plus e^r-altant, les charmes de la nature, en retour, 
élargissaient ce que celui à^e la femme aurait eu de trop restreint. 11 me 
semblait que la beauté des .arbres c'était encore la sienne et que l'ânio 
de ces horizons, du village de Roussainville, des livres que je lisais 
cette année-là, son baiser me ï<^ livrerait ; et mon iinai^nation reprenant 
des forces au contact de ma 8ei\sualité, ma sensualité se répandant dans 
tous les domaines de mon imagiri'^t'on, mon désir n'avait plus de limites. 

:I45 10 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDt 

Cest qu aussi, - comme il arrive dans ces moments de rêverie »r 

=rmTL:;^mt':;tiLr^i?vt--^ 

en lui, si j'en avals modifié à ma gu sercond ?k,n, F""'"! ^'"p"'-" 
me nê<-fi*>i,c* J^ P IL b^'s-c les Conditions. Connaître àPans 

une pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Mésé-^iise c'eût été rer7 
voir des coquillages que e n'aurais pas vus sur la r,C. ! „. f ' 
que je n'aurais pas trouvée dans les Ù.J^eùtétérarl\erl f-' 
que la femme me.donnerait tous ceux a^ J eu d ^'^S '"1;^^^^;!;' 
oppee mon imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussa ^ 

cônsfdérer dè'L? f ^'•«Jurt à une notion générale qui les fait 

o^ots identiqu TuViiTe'"''™"™'' "'f.^'"^?"*^"^^ <^'"'' ^^ 
l'esprit commeîe'l! „ ' "^ P^' "?'=' ''^P"= " f°™ulé dans 

comme à un pUs^ ^utn aur^^^^^^^ °" T"'iA """t^ ^°"««-'-°» 
car on ne pense nLk.JÎ ' ^ ' °" ' ^PP"'^* ="" 't"^'"» à elle ; 

attendu immane^nt et c^ch? ill^'' "V ""^^ ^' ^^î' Obscurément 

momoni où il s Wollit leViutrS^T,^- "^^^ "" "' ■'""'''"^"^ ^" 

regards, les baisers d7« b nurerautTl^"' "°"' ?r'="= ''' "°'-« 
uc tcii- qui est auprès de nous, qu il nous apparaît 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

surtout à nous-même comme une soîte de transport die notre reconnais- 
sance pour la bonté de cœur de notre compagne et pour sa touchante 
prédilection à notre égard que nous mesurons aux bienfaits, au bonheur 
dont elle nous comble. 

Hélas, c'était en vain que j'implorais le. donjon de Roussainville, 
que je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de 
son village, comme au seul confident que j'avais eu de mes premiers 
désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit cabinet 
sentant l'iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre 
entr 'ouverte, pendant qu'avec les hésitations héroïques du voyageuï 
qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défail- 
lant, je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyaii 
mortelle, jusqu'au moment où une trace naturelle comme celle d'ua 
colimaçon s'ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient 
jusqu'à moi. En vain je le suppliais maintenant. En vain, tenant l'élenduî 
dans le champ de ma vision, je la drainais de mes regards qui eussent 
voulu en ramener une femme. Je pouvais aller jusqu'au porche de 
Saint- André-des-Champs ; jamais ne s'y trouvait la paysanne que je 
n'eusse pas manqué d'y rencontrer si j'avais été avec mon grand-père 
et dans l'impossibilité de lier conversation avec elle. Je fixais indéfini- 
ment le tronc d'un arbre lointain, de derrière lequel elle allait surgir 
et venir à moi ; l'horizon scruté restait désert, la nuit tombait, c'était 
sans espoir que mon attention s'attachait, comme pour aspirer les créa- 
tures qu'ils pouvaient receler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée ; et ce 
n'était plus d'allégresse, c'était de rage que je frappais les ax'bres du bois 
de Roussainville d'entre lesquels ne sortait pas plus d'êtres vivants que 
s'ils eussent été des arbres peints sur la toile d'un panorama, quand, 
ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d'avoir serré dans 
mes bras la femme que j'avais tant désirée, j'étais pourtant obligé de 
reprendre le chemin de Combray en m'avouant à moi-même qu'était 
de moins en moins probable le hasard qui l'eût mise sur mon chemin. 
Et s'y fût-elle trouvée, d'ailleurs, eussé-je osé lui parler ? îl me sem- 
blait qu'elle m'eût considéré comme un fou ; je cessais de croire par- 
tagés par d'autres êtres, de croire vrais en dehors de moi les désirs 
que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils 
ne m'apparaissaient plus que comme les créations purement subjec- 
tives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils n'avaient plus 
de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors perdait tout charme 
et toute signification et n'était plus à ma vie qu'un cadre conventionnel 

147 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

comme l'est à la fiction d'un roman le wagon sur la banquette duquel 
le voyageur le lit pour tuer le temps. 

C'est peut-être d'une impression ressentie aussi auprès de Mont- 
jouvain, quelques années plus tard, impression restée obscure alors, 
qu'est sortie, bien après, l'idée que je me suis faite du sadisme. On verra 
plus tard que, pour de tout autres raisons, le souvenir de cette impres- 
sion devait jouer un rôle important dans ma vie. C'était par^im temps 
très chaud ; mes parents qui avaient dû s'absenter pour toute la journée, 
m'avaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais ; et étant allé jusqu'à 
la mare de Montjouvain où j'aimais revoir les reflets du toit de tuile, 
je m'étais étendu à l'ombre et endormi dans les buissons du talus qui 
domine la maison, là où j'avais attendu mon père autrefois, un jour 
qu'il était allé voir M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m'éveillai, 
je voulus me lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la recon- 
naître, car je ne l'avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand 
elle était encore une enfant, tandis qu'elle commençait d'être une jeune 
fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à quelques 
centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien 
et dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre était entr'ouverte, 
la lampe était allumée, je voyais tous ses mouvements sans qu'elle me 
vît, mais en m'en allant j'aurais fait craquer les buissons, elle m'aurait 
entendu et elle aurait pu croire que je m'étais caché là pour l'épier. 

Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous 
n'étions pas allés la voir, ma mère ne l'avait pas voulu à cause d'une 
vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté : la pudeur ; mais 
elle la plaignait profondément. Ma mère se rappelant la triste fin de vie 
de M. Vinteuil, tout absorbée d'abord par les soins de mère et de bonne 
d'enfant qu'il donnait à sa fille, puis par les souffrances que celle-ci 
lui avait causées ; elle revoyait le visage torturé qu'avait eu le vieil- 
lard tous les derniers temps ; elle savait qu'il avait renoncé à jamais à 
achever de transcrire au net toute son œuvre des dernières années, 
pauvres morceaux d'un vieux professeur de piano, d'un ancien organiste 
de village dont nous imaginions bien qu'ils n'avaient guère de valeur 
en eux-mêmes, mais que nous ne méprisions pas parce qu'ils en aveiient 
tant pour lui dont ils avaient été la raison de vivre avant qu'il les sacri- 
fiât à sa fille, et qui pour la plupart pas même notés, conservés seule- 
ment dans sa mémoire, quelques-uns inscrits sur des feuillets épars, 
illisibles, resteraient inconnus ; ma mère pensait à cet autre renonce- 
ment plus cruel encore auquel M. Vinteuil avait été contraint, le renon- 

148 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

cément à un avenir de bonheur honnête et respecté pour sa fille ; quand 
elle évoquait toute cetta détresse suprême de l'ancien maître de piano 
de mes tantes, elle éprouvait un véritable chagrin et songeait avec effroi 
à celui autrement amer que devait éprouver Mlle Vinteuil tout mêlé du 
remords d'avoir à peu près tué son père. « Pauvre M. Vinteuil, disait 
ma mère, il a vécu et il est mort pour sa fille, sans avoir reçu son salaire. 
Le recevra -t-il après sa mort et sous quelle forme ? Il ne pourrait lui 
venir que d'elle. »/ 

Au fond du saron de Mlle Vinteuil, sur la cheminée était posé un 
petit portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment 
où retentit le roulement dune voiture qui venait de la route, puis elle 
se jeta sur un canapé, et tira près d'elle une petite table sur laquelle 
elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis à côté de lui 
le morceau qu'il avait le désir de jouer à mes parents. Bientôt son 
amie entra. Mlle Vinteuil l'accueillit sans se lever, ses deux mains der- 
rière la tête et se recula sur le bord opposé du sofa comme pour lui 
faire une place. Mais aussitôt elle sentit qu'elle semblait ainsi lui imposer 
une attitude qui lui était peut-être importune. Elle pensa que son amie 
aimerait peut-être mieux être loin d'elle sur une chaise, elle se trouva 
indiscrète, la délicatesse de son cœur s'en alarma ; reprenant toute la 
place sur le sofa elle ferma les yeux et se mit à bâiller pour indiquer 
que l'envie de dormir était la seule raison pour laquelle elle s'était 
ainsi étendue. Malgré la familiarité rude et dominatrice qu'elle avait 
avec sa camarade, je reconnaissais les gestes obséquieux et réticents, 
les brusques scrupules de son père. Bientôt elle se leva, feignit de vou- 
loir fermer les volets et de n'y pas réussir. 

— « Laisse-donc tout ouvert, j'ai chaud », dit son amie. 

— « Mais c'est assommant, on nous verra », répondit Mlle Vinteuil. 
Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu'elle n'avait 

dit ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres 
qu'elle avait en effet le désir d'entendre, mais que par discrétion elle 
voulait lui laisser l'initiative de prononcer. Aussi son regard que je ne 
pouvais distinguer, dut-il prendre l'expression qui plaisait tant à ma 
grand'mère, quand elle ajouta vivement : 

— « Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire, c'est assom- 
mant, quelque chose insignifiante qu'on fasse, de penser que des yeux 
vous voient. » 

Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle tai- 
sait les mots prémédités qu'elle avait jugés indispensables à la pleine 

149 



A LA RECHERCHE DU TExMPS PERDU 

réalisation de son Jésîr. Et à tous moments au fond d'elle-même une 
vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un soudard fruste 
et vainqueur. 

— « Oui, c'est probable qu'on nous regarde à cett€ heure-ci, dans 
cette campagne fréquentée, dit ironiquement son amie. El puis quoi ? 
ajouta-t-elle (eu croyant devoir accompagner d'un clignement d'yeux 
malicieux et tendre, ces mots qu'elle récita par bonté, comme un texte, 
qu'elle savait être agréable à Mlle Vinteuil, d'un ton qu'elle s'effor- 
çait de rendre cynique), quand mtr.^ on nous verrait ce n'en est que 
meilleur. » 

Mile Vinteuil frémît et se leva. Son cœur scrupuleux et sensible 
ignorait quelles paroles devaient spontanément venir s'adapter à la 
scène que ses sens réclam.aient. Elle cherchait le plus loin qu'elle pouvait 
de sa vraie nature morale, à trouver le langage propre à la fille vicieuse 
qu'elle désirait d'être, mais les mots qu'elle pensait que celle-ci eût 
prononcés sincèrement lui paraissaient faux dans sa bouche. Et le 
peu qu'elle s'en permettait était dit sur un ton guindé où ses habi- 
tudes de timidité paralysaient ses velléités d'audace, et s'entremêlait 
de : « tu n'as pas froid, tu n'as pas trop chaud, tu n'as pas envie d'être 
seule et de lire ? » 

— « Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques, ce 
soir ■>, finit-elle pas dire, répétant sans doute une phrase qu'elle avait 
entendi:e autrefois dans la bouche de son amie^ 

Dans l'échancrure de son corsage de crêpcKflle Vinteuil sentit que 
son amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s'échappa, et elles 
se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches comme 
des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis 
Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le corps 
de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur laquelle 
était placé le portrait de l'ancien professeur de piano. Mlle Vinteuil 
comprit que son amie ne le verrait pas si elle n'attirait pas sur lui 
jon attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement de le 
remarquer : 

— « Oh ! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas 
qui a pu le mettre là, j'ai pourtant dit vingt fois que ce n'était pas sa 
place. » 

Je me souvins que c'étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon 
père à propos du morceau de musique. Ce portrait leur servait sans 
doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui 

150 



DU COTÉ DE CHE2 SWANN 

répondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses réponses litur- 
giques : 

— « Mais laisse-le donc où il est, il n'est plus là pour nous embêter 
Crois-tu qu'il pleurnicherait, qu'il voudrait te mettre ton manteau, s'i 
te voyait là, la fenêtre ouverte, le vilain singe. » 

Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche : « Voyons, 
voyons », qui prouvaient la bonté de sa nature, non qu'elles fussent dic- 
tées par l'indignation que cette façon de parler de son père eût pu lui 
causer (évidemment c'était là un sentiment qu'elle s'était habituée, à 
l'aide de quels sophismes ? à faire taire en elle dans ces minutes-là), 
mais parce qu'elles étaient comme un frein que pour ne pas se montrer 
égoïste elle mettait elle-même au plaisir que son amie cherchait à lui 
procurer. Et puis cette modération souriante en répondant à ces blas- 
phèmes, ce reproche hj^ocrite et tendre, paraissaient peut-être à sa 
nature franche et bonne, une forme particulièrement infâme, une forme 
doucereuse de cette scélératesse qu'elle cherchait à s'assimiler. Mais elle 
ne put résister à l'attrait du plaisir qu'elle éprouverait à être traitée 
avec douceur par une personne si implacable envers un mort sans 
défense ; elle sauta sur les genoux de son amie, et lui tendit chastement 
son front à baiser comme elle aurait pu faire si elle avait été sa fille, 
sentant avec délices qu'elles allaient ainsi toutes deux au bout de la 
cruauté en ravissant à M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa pater- 
nité. Son amie lui prit la tête entre ses mains et lui déposa un baiser 
sur le front avec cette docilité que lui rendait facile la grande a&ction 
qu'elle avait pour Mlle Vinteuil et le désir de mettre quelque distrac- 
tion dans la vie si triste maintenant de l'orpheline. 

— « Sais -tu ce que j'ai envie de lui faire à cette vieille horreur ? » 
dit-elle en prenant le portrait. 

Et elle miurmura à l'oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne 
pus entendre. 

— « Oh ! tu n'oserais pas. > 

— « Je n'oserais pas cracher dessus ? sur ça ? » dit l'amie avec une 
brutalité voulue. 

Je n'en entendis pas davantage, car Mlle Vinteuil, d'un air las, 
gauche, affairé, honnête et triste vnit fermer les volets et la fenêtre, 
m.ais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que pendant sa 
vie M. Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce qu'après la mort 
il avait reçu d'elle en salaire. 

Et pourtant j'ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait pu assister à 

151 



A LA RECHERCHÉ DU TEMPS PERDtl 

cette scène, il n'eût peut-être pas encore perdu sa foi dans le bon cœur 
de sa fille, et peut-être même n'eût-il pas eu en cela tout à fait tort. 
Certes, dans les habitudes de Mlle Vinteuil l'apparence du mal était 
u* entière qu'on aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré 
de perfection ailleurs que chez une sadique ; c'est à la lumière de la 
rampe des théâtres du boulevard plutôt que sous la lampe d'une maison 
de campagne véritable qu'on peut voir une fille faire cracher une amie 
sur le portrait d'un père qui n'a vécu que pour elle ; et il n y a guère 
que le sadisme qui donne un fondement dans la vie à l'esthétique du 
mélodrame. Dans la réalité, en dehors des cas de sadisme, une fille 
aurait peut-être des manquements aussi cruels que ceux de Mlle Vin- 
teuil envers la mémoire et les volontés de son père mort, mais elle ne 
les résumerait pas expressément en un acte d'un symbolisme aussi 
rudimentaire et aussi naïf ; ce que sa conduite aurait de criminel serait 
plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux à elle qui ferait le 
mal sans se l'avouer. Mais, au delà de l'apparence, dans le cœur de 
Mlle Vinteuil, le mal, au début du moins, ne fut sans doute pas sans 
mélange. Une sadique comme elle est l'artiste du mal, ce qu une créa- 
ture entièrement mauvaise ne pourrait être car le mal ne lui seréiit pas 
extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait même pas 
d'elle ; et la vertu, la mémoire des morts, la tendresse filiale, comme 
elle n'en aurait pas le culte, elle ne trouverait pas un plaisir sacrilège 
à les profaner. Les sadiques de l'espèce de Mlle Vinteuil sont des êtres 
si purem.ent sentimentaux, si naturellement vertueux que même le 
plaisir sensuel leur paraît quelque chose de mauvais, le privilège des 
méchants. Et quand ils se concèdent à eux-mêmes de s y livrer un 
moment, c'est dans la peau des méchants qu'ils tâchent d entrer et de 
faire entrer leur complice, de façon à avoir eu un moment l'illusion 
de s'être évadé de leur âme scrupuleuse et tendre, dans le monde inhu- 
main du plaisir. Et ;e comprenais combien elle l'eût désiré en voyant 
com.bien il lui était impossible d'y réussir. Au moment où elle se voulait 
si différente de son père, ce qu'elle me rappelait c'était les façons de 
penser, de dire, du vieux professeur de piano. Bien plus que sa photo- 
graphie, ce qu'elle profanait, ce qu'elle faisait servir à ses plaisirs mais 
qui restait entie eux et elle et l'em.pêchait de les goûter directement, 
c'était la ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à lui 
qu'il lui avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes d'amabi- 
lité qui interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phra- 
séologie, une mentalité qui n'était pas faite pour lui et l'empêchait die 

132 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN' 

le connaître comirie quelque chose de très difFérent f?e3 nombreux 
devoirs de politesse auxquels etie se consacrait d'habif-jcJe. Ce n'est 
pas le mal qui lui donnait l'idée du plaisir, qui lui semblait agréable ; 
c'est le plaisir qui lui semblait malin. Et comm.e chaque fois qu'elle 
s'y adonnait il s'accompagna:t pour elle de ces pensées n!juvaises qui 
le reste du tcm.ps étaient absentes de son âme vertueuse, elle finissait 
par trouver au plansir' quelque chose de diabolique, par l'identifier au 
Mal. Peut-être Mile Vinteuil sentait-elle que son amie n'était pas fon- 
cièrement mauvaise, et qu'elle n'était pas sincère au m.oment où elle 
lui tenait ces propos blasphémiatoires. Du moins avait-elle le plaisir 
d'embrasser sur son visage, des sourii-es, des regards, feints peut- 
être, mais analogues dans leur expression vicieuse et basse à ceux 
qu'auraient eus non un être de bonté et de souiîrance, mais un être 
de cruauté et de plaisir. Elle pouvait s'imaginer un instant qu'elle 
jouait vraiment les jeux qu'eût joués avec une complice aussi dénaturée, 
une fille qui aurait ressenti en effet ces sentiments barbares à l'égard 
de la mémoire de son père. Peut-être n'eût-elîe pas pensé que le mal 
fût un état si rare, si extraordmaire, si dépaysant, où il était si reposant 
d'émigrer, si elle avait su discerner en elle comme en tout le monde, 
cette indifférence aux souffrances qu'on cause et qui, quelques autres^ 
noms qu'on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruaut^Tj 

S'il était assez simple d'aller du côté de Méséglise, c'était une autre 
affaire d'aller du côté de Guermantes, car la promenade était longue et 
l'on voulait être sûr du temps qu'il ferait. Quand on semblait entrer 
dans une série de beaux jours ; quand Françoise désespérée qu'il ne 
tombât pas une goutte d'eau pour les « pauvres récoltes », et ne voyant 
que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel 
s'écriait en gémissant : « Ne dirait-on pas qu'on voit ni plus ni moins 
des chiens de mer qui jouent en montrant là-haut leurs museaux. Ah ! ils 
pensent bien à faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs 1 Et puis 
quand les blés seront poussés, alors la pluie se mettra à tomber tout à 
petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe 
que si c'était sur la mer » ; quand mon père avait reçu invariablement 
les mêmes réponses favorables du jardinier et du baromètre, alors on 
disait au dîner : « Demain s'il fait le même temps, nous irons du côté 
de Guermantes. » On partait tout de suite après déjeuner par la petite 
porte du jardin et on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et for- 
mant un angle aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux 

153 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

ou trois guêpes passaient la ioumée à herboriser, aussi bizarre que son 
nom d'où me semblaient dériver ses partieixlarités curieuses et sa person- 
nalité revêche, et qu'on chercherait en vain dans le Combray d'aujour- 
d'hui où sur son tracé ancien s'élève l'école. Mais ma rêverie (sem- 
blable à ces architectes élèves de Vio'îet-le-Duc, qui, croyant retrouver 
sous un jubé Renaissance et un autel du XVII® siècle les traces d'un 
chœur roman, remettent tout l'édifice dans l'état où il devait être au 
Xll® siècle), ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce et « res- 
titue » la rue des Perchamps. Elle a d'ailleurs pour ces reconstitutions, 
des données plus précises que n'en ont généralement les restaurateurs : 
quelques images conservées par ma mémoire, les dernières peut-être 
qui existent encore actuellem.ent, et destinées à être bientôt anéanties, 
de ce qu'était le Combray du temps de mon enfance ; et parce que 
c'est lui-même qui les a tracées en moi avant de disparaître, émouvantes, 
— si on peut com.parer un obscur portrait à ces effigies glorieuses dont 
ma grand'mère aimait à me donner des reproductions — comme ces 
gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini dans 
lesquels l'on voit en un état qui n'existe plus aujourd'hui le chef- 
d'œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc. 

On passait, rue de 1 Oiseau, de%'ant la vieille hôtellerie de l'Oiseai?. 
fiesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au 
XVII® siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes 
et de Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quel 
que contestation avec leurs fermiers, pour une question d'hommage. 
On gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher 
de Saint-Hilaire. Et j'aurais voulu pouvoir m'asseoir là et rester toute 
la journée à lire en écoutant les cloches ; car il faisait si beau et si tran 
quille que, quand sonnait l'heure, on aurait dit non qu'elle rompait 
le calme du jour mais qu'elle le débarrassait de ce qu'il contenait et quc- 
le clocher avec l'exactitude indolente et soigneuse d'une personne 
qui n'a rien d'autre à faire, venait seulement — pour exprimer et laisseï 
tomber les quelques gouttes d'or que la chaleur y avait lentement el 
naturellement amassées — de presser, au moment voulu, la pléni- 
tude du silence. 

Le plus grand charme du côté de Guermantes, c'est qu'on y avail 
presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. On la tra 
versait une première fois, dix minutes après avoir quitté la maison, sut 
une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de notre arrivée 
le jour de Pâques, après le sermon s'il faisait beau tenops, je courai) 

15^ 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

iusque-là, voir dans ce désordre d'un matin de grande fête où quelques 
préparatifs somptueux font paraître plus sordides les ustensiles de 
ménage qui traînent encore, la rivière qui se promenait déjà en bleu- 
ciel entre les terres encore noires et nues, accompagnée seulement 
d'une Lande de coucous arrivés trop tôt et de primevères en avance, 
cependant que çà et là une violette au bec bleu laissait fléchir sa tiae 
sous le poids de la goutte d'odeur qu'elle tenait dans son cornet. Le 
Pont- Vieux débouchait dans un sentier de balaie qui à cet endroit 
se tapissait l'été du feuillage bleu d'un noisetier sous lequel un pêcheur 
en chapeau de paille avait pris racine. A Ccmbray où je savais quelle 
individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulk 
sous l'uniforme du suisse ou le surplis de l'enfant de chœur, ce pêcheur 
est la seule personne dont je n'aie jamais découvert l'identité. Il devait 
connaître m.es parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions; 
je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de ms 
taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans 
le sentier de halsge qui dominait le courant d'un talus de plusieurs 
pieds ; de l'autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés 
jusqu'au village et jusqu'à la gare qui en était distante. îls étaient 
Bernés des restes, à demi enfouis dans l'herbe, du château des anciens 
comtes de Combray qui au moyen âge avait de ce côté le cours de la 
Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes 
et des abbés de Martinvilîe. Ce n'étaient plus que quelques frag- 
ments de tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux 
d où jadis l'arbalétrier lançait ces pierres, d'où le guetteur surveil- 
lait Novepont, Clairefontaine, Martinville-îe-Sec, Bailleau-rExempt, 
toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était 
enclavé, aujourd'hui au ras de l'herbe, dominés par les enfants de l'école 
des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréa- 
tions ; — p-assé presque descendu dans la terre, couché au bord de 
l'eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort 
à songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite vilb 
d'aujourd'hui une cité très différente, retenant n^es penséej par son 
visage incompréhensible et d'autrefois qu'il cachait à demi sous les 
boutons d'or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu'ils avaient 
choisi pour leur jeux sur l'herbe, isolés, par couples, par troupes, 
jaunes comme un jaune d'oeuf, brillants d'autant plus, me semblait- 
ii, que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le 
plaisir que leur vue me causait, je l'accumulais dans leur surface 

155 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDt 

doféc, jusqu'à ce qu'il devînt assez puissant pour produire de l'inutil 
beauté ; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halag 
je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joi 
nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a bie; 
des siècles d'Asie mais apatriés pour toujours au village, contents d: 
modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l'eau, fidèles à la petit 
vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines de nos vieille 
toiles peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique éclat d'orieni 

Je m'amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans 1 
Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivièn 
où elles sont à leur tour encloses, à la fois « contenant » aux flanc 
transparents comme une eau durcie, et « contenu » plongé dans u 
plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l'imag 
de la fraîcheur d'une façon plus délicieuse et plus irritante qu'elh 
n'eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu'en fuite dar 
cette allitération perpétuelle entre l'eau sans consistance où les mair 
ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourra 
en jouir, je me promettais de venir là plus tard avec des lignes ; j*obt< 
nais qu'on tirât un peu de pain des provisions du goûter ; j'en jeta 
dans la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoque 
un phénomène de sursaturation, car l'eau se solidifiait aussitôt autoi 
d'elle en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu'elle tenait sans dou' ' 
jusque-là en dissolution, invisibles, tout près d'être en voie de crii ' 
tallisation. 

Bientôt le cours de la Vivonne s'obstru€ de plantes d'eau. Il y en 
d'abord d'isolées comme tel nénufar à qui le courant au travers duqu 
il était placé d'une façon m.alheureuse laissait si peu de repos que comn ^ 
un bac actionné mécaniquement il n'abordait une rive que pour retou i"^' 
ner à celle d'où il était venu, refaisant éternellement la double traversé '' 
Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait, s'allongeait, filait, att« ^ 
gnait l'extrême limite de sa tension jusqu'au bord où le courant !^ 
reprenait, le vert cordage se repliait sur lui-même et ramenait la pauv '^ 
plante à ce qu'on peut d'autant mieux appeler son point de dépa ^ 
qu'elle n'y restait pas une seconde sans en repartir par une répétitif 'f 
de la même manœuvre. Je la retrouvais de promenade en promenad * 
toujours dems la même situation, faisant penser à certains neurasth "^ 
niques au nombre desquels mon grand-père comptait ma tante LJ "' 
nie, qui nous ofÎTent sans changement au cours des armées le spect^ ' 
des habitudes bizarres qu'ils se croient chaque fois à la veille de secc 

136 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

;t qu'ils gardent toujours ; pris clans l'engrenage de leurs malaises et 
ie leurs manies, les efforts dans lesquels ils se débattent inutilement 
)our en sortir ne font qu'assurer le fonctionnement et faire jouer le 
iéclic de leur diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce 
lénufar, pareil aussi à quelqu'un de ces malheureux donl: le tourment 
ingulier, qui se répète indéfiniment durant l'éternité, excitait la curio- 
ité de Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les parti- 
;ularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile, s'éloignant à 
prands pas, ne l'avait forcé à le rattraper au plus vite, comme moi mes 
)arents. 

Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété dont 
'accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait et qui s'y 
;tait complu à des travaux d'horticulture aquatique, faisant fleurir, 
lans les petits étangs que forme la Vivonne, de véritables jardins de 
lympheas. Comme les rives étaient à cet endroit très boisées, les grandes 
imbres des arbres donnaient à l'eau un fond qui était habituellement 

un vert sombre mais que parfois, quand nous rentrions par certains 
oirs rassérénés d'après-midi orageux, j'ai vu d'un bleu clair et cru, 
irant sur le violet, d'apparence cloisonnée et de goût japonais. Çà et là, 

la surface, rougissait comme une fraise une fleur de nymphéa au cœur 
carlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses 
taient plus pâles, moins lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées 
ar le hasard en enroulements si gracieux qu'on croyait voir flotter à la 
érive, comme après l'effeuillement mélancolique d'une fête galante, 
.es roses mousseuses en guirlandes dénouées^^ilieurs un coin semblait 
éservé aux espèces communes qui montraiSnt le blanc et le rose pro- 
rets de la julienne, lavés comme de la porcelaine avec un soin domes- 
.que, tandis qu'un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en 
ne véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins 
ui étaient venues poser comm.e des papillons leurs ailes bleuâtres et 
lacées, sur l'obliquité transparente de ce parterre d'eau ; de ce par- 
îrre céleste aussi : car il donnait aux fleurs un sol d'une couleur plus 
récieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et. 
Dit que pendant l'après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le. kaléi- 
oscope d'un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu'il s'emplît 

rs le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie 
u couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, 
itour des corolles de teintes plus fi.ies, avec ce qu'il y a de plus 
rofoad, de plus fugitif, de plus mystérieux, — avec ce qu'il y a 

157 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

d'infini. — dans l'heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel. 

Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j'ai 
vu, j'ai désiré imiter quand je serais libre de vivre à ma guise, un rameur, 
qui, ayant lâché l'aviron, s'était couché à plat sur le dos, la tête en bas, 
au fond de sa barque, et la laissant flotter à la dérive, ne pouvant voir 
que le ciel qui filast lentement au-dessus de lui, portait sur son visage 
l'avant-goût du bonheur et de la paix. 

Nous nous asseyions entre les iris au bord de l'eau. Dans le 
cel férié, flânait longuement un nuage oisif. Par moments oppressée 
par l'ennui, une carpe se dressait hors de l'eau dans une aspiration 
anxieuse. C'était l'heure du goûter. Avant de repartir nous restions 
longtemps à manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l'herbe 
où parvenaient jusqu'à nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et 
métalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne 
s'étaient pas mélangés à l'air qu'ils traversaient d..puis si longtemps, 
et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs lignes sonores, 
vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds. 

Parfois, au bord de l'eau entourée de bois, nous rencontrions une 
maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien, du monde, 
que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le visage 
pensif et les voiles élégants n'étaient pas de ce pays et qui sans doute 
était venue, selon l'expression populaire « s'enterrer » là, goûter le 
plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui dont elle 
n'avait pu garder le cœur, y était inconnu, s'encadrait dans la fenûtre 
qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque amarrée près de 
la porte. Elle levait distraitement les yeux en entendant derrière les 
arbres de la rive la voix des passants dont avant qu'elle eût aperçu 
leur visage, elle pouvait être certaine que jamais ils n'avaient connu, ni 
ne connaîtraient l'infidèle, que rien dans leur passé ne gardait sa marque, 
que rien dans leur avenir n'aurait l'occasion de la recevoir. On sentait 
que, dans son renoncement, elle avait volontairement quitté des lieux où 
elle aurait pu du moins apercevoir celui qu'elle aimait, pour ceux-ci qui 
ne l'avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque prome- 
nade sur un chemin où elle savait qu'il ne passerait pas, ôter de ses 
mains résignées de longs gants d'une grâce inutile^ 

Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes 
remonter jusqu'aux sources de la Vivonne, auxquelles j'avais souvent 
pensé et qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idécile, que 
j'avais été aussi surpris quand on m'avait dit qu'elles se trouvaient dans 

158 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

le département, à une certaine distance kilométrique de Combray, 
que le jour où j'avais appris qu'il y avait un autre point précis de la 
terre oii s'ouvrait, dans l'antiquité, l'entrée des Enfers. Jamais non plus 
lous ne pûmes pousser jusqu'au terme que j'eusse tant souhaité 
d'atteindre, jusqu à Guermantes. Je savais que là résidaient des châte- 
lains, le duc et la duchesse de Guermanles, je savais qu'ils étaient des 
personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je 
pensais à eux, je me le§ représentais tantôt en tapisserie, comme était 
la comtesse de Guermantes, dans le « Couronnement d'Esther » de 
notre église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le 
Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon 
que j'étais encore à prendre de l'eau bénite ou que j'arrivais à nos chaises, 
tantôt tout à fait im.palpables comme l'image de Geneviève de Brabant, 
ancêtre de la famille de Guerrnantes, que la lanterne magique prome- 
nait sur les rideaux de ma chambra ou faisait m^onter au plafond, — 
snfîn toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et bai- 
gnant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui 
îmane de cette syllabe : « antes ». Mais si malgré cela ils étaient pour 
iioi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels, bien qu'étranges, en 
"evanche leur personne ducale se distendait dém.esurémeat, s'imrnaté- 
ialisait, pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes dont ils étaient 
lue et duchesse, tout ce « côté de Guermantes » ensoleillé, le cours de 
a Vivonne, ses nymphéas et ses grands arbres, et tant de beaux après- 
nidi. Et je savais qu'ils ne portaient pas seulement le titre de duc et 
e duchesse de Guermantes, mais que depuis le XiV® siècle où, après 
ivoir inutilement essayé de vaincre ses anciens seigneurs ils s'étaient 
lliés à eux par des mariages, ils étaient comtes de Combray, les pre- 
niers des citoyens de Combray par conséquent et pourtant les seuls 
|ui n'y habitassent pas. Comtes de Combray, possédant Combray au 
nilieu de leur nom, de leur personne, et sans doute aj'ant effective- 
nent en eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spéciale à Com- 
ray ; propriétaires de la ville, mais non d'une maison particulière, 
emeurant sans doute dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce 
jilbert de Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l'abside de 
aint-Hilaire que l'envers de laque noire, si je levais la tête, quand 
allais chercher du sel chez Camus. 

Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant 
e petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres 
m'arrêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car il me semblait 

159 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatible, que je dési- 
rais tant connaître depuis que je l'avais vue décrite par un de mes écri- 
vains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol imaginaire traversé de 
cours d'ciiu bouillonnants, que Guermantes, changeant d'aspect dans 
ma pensée, s'identina, quand j'eus entendu le docteur Percepied nous 
parler des fleurs et des belles eaux vives qu'il y avait dans le parc 
du château. Je rêvais que Mme de Guermantes m'y faisait venir, 
éprise pour moi d'un soudain caprice ; tout le jour elle y péchait la 
truite avec moi. Et le soir me tenant par la main, en passant devant les 
petits jardins de ses vassaux, elle me montrait le long des murs bas, 
les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et m'appre- 
nait leurs nomsa Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que j'avais 
l'intention de composer. Et ces rêves m'avertissaient que puisque je 
voulais unjour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comp- 
tais écrirejMais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un 
sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon 
esprit s'arj était de fonctionner, je ne vo>9it plus que le vide en face de 
mon attention^ je sentais que je n'avais pas de génie ou peut-être une 
maladie cérébrale l'empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon 
père pour arranger cela, li était si puissant, si en faveur auprès des gens 
en place qu il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise 
m'avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la vie 
et de la mort, à faire retarder d'un an pour notre maison, seule de tout 
le quartier, les travaux de « ravalement », à obtenir du ministre pour le 
lîls de Mme Sa7erat qui voulait aller aux eaux, l'autorisation qu'il 
passât le baccalauréat deux mois d'avance, dans la série des candidats 
dont le nom commençait par un A au lieu d'attendre le tour des S. 
Si j'étais tombé gravement malade, si j'avais été capturé par des bri- 
gands, persuadé que mon père avait trop d'intelligences avec les puis- 
sances s'jprênes, de rrop irrésistibles lettres de recommandation auprès 
du bon Dieu, pour que ma maladie ou ma captivité pussent être autre 
chose que de vains simulacres sans danger pour moi, j'aurais attendu 
avec calme l'heure inévitable du retour à la bonne réalité, l'heure de la 
délivrance ou de la gucrison ; peut-être cette absence de génie, ce tro-u 
noir qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes 
écrits futurs, n'était-il aussi qu'une illusion sans consistance, et cesse- 
rait-elle par l'intervention de mon père qui avait dû convenir avec le 
Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain 
de l'époque. Mais d'autres fois tandis que mes parents s'impatient^aieiit 

160 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

de me voir rester en arrière et ne pas ies suivre, ma vie actuelle au lieu 
de me sembler une création artificielle de mon père et qu'il pouvait 
modifier à son gré, rn apparaissait au contraire comme comprise dans 
une réalilé qui n'était pas faite pour moi, contre laquelle il n'y avait 
pas de recours, au cœur de laquelle je n'avais pas d'allié, qui ne cachait 
rien au delà d'elle-même. Il me.semblait alors que j'existais de la même 
façon que les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais comme 
eux, et que parmi eux j'étais seulement du nombre de ceux qui n'ont 
pas de dispositions pour écrire. Aussi, découragé, je renonçais à jamais 
à la littérature, malgré les encouragements que m'avait donnés oloch. 
Ce sentiment intime, immédiat, que j'avais du néant de ma pensée, 
prévalait contre toutes les paroles flatteuses qu'on pouvait me prodi- 
guer, comme chez un méchant dont chacun vante les bonnes actions, 
les remords de sa conscience. 

Un jour ma mère me dit : « Puisque tu parles toujours de Mme de 
Guermantes, comme le docteur Percepied l'a très bien soignée il y a 
quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa 
fille. Tu pourras l'apercevoir à la cérémonie. » C'était du reste par le 
docteur Percepied que j'avais le plus entendu parler de Mme de Guer- 
mantes, et il nous avait même montré le numéro d'une revue illustrée 
où elle était représentée dans le costume qu'elle portait à un bal tra- 
vesti chez la princesse de Léon. 

Tout d'un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que 
fil le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle 
une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une 
cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit 
bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage 
rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peina 
perceptibles, des parcelles d'analogie avec le portrait qu'on m'avait 
montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, 
si j'essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes 
termes : un grand nez, des yeux bleus, dont s'était servi le docteur 
Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, 
je me dis : cette dame ressemble à Mme de Guermantes ; or la chapelle 
où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates 
tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, 
reposaient les anciens comtes de Brabcmt, et que je me rappelais être 
à ce qu'on m'avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quel- 
qu'un de ses membres venait pour une cérémonie à Conîbray ; il nQ 

161 



A LA RECHERCHE DU TEMPS P^^Dlî 

pouvait vraisemblablement y avoir qu'une seule femme ressemblant au 
portrait de Mriie de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait 
justement venir, dans cette chapelle : c'était elle ! Ma déception était 
grande. Elle provenait de ce que je n'avais jamais pris garde quand 
je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les 
couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre siècle, d'une 
cutre matière que le reste des personnes vivantes. Jamais je ne m'étais 
ovisé qu'elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme 
Mme Sazcrat, et l'ovale de ses joues me fit tellement souvenir de per- 
sonnes que j'avais vues à la maison que le soupçon m'effleura, pour se 
dissiper d'ailleurs aussitôt après, que cette dame en son principe gêné- 
rateur, en toutes ses molécules, n'était peut-être pas substantiellement 
la duchesse de Guermantes, mais que son coips, ignorant du nonï 
qu'on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui com- 
prenait aussi des femmes de médecins et de commerçants. « C'est celcip 
ce n'est que cela, Mme de Guermantes ! », disait la mine attentive et 
étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui naturellement 
n'avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de Mme de 
Guermantes étaient apparues tant de fois dans rnes songes^uisque, 
elle, elle n'avait pas été comme les autres arbitrairement formée par 
moi, mais qu'elle m'avait sauté aux yeux pour la première fois il y a 
un moment seulement, dans l'église ; qui n'était pas de la même nature, 
n'était pas colorable à volonté comme elles qui se laissaient imbiber de 
la teinte orangée d'une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu'à ce 
petit bouton qui s'enHarnmait au coin du nez, certifrait son assujettis- 
sement aux lois de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un 
plissement de la robe de la fée, un tremblement de son petit doigta 
dénoncent la présence matérielle d'une actrice vivcuite, là où nous- 
étions incertains si nous n'avions pas devant les yeux une simple pro- 
jection lumineuse. 

Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent, les 
yeux perçants, épinglaient dans ma vision (peut-être parce que c'était 
eux qui l'avaient d'abord atteinte, qui y avaient fait la première encoche, 
au moment où je n'avais pas encore le temps de songer que la femme 
qui apparaissait devant moi pouvait être Mme de Guermantes), sur 
cette image toute récente, inchangeable, j'essayais d'appliquer l'idée :r 
« C'est Mme de Guermantes » sans parvenir qu'à la faire manœuvrer 
en face de l'image, comme deux disques séparés par un intervalle. Mais 
cette Mme de Guermantes à laquelle j'avais si souvent rêvé, mainte- 

162 



ÙV COTg DE C^'El SWANN 

nant que je voyais qu'elle existait effectivement en dehors de moi, eo 
prit plus de puissance encore sur mon imagination qui, un moment 
paralysée au contact d'une réalité si différente de ce qu'elle attendait, 
se mit à réagir et à me dire : « Glorieux dès avant Charlemagne, les 
Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur leurs vassaux; 
la duchesse de Guermantes descend de Geneviève de Brabant. Elle 
ne connaît, ni ne consentirait à connaître aucune des perionnes qui 
sont ici.» 

Et — ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au 
visage par une corde si lâche, si longue, si extensible qu'ils peuvent se 
promener seuls loin de lui — pendant que Mme de Guerrr.antes était 
assise dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards 
flânaient çà et là, montaient le long des piliers> s'arrêtaient même sur moi, 
comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de soleil 
qui, au moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient. Quant à 
Mme de Guermantes elle-même, comme elle restait immobile, assise 
comme une mère qui semble ne pas voir les audaces espiègles et les 
entreprises indiscrètes de ses enfants qui jouent et interpellent des per- 
sonnes qu'elle ne connaît pas, il me fut impossible de savoir si elle 
approuvait ou blâmait dans le désœuvrement de son âme, le vagabon- 
dage de ses regards. 

je trouvais important qu'elle ne partît pas avant que j'eusse pu la 
regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des années je 
considérais sa vue comme éminemment désirable, et je ne détachais pas 
mes yeux d'elle, comme si chacun de mes regards eût pu matérielle- 
ment emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proémi- 
nent, des joues rouges, de toutes ces particularités qui me semblaient 
autant de renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son 
visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées 
que j'y rapportais — et peut-être surtout, forme de l'instinct de conser- 
vation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu'on a toujours 
de ne pas avoir été déçu, — la replaçant (puisque c'était une seule 
personne qu'elle et cette duchesse de Guermantes que j'avais évoquée 
jusque-là) hors du reste de l'humanité dans laquelle la vue pure et 
simple de son corps me l'avait fait un instant confondre, je m irritais 
en entendant dire autour de moi : « Elle est mieux que Mme Sazerat, 
que Mlle Vinteuil », comme si elle leur eût été comparable. Et m& 
regards s'arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à l'attach*. 
de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler d'autre» 

163 l 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

visages, je m'écriais devant ce croquis volontairement incomplet : 
« Qu'elle est belle ! Quelle noblesse 1 Comme c'est bien une fière 
Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j'ai devant 
moi ! » Et l'attention avec laquelle j'éclairais son visage l'isolait telle- 
ment, qu'aujourd'hui si je repense à cette cérémonie, il m'est impos- 
sible de revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le 
suisse qui répondit affirmativement quand je lui demandai si cette 
dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout 
,au mom.ent du défilé dans la sacristie qu'éclairait le soleil intermittent 
et chaud d'un jour de vent et .dorage, et dans laquelle Mme de Guer- 
mantes se trouvait au milieu de tous ces gens de Combray dont elle 
ne savait même pas les noms, mais dont l'infériorité proclamait trop sa 
suprématie pour qu'elle ne ressentît pas pour eux une sincère bienveil- 
lance et auxquels du reste elle espérait imposer davantage encore à 
force de bonne grâce et de simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces 
regards volontaires, chargés d'une signification précise, qu'on adresse à 
quelqu'un qu'on connaît, mais seulement laisser ses pensées distraites 
s'échapper incessamment devant elle en un flot de lumière bleue qu'elle 
ne pouvait contenir, elle ne voulait pas qu'il pût gêner, paraître dédai- 
gner ces petites gens qu'il rencontrait au passage, qu'il [atteignait à 
tous momentJJ]|e revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse 
et gonflée, le doux étonnement de ses yeux auxquels elle avait ajouté 
sans oser le destiner à personne mais pour que tous pussent en prendre 
leur part un sourire un peu timide de suzeraine qui a l'air de s'excuser 
auprès de ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne 
la quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu'elle avait 
laissé s'arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de 
soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me dis : 
e Mais sans doute elle fait attention à moi. » Je crus que je lui plaisais, 
qu'elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté l'église, qu'à 
cause de moi elle serait peut-être triste le soir à Guermantes. Et aussi- 
tôt je l'aimai, car s'il peut quelquefois suffire pour que nous aimions 
une femme qu'elle nous regarde avec mépris comme j avais cru qu'avait 
fait Mlle Swann et que nous pensions qu'elle ne pourra jamais nous 
appartenir, quelquefois aussi il peut suffire qu'elle nous regarde avec 
bonté comme faisait Mme de Guermantes et que nous pensions qu'elle 
pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient comme une pervenche 
impossible à cueillir et que pourtant elle m'eût dédiée ; et le soleil 
menacé par un nuage, mais dardant encore de toute sa force sur la 

164 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 
place et dans la sacristie, donnait une carnation de géranium aux tapis 
rouges qu'on y avait étendus par terre pour la solennité et sur lesquels 
s'avançait en souriant fVlme de Guermantes, et ajoutait à leur lainage 
un velouté rose, un épic'enre de lumière, celte sorte de tendresse, de 
sérieuse douce^ir dans la pompe et dans la joie qui caractérisent cer- 
taines pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui 
font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette 
l'épithète de délicieux. 

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guer- 
mantes, îl me parut plus affiigeant encore qu'auparavant de n'avoir pas 
de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un 
écrivain célèbre. Les regrets que j'en éprouvais, tandis que je restais 
seul à rêver im peu à l'écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus 
les ressentir, de lui-même par une sorte d inhibition devant la douleur, 
mon esprit s'arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à 
un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m'interdisait de 
compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires 
et ne s'y rattachant en rien, tout d'un coup un to:t, un reflet de soleil 
sur une pierre, l'odeur d'un chemin me faisaient arrêter par un plaisir 
particulier qu'ils me donnaient, et aussi parce qu'ils avaient l'air de 
cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu'ils invitaient à venir 
prendre et que malgré mes efforts je n'arrivais pas à découvrn^Comm.e je 
sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, 
à respirer, à tâcher d'aller avec ma pensée au delà de l'image ou de 
l'odeur. Et s'il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, 
je cherchais à Icsretrouverren fermant les yeux ; je m'attachais à me 
rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que 
je pusse comprendre pourquoi, m'avaient semblé pleines, prêtes 
à s'entr 'ouvrir, à me livrer ce dont elles n'étaient qu'un couvercle. 
Certes ce n'était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me 
rendre l'espérancr que j'avais perdue de pouvoir être un jour ècn- 
vain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier 
dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité 
abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné,' 
l'illusion d'une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l'ennui, 
du sentiment de mon impuissance que j'avais éprouvés chaque fois 
que j'avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre 
littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que m'imposaient 
ces impressions de forme, de parfum ou de couleur — de tâcher daper- 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

cevoJr ce qui se cachait derrière elles, que je ne tardais pas à me chercher 
à moi-même des excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts 
et de m'épargner cette fatigue. Par bonheur mes parents m'appelaient, 
je sentais que je n'avais pas présentement la tranquillité nécessaire 
pour poursuivre utilement ma recherche, et qu'il valait mieux n'y 
plus penser jusqu'à ce que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d'avance 
sans résultat. Alors je ne m'occupais plus de cette chose inconnue 
qui s'enveloppait d'une forme ou d'un parfum, bien tranquille puisque 
je la ramenais à la maison, protégée par le revêtement d"'images sous 
lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que les jours 
oîi on m'avait laissé aller à la pêche, je rapportais dans mon panier 
couverts par une couche d'herbe qui préservait leur fraîcheur. Une fois 
à la maison je songeais à autre chose et ainsi s'entassaient dans mon 
esprit (comme dans ma chambre les fieurs que j'avais cueillies dans mes 
promenades ou les objets qu'on m'avait donnés), une pierre oii jouait 
un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des 
images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu'est morte la 
réalité pressentie que je n'ai pas eu assez de volonté pour arriver à décou- 
vrir. Une fois pourtant, — où notre promenade s'étant prolongée fort 
au delà de sa à^iïée habituelle, nous avions été bien heureux de rencon- 
trer à mi-chemin du retour, comme l'après-midi finissait, le docteur 
Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avsut reconnus 
et fait monter avec lui, — j'eus une impression de ce genre et ne l'aban- 
donnai pas sans un peu l'approfondir. On m'avait fait monter près du 
cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore 
avant de rentrer à Combray à s'arrêter à Marti nviUe-le-Scc chez un 
malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l'attendrions. 
Au tournant d'un chemin j'éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui 
ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martin- 
ville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de 
notre voiture et tes lacets du chemin avaient l'air de faire changer de 
place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d'eux par une colline et une 
vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pour- 
tant tout voism d'eux. 

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de 
leurs lignes, l'ensoleillement de leur surface, je sentais que je n'allais 
pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce 
mouvemMit, derrière cette clarté, quelque chose qu'ils açmblaient 
contenir et dérober à la fois. 

166 



DO COTE DE CHEZ SWANN 
Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l'air de si peu 
nous rapprocher d'eux, que je fus étonné quand, quelques instants 
après, nous nous arrêtâmes devant l'église de Martinville. Je ne savais 
pas la raison du plaisir que j'avais eu à les apercevoir à l'horizon et 
l'obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien 
pénible ; j'avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes 
remuanti^ au soleil et de n'y plus penser maintenant. Et il est probable 
que si je l'avais tait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre 
tant d'arbres, de toits, de parfums, de sons, que j'avais distingués des 
autres à CHUse de ce plaisir obscur qu'ils m'avaient procuré et que je 
n'ai jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en atten- 
4J[ant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, 
;ie tournai ^a tête pour voir encore les clochers qu'un peu plus tard, 
j'aperçus une dernière fois au tournant d'un chemin. Le cocher, qui ne 
semblait pa^* disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, 
force me fi t, faute d'autre compagnie, de me rabattre sur celle de 
■ moi-même «*t d'essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt leurs 
lignes et leui s surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte 
• d'écorce, se c échirèrent, un peu de ce qui m'était caché en elles m'appa- 
•rut, j'eus um pensée qui n'existait pas pour m.oi l'instant avant, qui 
se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m'avait fait tout 
à l'heure épMuver leur vue s'en trouva tellement accru que, pris 
d'une sorte d ivresse, je ne pus plus penser à autre cKoye. A ce 
moment et co>nme nous étions déjà loin de Martinville en tournant 
la tête je les aoerçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil 
était'déjà couché. Par moments les tournants du chemm me les déro- 
baient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis 

Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martin- 
ville devait êtrr quelque chose d'analogue à une jolie phrase, puisque 
c'était sous la f. jfme de mots qui me faisaient plaisir, que cela m était 
apparu, deman-lant un crayon et du papier au docteur, je composai 
malgré les cahc;s de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir 
à mQ^ enthousiasme, le petit morceau suivant que j'ai retrouvé depuis , 
et auquel je n'ai eu à faire subir que peu de changements^^ 

« Seuls, s'élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase 
campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. 
Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d'eiix par une 
vplte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait 

167 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois 
clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux 
posés sur la plaine, immobiles et qu'on distingue au soleilj^uis le clocher 
de Vieuxvicq s'écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville 
restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette 
distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été 
si longs à noiis rapprocher d'eux, que je pensais au temps qu'il faudrait 
encore pour les atteindre quand, tout d'un coup, la voiture ayant tourné, 
elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s'étaient jetés si rudement au- 
devant d'elle, qu'on n'eut que le temps d'arrêter pour ne pas se heurter 
au porche. Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà quitté 
Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir 
accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l'hori- 
zon à nous regarder fuir, ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient 
encore en signe d'adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l'un s'effaçait 
pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore ; 
mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme 
trois pivots d'or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, 
comme nous étiuns déjà près de Combray, le soleil étant maintenant 
couché, je les aperçus une dernière fols de très loin qui n'étaient plus 
que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des 
champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles dune 
légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l'obscurité ; 
et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement cher- 
cher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs 
nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l'un derrière 
l'autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu'une seule forme noire, 
charmante et résignée, et s'effacer dans la nuit. » Je ne repensai jamais 
à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher 
du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu'il 
avait achetées au marché de Martinville, j'eus fini de l'écrirclje me trou- 
vai si heureux, je sentais qu'elle m'avait si parfaitement oebarrassé 
de ces clochers et de ce qu'ils cachaient derrière eux, que, comme si 
j'avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je 
me mis à chanter à tue-tête. 

Pendant toute la journée, dans ces promenades, j'avais pu rêver au 
plaisir que ce serait d'être l'ami de la duchesse de Guermantes, de 
pêcher la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide 
de bonheur, ne demander en ces moments-ià riea d'autre à la vie que 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 
de se composer toujours d'une suite d'heureux après-midi. Mais quand 
sur le chemin du retour j'avais aperçu sur la gauche une ferme, assez 
distante de deux autres qui étaient au contraire très rapprochées, et 
à partir de laquelle pour entrer dans Combray il n'y avait plus qu'à 
prendre une ailée de chênes bordée d'un côté de prés appartenant cha- 
cun à un petit clos et plantés à intervalles égaux de pommiers qui y 
portaient, quand ils étaient éclairés par le soleil couchant, le dessin 
japonais de leurs ombres, brusquement mon cœur se mettait à battre, 
je savais qu avant une dem.i-heure nous serions rentrés, et que, comme 
c'était de règle les jours où nous étions allés du côté de Guermantes 
et où If dîner était servi plus tard, on m'enverrait me coucher sitôt ma 
soupe prise, de sorte que ma mère, retenue à table comme s'il y avait 
du monde à dîner, ne monterait pas me dire bonsoir dans mon lit. 
La zone de tristesse où je venais d'entrer était aussi distincte de la 
zone, où je m élançais avec joie il y avait un moment encore que 
dans certains ciels une bande rose est séparée comme par une 
ligne d'une bande verte ou d'une bande noire. On voit un oiseau 
voler dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au noir, 
puis il y est entré. Les désirs qui tout à l'heure m'entouraient, d'aller 
à Guermantes, de voyager, d'être heureux, j'étais maintenant telle- 
ment en dehors d'eux que leur accon^.plissement ne {n'eût fait aucun 
plaisir. Comme )'auraîs donné tout cela pour pouvoir pleurer toute la 
nuit dans les bras de maman ! Je frissonnais, je ne détachais pas mf?s 
yeux angoissés du visage de ma mère, qui n'apparaîtrait pas ce soir 
dans la chambre où je me voyais déjà par Is pensée, j'aurais voulu 
mourir. Et cet état durerait jusqu'au lendemain, quand les rayons du 
matin, appuyant, comme le jardinier, leurs barreaux au mur revêtu 
de capucines qui gnmpaient jusqu'à ma fenêtre, je sauterais à bas du 
lit pour descendre vite au jardin, sans plus me rappeler que le soir 
ramènerait jamais l'heure de quitter ma m.ère. Et de la sorte c'est du 
côté de Guermantes que j'ai appris à distinguer ces états qui se succè- 
dent en moi. pendant certaines périodes, et vont jusqu'à se partager 
chaque journée, 1 un revenant chasser 1 autre, avec la ponctualité de 
la fièvre ; contigus, mais si extérieurs l'un à l'autre, si dépourvus de 
moyens de communication entre eux, que je ne puis plus comprendre, 
plus même me représenter dans l'un, ce que fai désiré, ou redouté, ou 
Bccompli dans l'autre. 

Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour 
jnoi liés h bien des petits événements de celle de toutes les diverses 

m 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU' 

vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, 
la plus riche en épisodes, je veux dire la m ie intellectuelle. Sans coûte elle" 
progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour 
nous le sens et l'aspect, qui nous ont ouvert de nv'uveaux chemins, 
nous en préparions depuis longtemps la découverte ; mais c'était sans 
le savoir ; et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles, 
nous sont devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur l'herbe, 
l'eau qui passait au soleil, tout le paysagr: qui environna leur 'apparition 
continue à accon:pagner leur souvenir de son visage mionsCient ou dis- 
trait ; et certes quand ils éta?.ent longuement contemplés par cet 
humble passant, par cet enfant qui rêvait, — comme l'est un roi, par 
un n'.émoriaiiste perdu dans la foule, —- ce coin de nature, ce bout de 
jardin n'eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu'ils seraient appelés 
à survivre en leurs particularités les phis éphém*ères ; et pourtant ce 
parfum d'aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le rem-/ 
placeront bientôt, un bruit de pas sans é<:ho sur le gravier d'une allée, 
une bulle formée contre une plante aquatique par l'eau de la rivière et 
qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire 
traverser tant d'années successives, tandis qu'alentour les chemins se 
sont effacés et que sont morts ceux qui !es foulèrent et le souvenir de 
ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage an^f^né ainsi jus- 
qu'à aujourd'hui se détache si isolé de tout, qu'il flotte incertain d?ns 
ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel, 
pays, de quel temps — peut-être tout simplement de quel rêve — il 
vient. Mais c'est surtout comme à des gisements profonds de mon sol 
mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m'appuie encore, 
que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Cjuermantes. 
C'est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les par- 
courais, que les choses, les êtres qu'ils m'ont fait connaître, soiit les 
seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent « ncore de la 
joie. Soit que la foi qui crée soit tarie en moi, soit que la réalité ne se 
forme que dans la mémoire, les fleurs iju'on me montre jujourd'hui 
pour la première fois ne me semblent pî-s de vraie.s fleur|jf Le côté d« 
Méscglise avec ses lilas. ses aubci-pines, s-js bleuets, ses ^Coquelicots, ses 
pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nym- 
phéao et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure 
des pays où j'aimerais vivre, où j'exige avant tout qu'on puisse aller à 
la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques 
et trouver au milieu des blés, ainsi qu'était Saint-Aridré-des-Champi, 

r70 



DU COT£ DE CHEZ SWANN 
une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; et les 
bleuets, les aubépines, les pommiers qu'il m'arrive quand je voyage de 
rencontrer encore dans les champs, parce qu'ils sent situés à la même 
profondeur, au niveau de mon passé, sont im.médiatement en communi- 
cation avec mon cœur. Et pourtant, parce qu'il y a quelque chose 
d'individuel dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de 
Guermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord d'une 
rivière où il y aurait d'aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans 
la Vivonne, pas plus que le soir en rentrant, — à l'heure où s'éveillait 
en moi cette ango;sse qui plus tard émigré dans l'amour, et peut devenir 
à jamais inséparable de lui — , je n'aurais souhaité que vînt me dire 
bonsoir une m.cre plus belle et plus intelligente que la miennoJ' Non ; 
de même que ce qu'il me fallait pour que je pusse m'endormir /heureux, 
avec cette paix sans trouble qu'aucune maîtresse n'a pu me donner 
depuis puisqu'on doute d'elles encore au moment où on croit en elles, 
et qu-on ne possède jam.ais leur coeur commue je recevais dans un baiser 
celui de ma mère, tout entier, sans la réseive d'une arrière-pensée, sans 
le reliquat d'une intention qui ne fut pas pour moi, — c'est que ce fût 
elle, c'est qu'elle inclmât vers moi ce visage où il y avait au-dessous de 
l'œil quelque chose qui était, paraît-il, un défaut, et que j'aimais à l'égal 
du reste, de même ce que je veux revoir, c'est le côté de Guermantes 
que j'ai connu, avec la ferme qui est peu éloignée des deux suivantes 
serrées l'une contre l'autre, à l'entrée de l'allée des chênes ; ce sont ces 
prairies où, quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare, se 
dessinent les feuilles des pommiers, c'est ce paysage dont parfois, la 
nuit dans mes rêves, l'individualité m'étreint avec une puissance presque 
fantastique et que je ne peux plus retrouver au réveil. Sans doute pour 
avoir à jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes 
rien que parce qu'ils me les avaient fait éprouver en même temps, le 
côté de Méséglise ou le côté de Guermantes m'ont exposé, pour l'avenir, 
à bien des déceptions et nîême à bien des fautes. Car souvent j'ai voulu 
revoir une personne sans discerner que c'était simplement parce qu'elle 
me rappelait une baie d'aubépines, et j'ai été induit à croire, à faire 
croire à un regain d'affection, par un simple désir de voyage. Mais 
par là mêmie aussi, et en restant présents en celles de mes impressions 
d'aujourd'hui auxquelles ils peuvent se relier, ils leur donnent des 
assises, de la profondeur, une dimension de plus qu'aux autres. lU 
leur ajoutent aussi un charme, une signification qui n'est que pour moi. 
Quand par les soirs d'été le ciel harmonieux gronde conune une bêtç 

17! 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

fauve et que chacun boude Torage, c'est au côté de Méséglise que je 
dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui 
tombe, l'odeur d'invisibles et persistants lilas. 



C'est aTHS! que je restais souvent jusqu'au matin à songer au temps 
de Combray. à mes tristes soirées sans sommeil, à tant de jours aussi 
dont l'image m'avait été plus récemment rendue par la saveur — ce 
qu'on aurait appelé à Combray le « parfum» — d'une tasse de thé. 
et par association de souvenirs à ce que, bien des années après avoir 
quitté celte petite ville, j'avais appris, au sujet d'un amour que Swann 
avait eu avant ma naissance, avec cette précision, dans les détails plus 
facile à obtenir qittquefois pour la vie de personnes mortes il y a des 
siècles que pour celle de nos meilleurs amis, ci qui semble impossible 
comme semblait impossible de causer d'une vjlle a une autre — tant 
qu'on ignore le bia's par lequel cette impossibilité a été tournée. Tous 
ces souvenirs ajoutés l. s uns aux autres ne form^aient plus qu'une masse, 
mais non sans qu'on ne pût distinguer entre eux, — entre les plus 
anciens, et ceux plus récents, nés d'un parfum, puis ceux qui n'étaient 
que les souvenirs d'une autre personne de qui je lès avais appri? 
— sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veir 
nures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines roches, dans 
certains marbres, révèlent des différences d'origine, d'âge, de « for- 
mation ». 

Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu'était 
dissipée la brève incertitude de mon réveil.' Je savais dans quelle 
chambre je me trouvais effectivement, je l'avais reconstruite autour de 
moi dans l'obscurité, et, — soit en m'of ientant par la seule mémoire, 
soit en m'aidant, comme indication, d'une faible lueur aperçue, au piâd 
de laquelle je plaçais les rideaux de la croisée — , je l'avais reconstruite 
tout entière et meublée comme un architecte et un tapissier qui gar- 
dent leur ouverture primitive aux fenêtres et aux portj^, j'avais reposé 
les glaces et remis la commode à sa place habituelle. Mais à peine le 
jour — et non plus le reflet d'une dernière braise sur une, tringle de 
cuivre que j'avais pris pour lui — traçait-il dans l'obscurité, et comme 
à la croie, sa première raie blanche et rectificative, que la fenêtre avec 
ses rideaux, quittait le cadre de la porte où je l'avais située par erreur, 
tendis que pour lui faire place, le bureau que ma mémoire avait mak- 

' 172 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

droîtement installé là se sauvait à toute vitesse, jg^ussant devant lui la 
cheminée et écartant le mur nîitoyen du couloif-i^une courette régnait 
à l'endroit où il y a un instant encore s'étendait !^ cabinet de toilette, * 
et la demeure que j'avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre 
les demeures entrevues dans le tourbillon du réveil, mise en fuite par 
ce pâle signe qu'avait tracé au-dessus des rideaux le doigt levé du 
joury 



123 



DEUXIEME PARTIE 



UN AMOUR DE SWANN 

Pour faire partie du « petit noyau », du « petit groupe », du ft petit 
clan » des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était néces- 
saire : il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des articles 
était que le jeune pianiste, prvrtégé par Mme Verdurin cette année-là 
et dont elle dis.ut : '< Ça ne devrait pas être permis de savoir iouer 
Wagner comme ça l », « enfonçait » à la fois Planté et Rubinstein et que 
le docteur Cottard avait plus de. diagnostic que Potain. Toute « nouvelle 
recrue » à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que les soirées 
<les gens qui n'allaient pas che2 eux étaient ennuyeuses comme la pluie, 
se voyait 'mmédiatement exclue. Les femmes étant à cet égard plus 
rebelles que les hommes à déposer toute curiosité mondaine et l'envie 
de se renseigner par soi-men'.e sur l'agrément des autres salons, et 
les Verdurin sentant d'autre pfirt que cet esprit d'examen et ce démon 
de frivolité pouvaient par contagion devenir fatal à l'orthodoxie de la 
petite église, ils avaient été aiaenés à rejeter successivement tous les 
« fidèles » du sexe féminin. 

En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque 
uniquement cette année -là (b.en que Mme Verdurin fût elle-même 
vertueuse et d'une respectable famille bourgeoise excessivement riche 
et entièrement obscure avec lacuelle elle avait peu à peu cessé volontai- 
rement toute relation) à une pei sonne presque du demi-monde, Mme de 
Crécy, que Mme \'erduria appelait par son petit nom, Odette, et décla- 
rait être « un amour » et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir 
tiré le cordon ; personnes ignorantes du monde et à la naïveté de qui 
il avait été si facile de fa?re a -.croire que la princesse de Sagan et la 
duchesse de Guennantes étaient obligées de payer des malheureux 
pour avoir du monde à leirs i lîners, que si on leur avait offert de les 
faire inviter chez ces deuî. grandes dames, l'ancienne concierge et la 
cocotte eussent dédaigneu?em( nt refusé. 

Les Verdurin n'invitaient pas à dîner : on avait chez eux « son couvert 
mis ». Pour la soirée, il n'y avait pas de programme. Le jeune pianiste 

i;5 



 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

jouait, mais seulement si «çalui chantait », car on ne forçait personne et 
comme disait M. Verdurin : « Tout pour les amis, vivent les camarades ! » 
Si le pianiste ^-julait jouer la chevauchée de la Walkyrie ou le prélude 
de Tristan, Mme Verdurin protestait, non que cette musique lui 
déplût, mais au contraire parce qu'elle lui causait trop d'impression. 
« Alors vous tenez à ce que j'aie ma migraine ? Vous savez bien que 
c'est la même chose chaque fois qu'il joue ça. Je sais ce qui m'attend ! 
Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne ! » S'il ne 
jouait pas, on causait, et l'un des amis, le plus souvent leur peintre 
favori d'alors, « lâchait », comme disait M. Verdunn, « une grosse fari- 
bole qui faisait s'escîaiïer tout le monde », Mme Verdurin surtout, à 
qui, — tant elle avait l'habitude de prendre au propre les expressions 
figurées des émotions qu'elle éprouvait, — le docteur Cottard (un 
jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa mâchoire qu'elle 
avait décrochée pour avoir trop ri. 

L'habit noir était défendu parce qu'on était entre « copains » et 

[)our ne pas ressembler aux « ennuyeux » dont on se garait comme de 
a peste et qu'on n'invitait qu'aux grandes soirées, données le plus 
rarement possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou 
faire connaître le musicien. Le reste du temps on se contentait de jouer 
des charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant* 
aucun étranger au petit « noyau ». 

Mais au fur et à mesure que les « camarades » avaient pris plus de 
place dans la vie de Mme Verdurin, les ennuyeux, les réprouvés, ce 
fut tout ce qui retenait les amis loin d'elle, ce qui les empêchait quel- 
quefois d'être libres, ce fut la mère de l'un, la profession de l'autre, 
la maison de campagne ou la mauvaise santé d'un troisième. Si le doc-' 
teur Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner au- 
près d'un malade en danger : « Qui sait, lui disait Mme Verdurin, 
cela lui fera peut-être beaucoup plus de bien que vous n'alliez pas 
le déranger ce soir ; il passera une bonne nuit sans vous ; demain 
matin vous irez de bonne heure et vous le trouverez guéri. » Dès le 
commencement de décembre elle était malade à la pensée que les 
fidèles « lâcheraient » pour le jour de Npël et le 1 ^' janvier. La tante 
du pianiste exigeait qu'il vînt dîner ce jour-là en famille chez sa mère 
à elle : 

— «Vous croyez qu'elle en mourrait, votre mère, s'écria durement 
Mme Verdurin, si vous ne dîniez pas avec elle le jour de l'an, comme 
en province I > 

176 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte : 

— « Vous, docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturelle- 
ment le vendredi saint comme un autre jour? «dit-elle à Cottard la 
première anriée, d'un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de la 
réponse. Mais elle tremblait en attendant qu'il l'eût prononcée, car 
s il n'était pas venu, elle risquajt de se trouver seule. 

— « Je viendrai le vendredi saint... vous faire mes adieux car nous 
allons passer les fêtes de Pâques en Auvergne. » 

^ — « En Auvergne ? pour vous faire manger par les puces et la ver- 
mine, grand bien vous fasseJ » 

Et après un silence : 
_ — « Si vous nous l'aviez dit au moins, nous aurions tâché d'orga- 
niser cela et de faire le voyage ensemble dans des conditions confor- 
tables. » 

De même si un « fidèle » avait un ami, ou une « habituée » un flirt 
qui serait capable de le faire « lâcher » quelquefois, les Verdurin qui ne 
s fïrayaient pas qu'une femme eût un amant pourvu qu'elle l'eût chez 
eux, l'aimât en eux, et ne le leur préférât pas, disaient,: « Eh bien 1 
amenez-le votre ami. » Et on l'engageait à l'essai, pour voir s'il était 
capable de ne pas avoir de secrets pour i^^Ime Verdurin, s'il était sus- 
ceptible d'être agrégé au « petit clan «^ S'il ne l'était pas on prenait à 
part le fidèle qui l'avait présenté et on lui rendait le service de le brouiller 
avec son ami ou avec sa maîtresse. Dans le cas contraire, le « nouveau » 
devenait à son tour un fidèle. Aussi quand cette année-là, la demi- 
mondaine raconta à M. Verdurin qu'elle avait fait la connaissance 
d'un homme charmant, M. Swann, et insinua qu'il serait très heureux 
d'être reçu chez eux, M. Verdurin transmit-il séance tenante la requête 
à sa femme. (11 n'avait jamais d'avis qu'après sa femme, dont son rôle 
particulier était de mettre à exécution ico désirs, ainsi que les désirs des 
fidèles, avec de grandes ressources d'ingéniosité. ) 

— Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle 
désirerait te présenter un de ses am.is, M. Swann. Qu en dis-tu ? 

— « Mais voyons, est-ce^ qu'on peut refuser quelque chose à un< 
petite perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande pa< 
votre avis, je vous dis que vous êtes une perfection. » 

— « Puisque vous le voulez, répondit Odette sur un ton de marivau- 
dage, et elle ajouta : vous savez que je ne suis pas « fishing for compli 
ments ». 

— « Eh bien ! am«iez-le ^'otre ami, s'il est agréable- » 

177 w 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Certes !e « petit noyau » n'avait aucun rapport avec la société où fré- 
quentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé que ce n'était 
pas la peine d'y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour 
se faire présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les 
femmes, qu'à paitir du jour où il avait connu à peu près toutes celles 
de l'aristocratie et où elles n'avaient plus rien eu à lui apprendre, il 
n'avait plus tenu à ces lettres de naturalisation, presque des titres de 
noblesse, que lui avait octroyées le faubourg Saint-Germain, que 
comme à une sorte de valeur d'échange, de lettre de crédit dénuée de 
prix en elle-même, mais lui permettant de s'improviser une situation 
dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de Paris, où la 
fille du hobereau ou du greffier lui avait semblé jolie. Ccir le désir ou 
l'amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont il était maintenant 
exempt dans l'habitude de la vie (bien que ce fût lui sans doute qui 
autrefois l'avait dirigé vers cette carrière m.ondaine où il avait gaspillé 
dans les plaisirs frivoles les dons de son esprit et fait servir son érudi- 
tion en matière d'art à conseiller les dames de la société dans leurs 
achats de tableaux et pour l'ameublement de leurs hôtels), et qui lui 
faisait désirer de briller, aux yeux d'une inconnue dont il s'était épris, 
d'une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n'impliquait pas. 
Il le désirait surtout si l'inconnue était d'humble condition. De même 
que ce n est pas à un autre homme intelligent qu'un homme intelli- 
gent aura peur de paraître bête, ce n'est pas par un grand seigneur, 
c'est par un rustre qu'un homme élégant craindra de voir son élégance 
méconnue. Les trois quarts des frais d'esprit et des mensonges de vanité 
qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens qu'ils 
ne faisaient que diminuer, l'ont été pour des inférieurs. Et Swann qui 
était simple et négligent avec une duchesse, tremblait d'être méprisé, 
posait, quand il était devant une femme de chambre. 

Il n'était pas commfi tant de gens qui par paresse, ou sentiment 
résigné de l'obligation que crée la grandeur sociale de rester attaché à 
un certain rivage, s'abstiennent des plaisirs que la réalité leur présente 
en dehors de la position mondaine où ils vivent cantonnés jusqu'à leur 
mort, se contentant de finir par appeler plaisirs, faute de mieux, une 
, fois qu'ils sont parvenus à s'y habituer, les divertissements médiocres 
ou 'les supportables ennuis qu'elle renferme. Swann, lui, ne cherchait 
pas à trouver jolies les femmes avec qui il passait son temps, mais à 
passer son temps avec les femmes qu'il avait d'abord trouvé jolies. 
Et c'étaient souvent des femmes de beauté assez vulgaire, car les qua- 

178 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

îhés physiques qu'il recherchait sans s'en rendre compte étaient en 
complète opposition avec celles qui lui rendaient admirables les femmes 
sculptées ou peintes par les maîtres qu'il préférait. La profondeur, 
la mélancolie de l'expression, glaçaient ses sens que suffisait au con- 
traire à éveiller une chair saine, plantureuse et rose. 

Si en voyage il rencontrait une famille qu'il eût été plus élégant 
de ne pas chercher à connaître, mais dans laquelle une femme se présen- 
tait à ses yeux parée d'un charme qu'il n'avait pas encore connu, rester 
dans son a quant à soi » et tromper le désir qu'elle avait fait naître, 
substituer un plaisir digèrent au plaisir qu'il eût pu connaître avec elle, 
en écrivant à une ancienne maîtresse de venir le rejoindre, lui eût 
semblé une aussi lâche abdication devant la vie, un aussi stupide renon- 
cement à un bonheur nouveau, que si au lieu de visiter le pays, il s'était 
confiné dans sa chambre en regardant des vues de Paris. Il ne s'enfer- 
mait pas dans l édifice de ses relations, mais en avait fait, pour pouvoir 
le reconstruire à pied d'oeuvre sur de nouveaux frais partout où un* 
femme lui avait plu, une de ces tentes démontables comme les explora- 
teurs en emportent avec eux. Pour ce qui n'en était pas transportabh 
ou échangeable contre un plaisir nouveau, il l'eût donné pour rien, s» 
enviable que cela parût à d'autres. Que de fois son crédit auprès d'unt 
duchesse, fait du désir accumulé depuis des années que celle-ci avait 
eu de lui être agréable sans en avoir trouvé l'occasion, il s'en étaif 
défait d'un seul coup en réclamant d'elle par une indiscrète dépêche 
une recommandation télégraphique qui le mît en relation, sur l'heure 
avec un de ses intendants dont il avait remarqué la fille à la campagne 
comme ferait un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau 
de pain. Même, après coup, il s'en amusait, car \\^ avait en lui, racheté* 
par de rares délicatesses, une certaine muflerie. iPuis, il appartenait i 
cette catégorie d'hommes intelligents qui ont vécu dans 1 oisiveté el 
qui cherchent une consolation et peut-être une excuse dans l'idée que 
cette oisiveté offre à leur intelligence des objets aussi dignes d'intérêt 
que pourrait faire l'art ou l'étude, que la « Vie » contient des situations 
plus intéressantes, plus romanesques que tous les romans.jll l'assurait 
du moins et le persuadait aisément aux plus affinés de ses amis du monde 
notamment au baron de Charlus qu'il s'amusait à égayer par le récit 
des aventures piquantes qui lui arrivaient, soit qu'ayant rencontré en 
chemin de fer une femme qu'il avait ensuite ramenée chez lui il eût 
découvert qu'elle était la sœur d'un souverain entre les mains de qui 
se mêlaient en ce moment tous les fils de la pol^Vque européenne, au 

179 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU! 

courant de laquelle il se trouvait ainsi tenu d'une façon très agréable, 
soit que par le jeu complexe des circonstances, il dépendît du choix 
qu'allait faire le conclave, s'il pourrait ou non devenir l'amant d'une 
cuisinière. 

Ce n'était pas seulement d'ailleurs la brillante phalange de vertueuses 
douairières, de. généraux, d'aœdémiciens, avec lesquels il était particu- 
lièrement Ué, qua Swann forçait avec tant de cynisme à lui servir d'en- 
tremetteurs. ToMs ses amis avaient Thabitude de recevoir de temps en 
temî:^ des lettres de lui où un mot de recommandation ou d'introduc- 
tion leur était demandé avec une habileté diplomatique qui, persis- 
tant à travers les amours successives et les prétextes différents, accu- 
sait plus que n'eussent fait des maladresses un caractère permanent et 
des buts identiques. Je me suis souvent fait raconter bien des années 
plus tard, quand je commençai à m'intéresser à son caractère à cause des 
ressemblances qu'en de tout autres parties il offrait avec le mie», que 
quand il écrivait à mon grand-père (qui ne l'clait pas encore, car c'est 
vers l'époque de ma naissance que commença la grande liaison de Swann 
et elle interrompit longtemps ces pratiques), celui-ci, en reconnais- 
sant sur l'enveloppe récriture de son ami, s'écriait : « Voilà Swann qui 
va den^ander quelque chose : à la garde !'» Et soit méfiance, soit par le 
sentiment inconsciemment diabolique qui nous pousse à n'offrir une 
chose qu'aux gens qui n'en ont pas envie, mes grands-parents oppo- 
saient une fin de non-recevoir absolue aux prières les plus faciles 
à satisfaire qu'il leur adressait, cornra« de le présenter à une ijeune 
fille qui dînait tous les dimanches à la maison, et qu'ils étaiait 
obligés, chaque fois que Swarm leur en reparlait, de faire sem- 
blant de ne plus vpir, 'alors que pendant toute la semaine on se 
d^nandait qui on pourrait bien inviter avec elle, finissant souvent 
par ne trouver personne, faute de faire signe à celui qui en eût été si 
heureux. 

Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là 
s'était plaint de ne jamais voir Swann, leur annonçait avec satisfacton 
et peut-être un peu le désir d'exciter l'envie, qu'il était devenu tout ce 
qu'il y a de plus charmant pour eux, qu'il ne les quittait plus. Mon 
grand-père ne voulait pas troubler leur plaisir mais regardait ma grand'- 
mère en fredonnant : 



Quel est donc ce mystère 
Je ny pais rien comprendre. » 



m 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

ou 7 

« Vision fugitive... » 

ou : 

« Dans ces affaires 

Le mieux est de ne rien voir. » 

Quelques mois^ après, si mon grand-père demandait au nouvel ami 
de Swann : » Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup ? » la figure 
de l'interlocuteur s'allongeait : a Ne prononcez jamais son nom devant 
moi !» — « Mais je croyais que vous étiez si liés... » Il avait été ainsi 
pendant quelques mds le familier de cousins de ma grand'mère, 
dînant presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, 
sans avoir prévenu. On le crut malade, et la cousine de nm grand'- 
mère allait envoyer denjander de sesnouvelîes quand à l'office elle 
trouva une lettre de lui qui traînait par raégarde dcns le livre de comptes 
de la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu'il allait quitter Paris, 
qu'il ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et au moment de 
rompre, c'était elle seule qu'il avait jugé utile d'avertir. 

Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne 
mondame ou du moins une personne qu'une extradion trop humble 
ou une situation trop irréguKère n'empêchait pas quVi lit recevoir dans 
le monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l'orbite 
particulier où elle se mouvait ou bien où il l'avait entraînée. « Inutile 
de compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que c'est le 
jour d'Opéra de son américaine. » Il la faisait inviter dans les salons 
particulièrement fermés où il avait ses habitudes, ses dîners hebdoma- 
daires, son poker ; chaque soir, après qu'un léger crépelage ajouté à la 
brosse de ses cheveux roux avait tempéré de quelque douceur la ^viva- 
cité de ses yeux verts, il choisissait uns fleur pour sa boutonnière et 
partait pour retrouver sa maîtresse à dîner chez l'une ou l'autre des 
femmes de sa coterie ; et alors, pensant à l'admiration et à l'amitié que 
les gens à la mode pour qui il faisait la pluie et le beau temps et qu'il 
allait retrouver là, lui prodigueraient devant la femme qu'il aimait, 
il retrouvait du charme à cette vie mondaine sur laquelle il s'était 
blasé, mais dont la matière, pénétrée et colorée chaudement d'une 
flamme insinuée qui s'y jouait, lui semblait précieuse et belle depuis 
qu'il y avait incorporé un nouvel amour. 

Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacwQ de ces flirts, 

181 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

avait ét^ la réalisation plus ou moins complète d'un rêve né de la vua 
d'un visage ou d'un corps que Swann avait, spontanément, sans s'y 
enorcer, trouvés charmants, en revanche quand un jour au théâtre 
il fut présenté à Odette de Crécy psr un de ses amis d'autrefois, qui 
lui avait parlé d'elle comme d'une femme ravissante avec qui il pour- 
rait peut-être arriver à quelque chose, mais en la lui donnant pour plus 
difficile qu'elle n'était en réalité afin de paraître lui-même avoir far!: 
quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaître, elle était 
kpparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d'un genre de beauté 
pu) lui était indi fièrent, qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait 
Jtnême une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme tout le 
monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont l'opposé du 
type que nos sens réclament. Pour lui plaire elle avait un profil trop 
accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop r;îiîlantes, les traits trop 
tirés. Ses yeux étaient beaux mais si grands qu'ils fléchissaient sous 
leur propre masse, faîîguaienî: le reste de son visage et lui donnaient 
toujours l'air d'avoir mauvaise mine ou d'être de mauvaise humeur. 
Quelque tempi? après cette présentation au théâtre, elle lui avait écrit 
pour lui demander à voir ses collections qui l'intéresseraient tant, 
« elle, ignorante qui avait le goût des jolies choses », disant qu'il lui 
semblait qu'elle le connaîtrait mieux, quand elle l'aurait vu dans « son 
hom.e » où elle l'imaginait « si confortable' avec son thé et ses livres », 
quoiqu'elle ne lui eût pas ojché sa surprise qu'il habitât ce quartier 
qui devait être si triste et « qui était si peu smart pour lui qu3 l'était 
tant ». Et après qu'il l'eût laissée venir, en le quittant elle lui avait dit 
son regret d'être resté si peu dans cette demteure où elle avait été heu- 
reuse de pénétrer, parlant de lui comme s'il avait été pour elle quelque 
chose de plus que les autres êtres qu'elle connaissait et semblant 
établir entre leurs deux personnes une sorte de trait d'union romanesque 
qui l'avail fait sourire. Mais à l'âge déjà un peu désabusé dont appro- 
chait Swsnn et où l'on sait se contenter d'être amoureux pour le plaisir 
de l'être sans trop exiger de réciprocité, ce rapprochement des cœurs 
s'il n'est plus comme dans la première jeunesse le but vers lequel tenu 
l néces«airement l'amour, lui reste uni en revanche par une ass'ociation 
l d'idées si forte, qu'il peut en devenir la cause, s'il se présente avant lui. 
1 Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était 
lamoureux ; plus tard sentir qu'on possède le cœur d'une femme ï>euî: 
suffire à vous en rendre amoureux. Ainsi, à l'âge où il semblerait, comme 
pn cherche surtout dans l'amour un plaisir subjectif, que la part du 

I m 



DU COTÉ DE CHEZ SWANNÎ 
goût pour la beauté d une femme devait y être la plus grande, l'amour 
peut naître, — l'amour le plus physique, — sans qu'il y sàt eu, à sa 
base, un désir préalable. A cette époque de la vie, on a déjà été atteint 
plusieurs fois par l'amour ; il n'évolue plus seul suivant ses propres 
lois inconnues et fatales, devant notre cœur étonné et passif. Nous 
venons à son aide, nous le faussons par la mémoire, par la suggestion. 
En reconnaissant un de ses symptômes, nous nous rappelons, nous 
lafsons renaître les autres. Comme nous possédons sa chanson, gravée 
en nous tout entière, nous n avons pas besoin qu'une femme nous en 
d)se le début, — rempli par l'admiration qu'inspire la beauté — , 
pour en trouver la suite. Et si elle commence au milieu, — là où les 
cœurs se rapprochent, oii l'on parle de n'exister plus que l'un pour 
l'autre — , nous avons assez l'habitude de cette musique pour rejoindre 
tout de suite notre partenaire au passage où elle nous attend. 

Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites ; 
et sans doute chacune délies renouvelait pour lui la déception qu'il 
éprouvait à se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublié 
les particularités dans l'intervalle, et qu'il ne s'était rappelé ni si expres- 
sii ni, malgré sa jeunesse, si fané ; il regrettait, pendant qu'elle causait 
avec lui, que la grande beauté qu'elle avait ne fût pas du genre de 
celles qu'il aurait spontanément préférées. Il faut d'ailleurs dire que le 
visage d'Odette paraissait plus maigre et plus proéminent parce que le 
front et le haut des joues, cette surface unie et plus plane était recou- 
verte par la m.asse de cheveux qu'on portait, alors, prolongés en 
« devants », soulevés en « crêpés », répandus en mèches folles le long 
des oreilles ; et quant à son corps qui était admirablement fait, il était 
difficile d'en apercevoir la continuité (à cause des modes de l'époque 
et quoiqu'elle fût une des femmes de Paris qui s'habillaient le mieux), 
tant le corsage, s'avançant en saillie comme sur un ventre imaginaire 
et finissant brusquement en pointe pendant que par en dessous com- 
mençait à s'eîifler le ballon des doubles jupes, donnait à la femme l'air 
d'être composée de pièces différentes mal emmanchées les unes dans 
les autres ; tant les ruches, les volants, le gilet suivaient en toute indé- 
pendance, selon la fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur 
étoffe, la ligne qui les conduisait aux nœuds, aux bouillons de dentelle, 
aux effilés de jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du buse, 
mais ne s'attachaient nullement à l'être vivant, qui selon que l'archi- 
tecture de ces fanfreduches se rapprochait ou s'écartait trop de la sienne, 
s'y trouvait engoncé ou perdu. 

183 



 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant qu'elle 
lui avait dit combien le temps lui durerait jusqu'à ce qu'il lui permît , 
de revenir ; il se rappelait l'air inquiet, timide avec lequel elle l'avait 
une fois prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les regards 
qu'elle avait eus à ce moment-là, fixés sur lui en une imploration crain- 
tive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de pensées 
artificielles fixé devant son chapeau rond de paille blanche, à brides de 
velours noir. « Et vous, avait-elle dit, vous ne viendriez pas une fois 
chez moi prendre le thé ?» Il avait allégué des travaux en train, une 
étude — en réalité abandonnée depuis des années — sur Ver Meer de 
Delft. « Je comprends que je ne peux rien faire, moi chétive à côté 
de grands savants comme vous autres, lui avait-elle répondu. Je serais 
,omme la grenouille devant l'aréopage. Et pourtant j'aimerais tant 
m'instruire, savoir, être initiée. Comme cela doit être amusant de bou- 
quiner, de fourrer son nez dans de vieux papiers, avait-elle ajouté avec 
l'air de contentement de soi-même que prend une femme élégante pour 
affirmer que sa joie est de se livrer sans crainte de se salir à une besogne 
malpropre, comme de faire la cuisine en « mettant elle-même les mains 
à la pâte ». « Vous allez vous moquer de moi, ce peintre qui vous em- 
pêche de me voir (elle voulait parler de Ver Meer), je n'avais jamais 
entendu parler de lui ; vit-il encore ? Est-ce qu'on peut voir de ses 
œuvres à Paris, pour que je puisse me représenter ce que vous aimez,; 
deviner un peu ce qu'il y a sous ce grand front qui travaille tant, dans 
cette tête qu'on sent toujours en train de réflécliir, me dire voilà : 
c'est à cela qu'il est en train de penser. Quel rêve ce serait d'être mêlée 
à vos travaux ! » Il s'était excusé siu' sa peur des amitiés nouvelles, ce 
qu'il avait appelé, par galanterie, sa peur d'être malheureux. « Vous 
avez peur d'une affection ? comme c'est drôle, moi qui ne cherche que 
cela, qui donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d'une voix, 
si naturelle, si convaincue, qu'il en avait été remué. Vous avez dû 
souffrir par une femme. Et vous croyez que les autres sont comme eWe^ 
Elle n'a pas su vous comprendre ; vous êtes un être si à part. C'est 
cela que j'ai aimé d'abord en vous, j'ai bien senti que vous n'étiez pas 
comme tout le monde. » — « Et puis d'ailleurs vous aussi, lui avait-il 
dit, je sais bien ce que c'est que les femmes, vous devez avoir des tas 
d'occupations, être peu libre. » — « Moi, je n'ai jamais rien à faire 1 
je suis toujours libre, je le serai toujours pour vous. A n'importe quelle 
heure du jour ou de la nuit où il pourrait vous être commode de me voir, 
faites-moi chercher, et je serai trop heureuse d'accourir. Le ferez- 

184 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

vous ? Sav€z-vous ce qui serait gentil, ce serait de vous faire présenter 
à Mme Verdurin chez qui je vais tous les soirs. Croyez -vous ! si on s'y 
retrouvait et si je pensais que c'est un peu pour moi que vous y ê tes I » 

Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant amsî 
à elle quand il était seul, il faisait seulement jouer son image entre 
beaucoup d'autres images de femmes dans des rêveries romanesques ; 
mais si, grâce à une circonstance quelconque (ou même peut-être 
sans que ce lût grâce à elle, la circonstance qui se présente au moment 
où un état, latent jusque-là^ se déclare, pouvant n'avoir influé en rien 
sur lui) limage d'Odette de Crécy venait à absorber to-utes ces rêveries, 
si celles-ci n'étaient plus séparables de son souvenir, alors l'imperfec- 
tion de son corps ne garderait plus aucune impoitance, ni qu'il eût été, 
plus ou moins qu'un autre corps, salon le goût de Swann, puisque 
devenu le corps de celle qu'il aimait, il serait désormais le seul qui fût 
capable de lui causer des joies et des tourments. 

Mon grand-père avait précisément connu, ce qu'on n'aurait pu dire 
d'aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il avait 
perdu toute relation avec celui qu'il cppeléiit le « jeune Verdurin et 
qu'il considérait, un peu en gros, comme tombé — tout en gardant de 
nombreux millions — dans la bohème et la racaille. Un jour il reçut une 
lettre de Svvrann lui demandant s'il ne pourrait pas le mettre en rapport 
avec les Verdurin : « A la garde I à la garde ! s'était écrié mon grand- 
père, ça ne m'étonne pas du tout, c'est bien par là que devait finir 
Swann. JoH milieu ! D'abord je ne peux pas faire ce qu'il me demande 
parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis ça doit cacher une 
histoire de femme, je ne me mêle pas de ces affaires-là. Ah bien ! nous 
«lions avoir de l'agrément si Swann s'affuble des petits Verdurin. » / 

Et sur la réponse négative de mon grand-père, c'est Odette qui avait 
amené elle-même Swann chez les Verdurin. 

Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann y fit ses débuts, le 
docteur et Mme Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintrequi 
avait alors leur faveur, auxquels s'étaiant joints dans la soirée quelques 
autres fidèles. 

Le docteur Cottard ne savait jamais d'une façon certaine de quel ton 
il devait répondre à quelqu'un, si son interlocuteur voulait rire ou 
était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions de 
physionomie l'offre d'un sourire conditionnel et provisoire dont la 
finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos 
qu'on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais comme pour 

183 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

faire face à rh^T^othèse opposée il n'osait pas laisser ce sourire s'affir- 
mer nettement sur son visage, on y voyait flotter perpétuellement une 
incertitude où se lisait la question qu'il n'osait pas poser : « Dites-vous 
cela pour de bon ? » Il n'était pas plus assuré de la façon dont il devait 
se comporter dans la rue, et même en général dans la vie, que dans un 
salon, et on le voyait opposer aux passants, aux voitures, aux événe- 
ments un malicieux sourire qui ôtait d'avance à son attitude toute 
impropriété puisqu'il prouvait, si elie n'était pas de mise, qu'il le savait 
bien et que s'il avait adopté celle-là, c'était par plaisanteneri 

Sur tous les points cependant où une franche question lui semblait 
permise, le docteur ne se faisait pas faute de s'efforcer de restremdre 
le cham.p de sïs doutes et de compléter son instruction. 

C'est ainsi que, sur les conseils qu'une mère prévoyante lui avait 
donnés quand il avait quitté sa province, il ne laissait jamais passer 
soit une locution ou un nom propre qui lui étaient inconnus, sans tâcher 
de se faire documenter sur eux. 

Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur 
supposant parfois xxn sens plus précis qu'elles n'ont, il eût désiré savoir 
ce qu'on voulait dire exactement par celles qu'il entendait le plus sou- 
vent employer : la beauté du diable, du sang bleu, ^une vie de bâtons 
de chaise, le quart d'heure de Rabelais, ê^ê le prince des élégances, 
donner carte blanche, être réduu à quia, etc.,- et dans quels cas déter- 
minés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses propos. A leur 
défaut il plaçait des jeux de mots qu'il avait appris. Quant aux noms 
de personnes nouveaux qu'on prononçait devant lui il se contentait 
seule.ment de les répeter sur un ton interrogatif qu'il pensait suffisant 
pour lui valoir des explications qu'il n'aurait pas l'air de demander. 

Comme le sens critique qu'il croyait exercer sur tout lui faisait com- 
plètement défaut, le raffinement de politesse qui consiste à affirmer, à 
quelqu'un qu'on oblige, sans souhaiter d'en être cru, que c'est à lui 
qu'on a obligation, était peine perdue avec lui, il prenait tout au pied 
de la lettre. Quel que fût l'aveuglement de Mme Verdurin à son égard, 
elle avait fini, tout en continuant à le trouver très fin, par êtrt agacée de 
voir que quand elle l'invitait dans une avant-s^cène à entendre Sarah 
Bemhardt, lui disant, pour plus de grâce : « Vous êtes trop aimable 
d'être venu, docteur, d'autant plus que je suis sûre que vous avez 
déjà souvent entendu Sarah Bernhardt, et puis nous sommes peut-être 
trop près de la scène », le docteur Cottard qui était entré dans la loge 
avec un sourire qui attendait pour se préciser ou pour disparaître que 

186 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

quelqu'un d'autorisé le renseignât sur la valeur du spectacle, lui répon- 
lî ait : « En effet on est beaucoup trop près et on commence à être fatigué 
de Sarah Bernhardt. Mais vous m'avez exprimé le désir que je vienne. 
Pour moi vos désirs sont des ordres. Je suis trop heureux de vous 
rendre ce petit service. Que ne fer.iit-on pas pour vous être agréable, vous 
êtes si bonne. » Et il ajoutait : « Sarah Bernhardt c'est bien la Voi.Y 
d'Or, n'est-ce pss ? On écrit souvent aussi qu'elle brûle les planches. 
C'est une expression bizarre n'est-ce pas ? » dans l'espoir de commen- 
taires qui ne ven<'r;ent pomt. 

« Tu sais, avait dit Mme Verdurin à son mari, je crois que nous 
faisons fausse route quand par modestie nous déprécions ce que nous 
o^ons au docteur. C'est un savant qui vit en dehors de l'existence pra- 
tique, il ne connaît pas par lui-même la valeur des choses et il s'en 
rapporte à ce que nous lui en disons. » — « Je n'avais pas osé te le dire, 
mais je l'avais remarqué », répondit M. Verdurin. Et au jour de l'an 
suivant, au lieu d'envoj^r au docteur Cottard un rubis de trois mille 
francs en lui disant que c'était bien peu de chose, M. Verdurm acheta 
pour trois cents fraiics une pierre recon?tituée^n laissant entendre 
qu'on pouvait difficilement en voir d'aussi belle!»^ 

Quand Mme Verdurin avait annoncé qu'on aurait, dans k seirée, 
M. Swann : « Swann ? » s'était écné le docteur d'un accent rendu 
brutal par la surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours phjs au . 
dépourvu que quiconque cet homme qui se croyait perpétuellement 
préparé à tout. £t voyant qu'on ne lui répondait pas : « Swann i* Qui • 
ça, Swann 1 » hurîa-t-iî au comble d'une anxiété qui se détendit sou- * 
dain quand Mme Verdurin eut dit : « Mais l'ami dont Odette nous avait ' 
parlé. » '•— « Ah 1 bon ; bon ; ça va bien », répondit le docteur apaisé.' 
Quant au peintre il se réjouissait de l'introduction de Sv/ann chez' 
Mme Verdurin, parce qu'il le supposait amoureux d'Odette et qu il ■ 
armait à favoriser les liaisons. « Rien ne m'amuse comme de faire des 
mariages, confia-t-il, dans l'oreiile, au docteur Cottard, j'en ai déjà 
réussi beaucoup, même entre femmes ! » 

En disant aux Verdurin que Swann était très « smart », Odette leur 
avait fait craindre un « ennuyeux ». 11 leur fit au contraire une excellenle 
impression dont à leur insu sa fréquentation dans la société élégante 
éttnt une des causes indirectes. Il avait en effet sur les hommes même 
intelligents qui ne sont jamais allés dans le monde, une des supériorités 
de ceux qui y ont un peu vécu, qui est de ne plus le transfigurer par le 
désir ou par l'horreur qu'il inspire à l'imagination, de le conoidérer 

187 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERD^ 

comme sans aucune importance. Leur amabilité, séparée de tout sno 
bisme et de la peur de paraître trop aimable, devenue indépendante 
a cette aisance, cette grâce des mouvements de ceux dont les membre 
assouplis exécutent exactement ce qu'ils veulent, sans participatioi 
indiscrète et maladroite du reste du corps. La simple gymnastique élé 
mentaire de l'homme du monde tendant la main avec bonne grâce ai 
jeune homme inconnu qu'on lui présente et s'inclinant avec réserv)| 
devant l'ambassadeur à qui on le présente, avait Uni par passer san 
qu'il en fût conscient dans toute l'attitude sociale de Swann, qui vis 
à-vis de gens d'un milieu inférieur au sien comme étaient les Verdurii 
et leurs amis, fit instinctivement montre d'un empressement, se livri^ 
à des avances, dont, selon eux, un ennuyeux se fût abstenu. Il n'eu 
un moment de froideur qu'avec le docteur Cottard : en le voyant lu, 
cligner de l'œil et lui sourire d'un air ambigu avant qu'ils se fusseni 
encore parlé (mimique que Cottard appelait « laisser venir »), Swani, 
cnit que le doctevir le connaissait sans doute pour s'être trouvé avec lui 
en quelque lieu de plaisir, bien que lui-même y allât pourtant fort peu 
n'ayant jamais vécu dans le monde de la noce. Trouvant l'allusion d 
mauvais goût, surtout en présence d'Odette qui pourrait en prendre uni 
mauvaise idée de lui, il affecta un air glacial. Mais qiitand il appri, 
qu'une dame qui se trouvait près de lui était Mme Cottard, il pena^ 
qu'un rnari aussi jeune n'aurait pas cherché à faire allusion devant s, 
femme à des divertissements de ce genre ; et il cessa de donner à l'ai! 
entendu du docteur la signification qu'il redoutait. Le peintre in vit 
tout de suite iSwann à venir avec Odette à son atelier, Swann le trouvi 
gentil, «Peut-être qu'on vous favorisera plus que moi, dit Mme Verdurin' 
sur un ton qui feignait d'être piqué, et qu'on vous montrera le portrai 
de Cottard (elle l'avait commandé au peintre). Pensez bien « monsieur i 
Biche, rappela-t-elle au peintre, à qui c'était une plaisanterie consacré 
de dire monsieur, à rendre le joli regard, le petit côté Sn, amusant, d 
l'œil. Vous savez que ce que je veux surtout avoir, c'est son souiire 
ce que je vous ai demandé c'est le portrait de son sourire. » Et commi 
cette expression lui sembla remarquable elle la répéta très haut pou 
être sûre que plusieurs invités l'eussent entendue, et même, sous ui 
prétexte vtgue. en fit d'abord rapprocher qu<lques-uns. Swann demand 
à faire la connaissance de tout le monde, môme d'un vieil ami des Ver 
durin, Saniette, à qui sa timidité, sa simphcité et son bon cœur avaien 
fait perdre partout la considération que lui avaient value sa science d'ar 
chivis*<? ,sa grosse fortune- -^ la famille distinguée dont il sortait.) 

188 

i 



DU COTE DE CHEZ SWANN 
ait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce 
l'on sentait qu'elle trahissait moins un défaut de la langue qu'une 
lalité de Vàmà comme un reste de l'innocence du premier âge qu'il 
avait jamais perdue. Toutes les consonnes qu'il ne pouvait prononcer 
Titraient comme autant de duretés dont il était incapable. En deman- 
înt à être présenté à M. Saniette, Swann fit à M. Verdurm l effet de 
nverser les rôles, (au point qu'en réponse, elle dit en msistant sur la 
fïérence : « Monsieur Swann, voudnez-\'ous avoir la bonté de me 
>rmettre de vous présenter notre ami Saniette »), mais excita^ chez 
miette une sympathie ardente que d'ailleurs les Verdurin ne révèle- 
nt jamais à Swann, car Saniette les agaçait un peu et ils ne tenaient 
îs à lui faire des airjs. Mais en revanche Swann les toucha infim- 
lent en croyant devoir demander tout de suite à faire la connaissance 
e la tante du pianiste. En robe noire comme toujours, parce qu elle 
royait qu'en noir on est toujours bien et que c est ce qu il y a de plus 
istingué. elle avait le visage excessivement rouge comme chaque 
m qu'elle venait de manger. Elle s inchna devant ^bwann avec 
'spect mais se redressa avec majesté. Comme elle navait aucune 
Istruction et avait peur de faire des fautes de français, elle prononçaitt 
xprès d'une manière confuse, pensant que si elle lâchait un cmr il 
=.rait estompé d'un tel vague qu'on ne po-orrait le distinguer avec cer- 
fnide, de sorte que sa conversation n'était qu un graiilonnement mdis- 
nct duquel émergeaient de temps à autre les rares vocables dont eUe 
e sentait sûre. Swann crut pouvoir se moquer légèrement deUe en 
-arlant à M. Verdurin lequel au contraire fut pique. 

_ « C'est une si excellente femme, répondit-il. Je vous accorde 
lu'elle n'est pas étourdissante ; mais je vous assure qu elle est agréable 
uand on cause seul avec elle. « Je n'en doute pas, s empressa de con- 
ider Swann. Je voulais dire qu'elle ne me semblait pas « jnimente » 
iouta-t.il en détachant cet adjectif, et «i somme c est plutôt un com- 
liment ! « « Tenez, dit M. Verdurin. je vais vous étonner, eUe écrit 
'une manière charmante. Vous n'av^ jamais entendu son neveu > 
:'ïïî admirable, n'est-ce pas. docteur ? Voukz-vous que ,e lui demande 
le iouer quelque chose. Monsieur Swann ? » , ^ 

''i!TMais ce sera un bonheur.... commençait à refondre Swann, 
raand le docteur l'interrompit d'un air moqueur En effet ayant retenu 

ue dans la conversation l'emphase, l'emploi de fermes solennelles 
tait suranné, dès qu'il entendait un mot grave dit séneusement comme 
tenait de l'8lre le mot « bonheur ». il croyait que celm qui l avaft pro- 

189 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

nonce venait de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce nîot se 
trouvait figurer par hasard dans ce qu'il appelait un vieux cliché, si 
courant que ce mot fût d'ailleurs, le docteur supposait que la phrase 
commencée était ridicule et la terminait ironiquement par le lieu com- 
mun qu'il semblait accuser son interlocuteur d'avoir voulu placer, 
alors que celui-ci n'y avait jamais pensé. 

— « Un bonheur pour la France ! s'écria-t-il malicieusement en 
levant les bras avec emphase. » 

M. Verdurin ne put s'cmpScher de rire. 

— « Qu'est-ce qu'ils ont à rire toutes ces bonnes gens-là, on a l'air 
de ne pas engendrer la mélancolie dans votre petit coin là-bas, s'écria 
Mme Veidurin. Si vous croyez que je m'amuse, moi, à rester toute seule 
en pénitence », ajouta-t-elîe sur un ton dépité, en faisant l'enfant. 

Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en aapin ciré, 
qu'un violoniste de ce pays lui avait donné et qu'elle conservait quoi- 
qu'il rappelât la forme d'un escabeau et jurât avec les beaux meubles 
anciens qu'elle avait, nmis elle tenait à garder en évidence les cadeaux 
que les fidèles avaient l'habitude de lui faire de temps en temps, afin 
que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. 
Aussi tâchait-elle de persuader qu'on s'en tînt aux fleurs et aux bonboas, 
qui du mioins se détruisent ; mais elle n'y réussissait pas et c'était chez 
elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de para- 
vents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation, des redites 
et un disparate d'étrennes. 

De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des 
fidèles et s'égayait de leurs « fumisteries », mais depuis l'accident qui 
était arrivé à sa mâchoire, elle av:it renoncé à prendre la peine de 
pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique convention- 
nelle qui signifiait sans fatigue ni risques pour elle, qu'elle riait aux 
larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux 
eu contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux, — et, pour 
le plus grand dése-spoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la 
prétention d'être aussi einisble que sa femme, mais qui riant pour de 
bon s'essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d'une 
incessante et fictive hilarité — , elle poussait un petit cri, fermait entiè- 
rement ses yeux d oiseau qu'une taie commençait à voiler, et brusque- 
ment, comme si elle n'eût eu que le temps de cacher un spectacle 
indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses 
mains qui Jft ïecouvraicnt et n'en laissaient plus rien voir, ^e avait 

190 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

l'air de s'efîorcer de réprimer, d anéantir un rire qui, si elle s'y fût 
abandonnée, l'eût conduite à l'évanouissement. Telle, étourdie par la 
gaîté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d'assentiment, 
Mme Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on 
eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d'amabilité. 

Cependant, M. Verdurin, après avoir demandé à Swann la permis, 
sion d'allumer sa pipe (« ici on ne se gêne pas, on est entre camarades »). 
priait le jeune artiste de se mettre au piario. 

— « Allons, voyons ne l'ennuie pas, il n'est pas ici pour être tour- 
menté, s'écria Mme Verdurin, je ne veux pas qu'on le tourmente 
moi ! 3 

— Mais pourquoi veux-tu que ça l'ennuie, dit M. Verdurin, 
M. Swarm ne connaît peut-être pas la sonate en fa dièse que nous avons 
découverte, il va nous jouer l'arrangement pour piano. » 

— « Ah ! non, non. pas ma sonate ! cria Mme Verdurin, je n'ai 
pas envie à force de pkurer de me fiche un rhume de cerveau avec 
névralgies faciales, comme la dernière fois ; merci du cadeau, je ne 
tiens pas à recommencer ; vous êtes bons vous autres, on voit bien 
que ce n'est pas vous qui garderez le lit huit jours ! » 

Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste 
allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait été nouvells, 
comme une preuve de la séduisante originalité de la « Patronne » et de 
sa sensibilité musicale. Ceux qui étaient près d'elle faisaient signe à 
ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux cartes, de se rapprocher, 
qu'il se passait quelque chose, leur disant, comme on fait au Reichstag 
dans les moments intéressants : « Ecoutez, écoutez ». Et le lendemain 
on donnait des regrets à ceux qui n'avaient pas pu venir en leur disant 
que la scène avait été encore plus amusante que d'habitude. 

— Eh bien ! voyons, c'est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera 
que l'andante. 

— « Que l'andante, comme tu y vas : s'écria Mme Verdurin. C'est 
justement l'andante qui me casse bras et jambes. Il ^t vraiment superbe 
le Patron ! C'est comme si dans la « Neuvième » il disait : nous n'enten- 
drons que le finale, ou dans « les Maîtres » que l'ouverture. » 

Le docteur cependant, poussait Mme Verdurin à laisser jouer le 
pianiste, non pas qu'il crût feints les troubles que la musique lui don- 
nait — il y reconnaissait certains états neurasthéniques — mais par 
cette habitude qu'ont beaucoup de médecins, de faire fléchir immédia- 
tement la sévérité de leurs prescriptions dès qu'est en jeu, chose qui 

• 191 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

leur semble beaucoup plus importante, quelque réunion mondaine 
dont ils font partie et dont la personne à qui ils conseillent d'oublier 
pour une fois sa dyspepsie, ou sa grippe, est un des facteurs essentiels. 

— Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, lui dit-il 
en cherchant à la suggestionner du regard. Et si vous êtes malade nous 
vous soignerons. 

— Bien vrai ? répondit Mme Verdurin, comme si devant l'espé- 
rance d'une telle faveur il n'y avait plus qu'à capituler, peut-être aussi 
à force de dire qu'elle serait malade, y avait-il des moments où elle ne se 
rappelait plus que c'était un mensonge et prenait une âme de malade. 
Or ceux-ci, fatigués d'être toujours obligés de faire dépendre de leur 
sagesse la rareté de leurs accès, aiment se laisser aller à croire qu'ils 
pourront faire impunément tout ce qui leur plaît et leur fait mal d'habi- 
tudcj, à condition de se remettre en les mains d'un être puissant, qui, 
sans qu'ils aient aucune peine à prendre, d'un mot ou d'une pilule, les 
remettra sur pied. 

Odette était allée s'asseoir sur un canapé de tapisserie qui était près 
du piano ; 

— Vous savez, j'ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin. 
Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever : 

— « Vous n'êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d'Odette, 
n'est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann ? » 

~ « Quel joli beauvais, dit avant de s'asseoir Swann qui cherchait 
à être aimable. » 

— «Ali ! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit 
Mme Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d'aussi 
beau, vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n'ont rien fait 
de pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout à l'heure 
vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au 
petit sujet du siège ; vous savez, vous avez de quoi vous arr;iser si 
vous voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que 
les petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge 
de l'Ours et les Raisins. Est-ce dessiné ? Qu'est-ce que vous en dites, 
je crois qu'ils le savaient plutôt, dessiner ! Est-elle assez appétissante 
cette vigne ? Mon mari prétend que je n'aime pas les fruits parce que 
j'en mange moins que lui. Mais non, je suis plus gourmande que vous 
tous, mais je n'ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque 
je jouis par les yeux. Qu'est-ce que vous avez tous à rire ? demandez 
au docteur, il vous dira que ces raisins-là me purgent. D'autres font des 

192 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN / 
eures de Fontaimibleau, moi ]e fais ma petite cure de Beaiiva''9. Mais, 
monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir touché les petits 
bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine ? Mais non 
à pleines mains, I ouchez-les bien. 

— Ah ! si ma<îame Verdurin commence à peïoter les bronzes, 
nous n'entendronj pas de musique ce soir, dit le peintre. 

— « Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se tour- 
nant vers Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses 
moins voluptueuses que cela. Mais il n'y a pas une chair comparable 
à cela ! Quand M. Verdurin me faisait l'honneur d'être jaloux de 
moi — allons, sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l'as j'armais été... — » 

— « Mais je ne lis absolument rien. Voyons docteur je vous prends 
à témoin : est-ce q ne j'ai dit quelque chose ? » 

Swann palpait le ; bronzes par politesse et n'osait pas cesser tout de 
suite. 

— Allons, vous les caresserez plus tard ; maintenant c'est vous 
qu'on va caresser, rju'on va caresser dans i'oreille;vouâ aimez cela, je 
pense ; voilà un petit jeune homme qui va s'en charger. 

Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore avec 
lui qu'avec les autn s personnes qui se trouvaient là. Voici pourquoi : 

L'année précédei 1*6, dans une soirée, il avait entendu une œuvre 
musicale exécutée ai i piano et au violon. D'abord, il n avait goûté que 
la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et c'avait 
déjà été un grand pi aisir quand au-dessous de la petite ligne du violon 
mince, résistante, di «se et directrice, il avait vu tout d'un coup cher- 
cher à s'élever en un clapotement liquide, la masse de ia partie de 
piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve 
agitation des fiots q le charme et bémolise le clair de lune. Mais à un 
moment donné, sam pouvoir nettement distinguer un contour, donner 
an nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d'un coup, il avait cherché à 
recueillir la phrase ou l'harmonie — il ne savait lui-même — qui 
passait et qui ^ui av lit ouvert plus largement Tâme, comme ccîtaines 
odeurs de roses circulant dans l'air humide du *oir ont la propriété de 
dilater nos narines. l'eut-être est-ce parce qM'il ne savait pas la inusique 
qu'il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impres- 
sions qui sont peut-f>tre pourtant les seules purement musicales, iné- 
tendues, entièrement originales, irréductiblets à tout autpe ordre d im- 
pressions. Une impression de ce genre pendant un instant, est pour 
ainsi dire sine maleria. Sans doute les note$ qxm oou« ssitesidots» alor*. 

1^ •» 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERÙdi 

tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant noj 
yeux des surfaces de dimensions variées, à tracer des arabesques, a 
nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de stabilité, d^ 
ceprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient 
assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu'éveili 
lent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et cette impré« 
cision continuerait à envelopper de sa liquidité et de son « fondu » 
les motifs qui par instants en émergent, à peine discenjables, pouï 
plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particu- 
lier qu'ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, 
ineffables, — si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir 
des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des 
fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer 
à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à peine la sensa- 
tion délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa^ 
mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire 
et provisoircv mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le mor-*! 
teau continuait, si bien que quand la même impression était tout d'uri 
coup revenue, elle n'était déjà plus insaisissable. Il s'en représentait 
l'étendue, les groupements sj'métriques, la graphie, la valeur expressive; 
il avait devant lui cette chose qui n'est plus de la musique pure, qui 
est du dessin, de l'architecture, de la pensée, et qui permet de se rappe- 
ler la musique. C-ette fois il avait distingué nettement une phrase 
s'élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. 
Elle lui avait proposé aussitôt des volupté» particulières, dont il n'avait 
jamais eu l'idée avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle 
ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un 
amour inconnu. 

D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis là, puis ailleurs, 
vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d'un coup au 
point où elle était arrivée et d'où il se préparait à la suivre, après une 
pause d'un instant, brusquement elle changeait de direction et d'un 
mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, inccosant et 
doux, elle l'entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle 
disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle 
reparut en effet mais sans lui parler plus clairement, en lui causant 
même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin 
d'elle, il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu'il 
a aperçue un moment vient de faire entrer l'iuiage d'une beauté nou- 

194 



DU COTE DE CHEZ SWANN 

?fril< (tri donne à sa propre «nribilité une valeur p'us grande, sans 
q , il ache seulement s'il pourra revoir jamais celle qu'il aime déjà et 

;_ ignore jusqu'au nom. 

. ne cet amoiir pour une phrase musicale sembla un instant devoir 
i er chez Swann la possibilité d'une sorte de rajeunissement. Depuis 
t . j^emps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal et la 
ue. I ■ t k la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu'iî croyait, sans 
jarj?'- se le dire formellement, que cela ne changerait ph» jusqu'à sa 
:x t bien plus, ne se sentant plus d'idées élevées dans l'esprit, il 
essé de croire à leur réalité, sans pouvoir non plus la nier tout à 
h' aUSSî avait-il pris l'habitude de se réfugrier dans des pensées sans 
lu tance qui lui permettaient de laisser de côté le fond des choses. 
De < lême qu'il ne se demandait pas s'il n'eût pas mieux hit de ne pas 
aller <ians le monde, mais en revanche savait avec certitude que s'il 
aviit accepté une invitation il devait s'y rendre et que s'il ne faisait pas 
de visite sprès il lui fallait laisser des cartes, de même dans sa conversa- 
tïon il s'efforçait de ne jamais exprimer avec cœur une opinion intime 
sur les choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en 
pivîlque sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa 
V. , lire. Il était extrêmement précis pour une recette de cuisine, pour 
Ici i^ate de la naissance ou de la mort d'un peintre, pour la nomencla- 
lar- dje ses œuvres. Parfois malgréjtout il^e^laissait aHer à émettre un 
jugement sur une œuvre, sur une manière de comprendre la vie, mais 
il donnait alors à ses paroles un tcn ironique comme s'il n'adhérait pas 
tout entier à ce qu'il disait. Or, comme certains valétudinaires chez qui 
tr i; d'un coup un pays où ils sont arrivés, un régime différent, quelque- 
(.. is une évolution organique, spontanée et mystérieuse, semblent 
ir 'rner une telle régression de leur mal qu'ils commencent à envi- 
■- ff la possibilité inespérée de commencer sur le tard une vie toute 
■înte, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase qu'il 
entendue, dans certaines sonates qu'il s'était fait jouer, pour voir 
? u : l'y découvrirait pas, la présence d'une de ces réalités invisibles 
c- J'y quelles il avait cessé de croire et auxquelles, comme si la musique 
r.- ùt eu sur la sécheresse morale dont il souffrait une sorte d'influence 
ve, il se sentait de nouveau le désir et presque la force de consacrer 

' *^Mais n'étant pas arrivé à savoir de qui était l'œuvre qu'il avait 

' s'^Tdue, il n^avait pu «e la proci^er et avait fini par l'oublier. Il avait 

■ ' rencontré dan» la semaine quelques personnes qui se trouvaient 

. ne lui i ëfitti; idré« et lei r.fit intcrrojffc» ; mais plusieurs étaient 

195 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU,, 

arrivées après la musique ou parties avant ; certaines pourtant étaient 
là pendant qu'on rexécutait mais étaient allées causer dans un autre 
salon, et d'autres restées à écouter n'avaient pas entendu plus que les 
premières. Quant aux maîtres de maison ils savaient que c'était une 
œuvre nouvelle que les artistes qu'ils avaient engagés avaient demande 
à jouer ; ceux-ci étant partis en tournée, Swann ne put pas en savoir 
davantage. Il avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant 
le plaisir spécial et intraduisible que lui avait fait la phrase, en voyant 
devant ses yeux les formes qu'elle dessinait, il était pourtant incapable 
de la leur chanter. Puis û cessa d'y penser. 

Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait com- 
mencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d'un coup après une note 
haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher, 
s'échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un 
rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, 
secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu'il 
aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et 
qu'aucun autre n'aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme» 
s'il eût rencontré dans un saîort ami une personne qu'il avait admirée 
dans la rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, dile s'éloigna, 
indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant 
sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenémt il 
pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c'était 1 an-* 
dante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il 
pourrait l'avoir chez lui aussi souvent qu'il voudrait, essayer d'apprendre 
son langage et son secret. 

Auisgi quand le pianiste eut fini, Swann s'approcha-t-iî de lui pour 
lui exprimer une reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup à 
Mme Verdurin. 

— Quel charmeur, n'est-ce pas, dit-elle à Swann ; la comprend-3 
assez, sa sonate, le petit misérable ? Vous ne saviez pas que le piano 
pouvait atteindre à ça. C'est tout excepté du piano, ma parole ! Chaque ' 
fois j'y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C'est même plus 
beau que l'orchestre, plus complet. 

Le jeune pianiste s'inclina, et, souriant, soulignant les mots comme 
«'il avait fait un trait d'esprit : 

— « Vous êtes très indulgente pour moi », dit-il. 

Et tandis que Mme Verdurin disait à son mari : « Allons, donne-lui 
de l'orangeade, il l'a bien méritée », Swann racontait à Odette comment 

196 



ou COTÉ DE CHEZ SWANN 

,( aya't: lt6 amoureux de cette petite phrase. Quand Mme Verdurin, 

lyant oie d'un peu loin :«Eh bien ! il me semble qu'on est en train de 

^'oiîs Sv-r -e belles choses, Odette », elle répondit : « Oui, de très belles » 

"lin trouva délicieuse sa simplicité. Cependant il demandait des 

;g!'!cnients sur Vmteuiî, sur son œuvTe, sur l'époque de sa vie où 

i avait composé cette sonate, sur ce qu'avait pu signifier pour lui la 

jetlte phrase, c'est cela surtout qu'il aurait voulu savoir. 

Mais tous ces gens qui faisaient profession d'admirer ce musicW» 

nrl *^v.ann avait dit que sa sonate était vraiment belle, Mme Ver- 

. ^ :^teit écriée:' Je vous crois un peu qu'elle est belle iMais on 

l'avcuv ;.^s qu on ne connaît pas la sonate de Vinteuil, on n'a pas le 

Iroit de ne pas la connaître », et le peintre avait ajouté : « Ah ! c'est 

out à i^.it une très grande machine, n'est-ce pss.Ce n'est pas si vous 

' i ia chose « cher '> et « public », n'est-ce pas, mais c'est la très grosse 

''is'î'.n pour les artistes »), ces gens semblaient ne s'être jamais 

iOs-é ces oaestions car ils furent incapables d'y répondre. 

Même :. une ou deux remarques particulières que fit Swann sur sa 

îhrase préférée ; 

— « 1 tens, c'est amusant, je n'avais jamais fait attention ; je vous 

qb • :e n'aime pas beaucoup chercher la petite bête et m'égarer 

ointes d'aiguilie ; on ne perd pas son temps à couper les 

1 quatre ici, ce n'est pas le genre de la maison ', répondit 

Vf urin, que le docteur Cotlard regardait avec une admiration 

.....j et • 1 zèle studieux se jouer au miLeu de ce flot d'expressions 

outts fûUr s. D'ailleurs lui et Mme Cottard avec une sorte de bon sens 

■r.f: Ci ont aussi certaines gens du peuple se gardaient bien de 

il" v.'ni: opinion ou de feindre l'admiration pour une musique qu'ils 

u\ouHie:;i l'un à l'autre, une fois rentrés chez eux, ne pas plus com- 

rendre c je la peinture de « M. Biche ». Comme le public ne connaît 

iu charrr»?, de la grâce, des formes de la nature que ce qu'il en a puisé 

Idns les [ oncifs d'un art lentement assimilé, et qu'un artiste origmal 

oînipienci: par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en cela 

!u p;bi;c, ne trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans les por- 

raits di! , eintre, ce qui faisait pour eux l'harmonie d« îa musique et 

a beauté Je la peinture. Il leur semblait quand le pianiste jouait la 

c.-.ite q\i il accrochait au hasard sur le piano des notes que ne reliaient 

>a^ en efiei; les formes auxquelles ils étaieat habitués, et que le peintre 

i Jt au hasard des couleurs sur ses toiles. Quand, dans celles-ci, ils 

r.uvaîent fe«yinaître une forme, ils la trouvaient alourdie: et vulga- 

!97 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

risée (c'est-à-cb're dépourvue cfe Télégance de l'école de peinture à 
travers laquelle ils vo3'aient dans la rue même, les êtres vivants), et 
sans vérité, comme si M. Biche n'eût pas su comment était construite 
une épaule et que les femmes n ont pas les cheveux mauves. 

Pourtant les fidèles s'étant dispersés, le docteur sentit qu'il y avait 
là une occasion propice et pendant que Mme Verdurin disait un dernier 
mot sur la sonate de Vinieuil, comme un nageur débutant qui se jette 
à l'eau pour apprendre mais choisit un moment où il n'y a^pas trop de 
monde pour le voir : 

— Alors, c'est ce qu'on appelle un musicien di primo cartello ! 
s'écria-t-ii avec une brusque résolution. 

Swann apprit seulement que l'apparition récente de la sonate de 
Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de ten- 
dances très avancées mais était entièrement inconnue du grand public. 

— Je connais bien quelqu'un qïii s'appelle Vinteuil, dit Swann, en 
pensant au professeur de piano des sœurs de ma grandmère. 

— C'est peut-être lui, s'écria Mme Verdurin. 

— Oh 1 non, répondit Swann en riant. Si vous l'aviez vu deux 
minutes, vous ne vous poseriez pas la question. 

— Alors poser la question c'est la résoudre ? dit le docteur. 

— Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait assez 
triste, mais enfin un homme de génie peut-être le cousin d'une vieille 
bête. Si cela était, j'avoue qu'il n'y a pas de supplice que je ne m'impo- 
serais pour que la vieille bête me présentât à l'auteur de la sonate : 
d'abord le supplice de fréquenter la vieille bête, et qui doit être 
affreux. 

Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade et que 
le docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver. 

— Comment, s'écria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui se 
font soigner par Potain / 

— Ah l madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivau- 
dage, vous oubliez que vous parlez d'un de mes confrères, je devrais 
dire un de me* maîtres. 

Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d'aliéna- 
tion mentale. Et ii assurait qu'on pouvait s'en apercevoir à certains 
passages de sa sonate, Swann ne trouva pas cette remarque absurde, 
mais elle ic troubla ; car une œuvre de musique pure ne contenant 
aucun des rapports logiques dont l'altération dans le langage dénonce 
b folie, ia folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque cho«9 



DU COTÉ DE CHEZ S>X'ANN 

d'aussi mystérieux que la folie d'une chienne, k tolie d'un cheval, 
qui pourtant s'observent en efïet. 

— Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, vous en savez dix 
fois autant que lui, répondit Mme Verdurin au docteur Gîttard, du 
ton d'une personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement 
tête à ceux qui ne sont pas du même avis qu'elle. Vous ne tuez pas vos 
malades, vous, au moins ! 

— Mais, madame, il est de l'Académie, répliqua le docteur d'un 
air ironique. Si un malade préfère mourir de la main d'un des princes 
de la science... C'est beaucoup plus chic de pouvoir dire :' C'est Potain 
qui me soigne. » 

— Ah ! c'est plus chic ? dit Mme Verdurin. Alors il y a du chic 
dans les maladies, maintenant ?]e ne savais pas ça. ..Ce que vous m'amu- 
sez, s'écria-t-elle tout à coup en plongeant sa figure dans ses mains. Et 
moi, bonne bête qui discutais sérieusement sans m'apercevoir que vous 
me faisiez monter à l'arbre. 

Quant à M. Verdurin, trouvant que c'était un peu fatigant de se 
mettre à rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffée de sa pipe 
en songeant avec tristesse qu'il ne pouvait plus rattraper sa femme sur 
le terrain de l'amabilité. 

— Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit Mme Verdurin 
à Odette au moment où celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple, 
charmant ; si vous n'avez jamais à nous présenter que des amis comme 
cela, vous pouvez les amener. 

M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n'avait pas apprécié 
la tante du pianiste. 

— Il s'est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit Mme Verdurin, 
lu ne voudrais pourtant pas que. la première fois, il ait déjà le ton de la 
maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis plu- 
sieurs années. La première fois ne compte pas, c'était utile pour prendre 
langue. Odette, il est convenu qu'il viendra nous retrouver demain au 
Châtelet. Si vous alliez le prendre ? 

— Mais non, il ne veut pas. 

— Ah ( enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu'il n'aille pas lâcher 
au dernier moment ! 

A la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lâcha jamais. Il allait 
les rejoindre n'importe où, quelquefois dans les restaurants de ban- 
lieue ou on allait peu encore, car ce n'était pas la saison, plus souvent 
a» théâtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup ; et comme un ]out, 

m 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 
chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de prermères, de galas, 
un coupe-file leur eût été fort utile, que cela les avait beaucoup gênés 
de ne pas en avoir le jour de l'enterrement de Gambetta, Sv^ann qui ne 
parlait jamais de ses relations brillantes, mais seulement de celles mal 
cotées qu'il eût jugé peu délicat de cacher, et au nombre desquelles il 
avait pris dans le faubourg Saint-Germain l'habitude de ranger les rela- 
tions avec le monde officiel, répondit : 

— Je vous promets de m'en occuper, vous l'aurez à temps pour la 
reprise des Danicheff, je déjeune justement demain avcx le Préfet de 
police à l'Elj'sée. 

— Comment ça, à l'Elysée ? cria le docteur Cotti^rd d'une voix 
tonnante. ^ 

— Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l'effet 
que sa phrase avait produit. 

Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie : 

— Ça vous prend souvent ? 

Généralement, une fois l'explication donnée, Cottard disait : « Ah I 
bon, bon, ça va bien » et ne montrait plus trace d'émotion. ^ 

Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui procurer 
l'apaisement habituel, portèrent au comble son étonnement qu'un 
homme avec qui il dînait, qui n'avait ni fonctions offî(ielles, ni illus- 
tration d'aucune sorte, frayât le Chef de l'Etat^ 

— Comment ça, M. Grévy ? vous connaissez M. (Irévy ? dit-il à 
Swann de l'air stupide et incrédule d'un municipal à «jui un inconnu 
demande à voir le Président de la République, et qui, tomprenant par 
ces mots « à qui il a affaire », comme disent les journaux, assure au 
pauvre dément qu'il va être reçu à l'instant et le dirige sur l'infi-rmerie 
spéciale du dépôt. ^ ^ 

— Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n osa 
pas dire que c'était le prince de Galles), du reste il ii ivite très facile- 
ment et je vous assure que ces déjeuners n'ont rien d'fc musant, ils sont 
d'ailleurs très simples, on n'est jamais plus de huit à table, répondit 
Swann qui tâchait d'effacer ce que semblaient avoir de trop éclatant 
aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le Président de la 
République. 

Aussitôt Cottard, s'en rapportant aux paroles de Sw.-.nn, adopta cette 
opinion, au sujet de la valeur d'une invitation chez M. ( irévy, que c était 
chose fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès I )rs il ne s'étonna 
plus que Swann, aussi bien qu'un autre, fréquentât l'Elysée, et mꜫ i| 

200 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

le plaignait un peu d'aller à des déjeuner» que l'invité avouait lui- 
même être ennuyeux. 

— Ah ! bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton d'un douanier, mé- 
fiant tout à l'heure, mais qui, après vos explications, vous donne son 
"^sa et vous laisse passer sans ouvrit vos malles. 

— « Ah ! je vous crois qu'ils ne doivent pas être amusants ces 
sléjeuners, vous avez de la vertu d'y aller, dit Mme Verdurin, à qui le 
Président de la République apparaissait comme un ennuyeux particu- 
lièrement redoutable parce qu'il disposait de moyens de séduction et 
(le contrainte qui, employés à l'ég.ird des fidèles, eussent été capables 
ve les faire lâcher. Il paraît qu'il est sourd comme un pot et qu'il mange 
avec ses doigts. » 

— « En efîet, alors, cela ne doit pas beaucoup vous amuser d'y 
aller », dit le docteur avec une nuance dç commisération ; et, se rappe- 
lait le chiffre de huit convives : « Sont -ce des déjejners intimes ? » 
dcmanda-t-il vivement avec un zèle de linguiste plus encore qu'une 
curiosité de badaud. 

Mais le prestige qu'avait à ses yeux le Président de la République 
fir. it pourtant par triompher et de l'humilité de Swann et de la maîveil- 
larce de Mme Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait avec 
int îrêt : « Verrons-nous ce soir M. Swann Plia des relations person- 
nellos avec M. Gré\^'. C'est bien < e qu'on appelle un gentleman ? » 11 alla 
même jusqu'à lui offrir une carte d'invitation pour l'exposition dentaire. 

— - « Vous serez admis avec ley personnes qui seront avec vous, mais 
on ne laisse pas entrer les chie^îs. Vous comprenez je vous dis cela 
par» e que j'ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s'en so.it mordu 
les . loigts. » 

Quant à M. Verdurin il remarqua le mauvais effet qu'avait produit 
sur sa femme cette découverte (jue Swann avait des amitiés puissantes 
dont il n'avait jamais parlé. 

Si l'on n'avait pas arrangé une partie au dri-^s. c'est chez les Verdurin 
que Wann retrouvait le petit » loyau, mais X ne venait que le soir et 
n'act îptait presque jamais à dîner malgré les mstances d'Udette. 

— « Je pourrais même dînei seule avec vous, si vous aimiez mieux 
cela », lui disait-elle. 

— « Et Mme Verdurin ? » 

— « Oh ! ce serait bien simple. Je n'aurais qu'à dire que ma robe 
n'a pâs été prête, que mon cab est venu en retard. D y a toujours moyen 
ds s'aiTanger. b 

20î 



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

— fl Vous êtes gentille. » 

Mais Swann se disait que s*iî montrait à Ocîette, (en consentant 
seulement à la retrouver après dîner), qu'il y avait des plaisirs qu'il 
préférait à celui d'être avec elle, le goût qu'elle ressentait pour lui ne 
connaîtrait pas de longtemps la satiété. Et, d'autre part, préférant infi- 
niment à celle d'Odette, la beauté d'une petite ouvrière fraîche et 
uouffie comme une rose et dont il était épris, il aimait mieu^c passer le 
commencement de la soirée avec elle, étant sûr de voir Odette ensuit^ 
C'est pour les mêmes raisons qu'il n acceptait jamais qu'Odette vînt 
h chercher pour aller chez les Verdurin. La petite ouvrière l'attendait 
près de chez lui à un coin de rue que son cocher Rémi connaissait, elle 
montait à côté de Swann et restait dans ses bras jusqu'au moment où 
la voiture l'arrêtait devant chez les Verdurin. A son entrée, tandis 
que Mme Verdurin montrant des roses qu'il avait envoyées le matin 
lui disait : « Je vous gronde >■■ et lui indiquait une place à côté d'Odette, 
5e pianiste jouait pour e>ix deux, la petite phrase de Vinteuii qui était 
comme l'air national de leur amour. Il commençait par la tenue des 
trémolos de violon que pendant quelques mesures on entend seuls, 
occupant tout le premier plan, puis tout d'un coup ils semblaient s'écar- 
ter et comme dans ces tableaux de Pieter de Hooch, qu'approfondit 
ie cadre étroit dune porte entr'ouverte, tout au loin, d'une couleur 
outre, dans le velouté d'une lumière interposée, la petite phrase appa- 
raissait, dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un 
autre monde. Elle passait à plis simples et immortels, distribuant çà 
«t là les dons de sa grâce, avec le même inefîable sourire ; mais Swann 
y croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait 
connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa 
grâce légère, elle avait quelque chose d'accompli, comme le détache- 
ment qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la considérait 
moins en elle-même, — en ce qu'elle pouvait exprimer pour un musi- 
cien qui ignorait l'existence et de lui et d'Odette quand il l'avait com- 
posée, et pour tous ceux qui l'entendraient dans des siècles — , que 
comme K:n gage, un souvenir de son amour qui, même pour les Verdu- 
rin que pour le petit pianiste, faisait penser à Odette en même temps 
qu'à lui, les unissait ; c'était au point que, comme Odette, par caprice, 
l'en avait prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste, 
la sonate entière, dont il continua à ne connaître que ce passage. « Qu a- 
vez-vous besoin du reste ? lui avait-elle dit. C'est ça notre morceajir^ 
ïi même, souflrant de songer, au moment où elle passait si proche et 

m 



nu COTE DE CHEZ SWANN 

pourtant à l'infini, que tandis (Qu'elle s'adressait à eux, elle ne les connais- 
sait pas, il regrettait presque qu'elle eût une signification, une beauté 
intrinsèque et fixe, étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou 
même en des lettres écrites par une femme aimée, nous en voulons à 
l'eau de la gemme, et aux mots du langage, de ne pas être faits unique- 
ment de l'essence d'une liaison passagère et d'un être particulier. 

Souvent il se trouvait qu'il s'était tant attardé avec la jeune ouvrière 
avant d'aller chez les Verdurin, qu'un fois la petite phrase jouée par le 
planiste, Swann s'apercevait qu'il était bientôt l'heure qu'Odette ren- 
trât. Il la reconduisait jusqu'à la porte de son petit hôtel rue La Pérouse, 
derrière l'Arc de Triomphe. Et c'était peut-être à cause de cela, pour 
ne pas lui demander toutes les faveurs, qu'il sacrifiait le plaisir moins 
nécessaire pour lui de la voir plus tôt, d'arriver chez les Verdurin avec 
elle, à l'exercice de ce droit qu'elle lui reconnaissait de partir ensemble 
et auquel il attachait plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l'im- 
pression que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l'empê- 
chait d'être encore avec lui, après qu'il l'avait quittée. 




•»*•■ Mrr\ X lo'kb 



l^ Proust, Marcel 

Rem perdu'" "^''^"^"^ ^^ *^-P- 

1919 

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